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mardi 26 mai 2015

L'univers de Michael Brückner : grands espaces et microprocesseurs


Depuis 1992, Michael Brückner a publié plus de cent albums de musique électronique et ambient. Si ce graphiste de métier a autoproduit la plupart de ses disques, il fait partie, depuis 2012, de la pléthorique écurie SynGate, qui lui apporte aujourd’hui un public plus large et la reconnaissance de ses pairs. Invité le 29 mai à jouer pour la première fois à l’étranger, dans le cadre du festival Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles, Michael Brückner organisait deux semaines auparavant une petite répétition publique chez lui, à Mayence, devant une cinquantaine de passionnés. L’occasion d’une petite discussion à laquelle assistait également Mathias Brüssel le bien nommé, qui devait l’accompagner à Bruxelles.

 
Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner et son t-shirt Klaus Schulze (période Are you Sequenced ?)

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

As-tu suivi une formation musicale ?

Michael Brückner – Je suis autodidacte. J'ai même débuté assez tard, après 20 ans, alors qu'en général, on commence à étudier la musique plutôt entre 3 et 6 ans. En revanche, j'ai toujours aimé la musique, et voulu en faire. J'ai gardé ce rêve en tête pendant un certain temps, et c’est en achetant mon premier clavier que j’ai franchi le pas.

Pourquoi un clavier ? Pourquoi pas une guitare ou une batterie ?

MB – D'abord, parce que c'était l'instrument le plus facile à jouer. La guitare m'aurait plu également, mais j'aurais eu plus de mal tout seul. Ensuite, j'aime les sons et les potentialités du clavier, même si cet achat avait peu à voir avec la musique qui m'intéressait à l'époque. Je n'ai jamais écouté exclusivement de la musique électronique. J'aimais beaucoup le rock, le rock progressif de Yes et Camel, ou le hard rock et le heavy metal. La musique électronique n'a représenté qu'une partie de mon intérêt pour les années 70 en général. Une grande décennie ! D'ailleurs, on peut rattacher Klaus Schulze et Tangerine Dream aussi bien au krautrock qu'à la musique électronique.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner en répétition
Faire de la musique est une chose, Décider de produire un album en est une autre. Comment est né ton projet musical ?

MB – J'ai toujours eu cette envie en moi. J'admirais beaucoup les musiciens. Ils étaient des magiciens à mes yeux. Chaque fois que je me retrouvais seul dans une pièce avec un clavier ou un orgue, il fallait absolument que j'essaie. Et dès que quelqu'un entrait dans la pièce je m'arrêtais aussitôt ! Vers l'âge de 20 ans, j'ai commencé à pratiquer une discipline très particulière de yoga à base de méditation dans une sorte de communauté. On chantait des chansons, on jouait de l'harmonium indien – cet instrument à soufflet que tu connais peut-être. Un jour, dans la rue, sur un tas d'ordures, j'ai trouvé un petit harmonium électrique qui fonctionnait encore. J'ai pensé qu'il pourrait me servir à m'entraîner sur ces chansons. Mieux que ça, il m'a encouragé à chanter, moi qui étais si mauvais chanteur. De fil en aiguille, j'ai commencé à utiliser l'appareil pour composer mes propres morceaux. Plus tard, j'ai envisagé d'emménager dans un nouvel appartement avec ma compagne d'alors. J'avais déjà retiré l'argent pour la caution quand elle a brusquement changé d'avis. J'avais donc cet argent en poche, peut-être 2000 marks. J'ai alors décidé de me faire plaisir : je suis entré dans un magasin de musique et c'est là que j'ai acheté mon fameux premier clavier.

Je sais bien que les musiciens n'aiment pas être catégorisés dans des genres musicaux. Mais ces notions sont très utiles pour savoir de quoi on parle. De ton côté, quels genres explores-tu, quelles ambiances développes-tu dans ta musique ?

MB – J'y réfléchissais ce matin. Le rock et la pop expriment essentiellement les émotions et les sujets basiques de la vie quotidienne : l'amour, la colère, les problèmes sociaux, etc. La musique ambient permet de son côté d'aborder des thèmes plus vastes : évoquer la fonte d'un glacier, l'orbite des planètes, l'agitation moléculaire, les nuages dans le ciel ou la mousse sur une vieille pierre. Toutes choses très belles mais qui ne jouent pas forcément un rôle immédiat dans le quotidien, même si on peut toujours en ressentir des effets. Ces préoccupations conditionnent la structure des morceaux, qui doivent être plus soutenus, qui ont besoin d'un peu plus de temps pour se développer.

Tu parlais de Klaus Schulze et de Tangerine Dream, et à l'instant tu citais l'ambient music. Penses-tu à des gens comme Robert Rich ou Steve Roach ?

MB – Je les ai découverts un peu plus tard. C'est à un membre de notre communauté yogique que je dois d'avoir entendu pour la première fois Dreamtime Return, de Steve Roach. Quant à Robert Rich, je ne le connais que depuis quelques années, grâce à Facebook. Son nom m'était familier, j'avais probablement vu passer sa photo dans un magazine spécialisé, mais j'ignorais tout de sa musique. C'est un artiste fabuleux.

Les 85 premiers CD de Michael Brückner publiés en 2006 / photo S. Mazars
Le coffret Michael Brückner publié en 2006. Les tranches mises bout à bout forment un visage familier.

Et toi-même, combien d'albums as-tu finalement enregistrés et publiés ?

MB – Alors... C'est compliqué. Le nombre d'albums officiels est d'environ 110. Je sais, c'est beaucoup, mais il y a une explication. Jusqu'à l'année 2006, j'enregistrais ma musique dans mon coin, pour moi tout seul. L'objectif a toujours été de publier un vrai disque sur un vrai label, mais je voulais attendre de réaliser un album suffisamment bon à mes yeux.

Insinues-tu que 90% de ta production n'est pas bonne ?

MB – Noooooon, ce n'est pas ce que je voulais dire ! Si j'ai attendu si longtemps, c'est surtout parce que je n'étais pas sûr de moi. Ça rejoint ta première question. J'étais intimidé par les autres artistes qui, eux, avaient appris la musique. J'essayais donc de faire de mon mieux pour créer un bon album. Or, jusqu'à 2005, j'estimais que ma production ne me permettait pas d'atteindre cet objectif. A cette date, une vingtaine de disques étaient terminés – jusqu'à la couverture – et autant de projets en cours. Puis un jour, j'ai eu une violente douleur au côté qui m'a vraiment inquiété. Suis-je malade ? Et si je meurs ? J'ai alors décidé qu'il n'y avait plus de temps à perdre. En un an, j'ai mis la touche finale à toutes mes archives, et j'ai publié d'un coup l'ensemble de mes enregistrements de 1992 à 2006 sous la forme d'un coffret. Ce n'est qu'à ce moment que je me suis véritablement rendu compte de l'ampleur de ma production. Finalement ça représentait 85 CD.

Michael Brückner CDs / source : michaelbrueckner.bandcamp.com, syngate.bandcamp.com
Endless Mind Portal (2011) – Eleventh Sun (Luna, 2012) – Thirteen
Rites of Passage
(SynGate, 2013) – Ombra Revisited (Bi-Za, 2014)
Admettons que je souhaite faire une sélection « Michael Brückner pour les débutants » : quels sont, disons, les 5 albums que tu me conseillerais ?

MB – Pour commencer : Ombra Revisited, un disque qui va dans la direction avant-gardiste de Robert Rich ou Markus Reuter ; Eleventh Sun, également dans le genre ambient ; Thirteen Rites of Passage – encore un CD relativement récent. Je citerais aussi une vieille production de l'an 2000 que personne ne connaît et qui s'intitule Movies Moving in my Head. C'est une sélection de 40 morceaux très brefs qui trouverons aussi, je l’espère, leur modeste public. Et pour finir, Endless Mind Portal, de 2011.

J'imagine que tu as encore un bon paquet d'archives inédites.

MB – Oui. Rien qu'avec Mathias Brüssel, nous avons déjà 40 heures de musique en stock alors que nous ne collaborons que depuis deux ans. Nous enregistrons tout. Ceci explique cela. Mais rassure-toi, on va dire que 20 heures seulement sur les 40 sont absolument géniales !

Combien de CD vends-tu ?

MB – Presque rien, comme la plupart de mes collègues dans le genre. Même Ombra Revisited, qui a coûté un peu plus cher que les autres, avec une couverture de qualité personnalisable, un pressage de 100 pièces et pas mal de publicité, ne s'est écoulé qu'à 42 exemplaires en un an sur le marché.

Changement de sujet. Quel est ton métier ?

MB – Je suis graphiste.

Michael Brückner CDs / source : syngate.bandcamp.com, michaelbrueckner.bandcamp.com
100 Million Miles Under The Stars (SynGate, 2012) – In letzter Konsequenz (2014) –
l'excellent Sparrows avec Detlef Everling (Luna, 2014) – Two Letters From Crimea (2014)
 J'imagine que ça aide pour élaborer les couvertures dont tu parles.

MB – Oui, plutôt. J'ai réalisé la plupart d’entre elles.

Je crois savoir que tu as aussi conçu le logo du sous-label de SynGate, Luna.

MB – Je connaissais Kilian [Schlömp-Ülhoff] avant qu'il rachète SynGate. Il faisait déjà partie de l'équipe, mais il ne s'occupait alors que de la presse, du site et de la page Facebook. Quand Lothar Lubitz lui a vendu l'affaire, Kilian a tout de suite voulu étendre le spectre du label à l'ambient, pour ne pas rester cantonné à la Berlin School – en gros, le Tangerine Dream des années 80. Il a beaucoup réfléchi, il s'est demandé si ça ne dénaturerait pas l'identité de SynGate ou si des gens seraient simplement intéressés. Il a donc opté pour l'idée d'un sublabel. Et c'est à moi qu'il a confié le premier disque de la série, Eleventh Sun. J’avais déjà publié chez SynGate un précédent disque, mon centième, et le premier sur un vrai label : 100 Million Miles Under The Stars. La même année, en 2012, Kilian a fondé Luna. Il savait que j'étais graphiste, mais il n'a pas voulu me solliciter pour dessiner le logo. Au lieu de cela, il a demandé à l'un de ses collègues de travail. Quand il m’a envoyé le résultat, je l’ai trouvé tellement mauvais, tellement atroce, que je lui ai dit : « Kilian, ne te fâche pas, mais si je dois publier de la musique sur ce label, je ne veux pas voir mon nom associé à un logo aussi épouvantable. Laisse-moi en créer un meilleur ».

Ça ne t’empêche pas de laisser à d’autres le soin de concevoir des pochettes, comme Andreas Schwietzke, l'artiste fractal.

MB – Andreas est un ami. Je suis très fan de son travail. Pour In letzter Konsequenz, il avait créé de très nombreuses images, toutes géniales. Le choix n’a pas été simple. Lorsque j’étais ado, j’ai moi aussi fait de l'illustration dans le domaine du fantastique et de la science-fiction. J’aurais aimé en faire mon métier, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Des couvertures envisagées pour l'album "In letzter Konsequenz" / source : facebook.com/bruecknerAmbient
Quatre des couvertures envisagées pour l'album In letzter Konsequenz (2013), toutes conçues par Andreas Schwietzke.
Le choix final a été décidé après un sondage sur Facebook [source].
 A part SynGate, tu travailles désormais avec d'autres labels. Par exemple, qui a publié Ombra Revisited ?

MB – C'est Bi-Za Records, le label personnel du musicien Hagen von Bergen, un vieil ami. Normalement, il ne l’utilise que comme débouché pour ses propres productions. Mon disque est une exception, il s’agit du premier qui ne soit pas de lui.

Dans cette forêt d'albums, te souviens-tu seulement du dernier ?

MB – J’en ai sorti un récemment sur un net-label américain. Il s’agit d’une série qui s'appelle Fog Music. Ils ont choisi pour principe de nommer leurs albums par des numéros. Et le mien s'appelle Fog Music 35. Mais à la date de sa publication [le 6 février 2015], la musique qui le composait avait déjà un an. Pour moi, le disque le plus récent reste donc quand même Two Letters From Crimea, même s’il est sorti avant [le 16 décembre 2014].


Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Toi qui connais bien les deux mondes : comment compares-tu le travail avec un label et le « do it yourself » ?

MB – Entre nous, j'ai cette impression que, même sur un label, l’artiste fait encore beaucoup de choses lui-même. L’avantage, par exemple chez SynGate, c'est la promotion. Mais Kilian ne peut pas tout faire. Il gère plus de 100 artistes.

Vraiment ? En comptant le catalogue, peut-être. Mais je crois qu’il ne doit pas y en avoir plus de 20 actifs.

MB – Ça reste beaucoup. En revanche, Kilian est présent sur tous les festivals, il a toujours son stand attitré, et il rencontre les fans. Or beaucoup d’entre eux s'orientent justement en fonction d’un label. Un type peut bien enregistrer l’album le plus génial du monde – ou pas –, s’il le fait dans son coin, il aura du mal à sortir de l’anonymat. En revanche, un label spécialisé comme Syngate a déjà ses fans : des gens qui en suivent l’actualité depuis 10 ou 20 ans, qui achètent régulièrement. Le jour où ils voient surgir un nouveau nom comme Michael Brückner, ils vont être curieux et peut-être plus facilement concevoir un achat. On en revient à ce que tu disais : les genres musicaux, les catégories aident les fans à s'orienter. C’est vrai pour les ventes, en tout cas.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Comment utilises-tu les nouveaux outils technologiques ? Qu'est-ce qu’Internet a changé pour toi ?

MB – Tout, je crois. Avant, je me considérais plutôt comme un ennemi des médias. Je ne voulais pas d'ordinateur, ni rien avoir à faire avec Internet. Aujourd'hui encore, je n'ai pas de téléphone portable. Bon. Le mot « ennemi » est peut-être un peu fort. Disons « critique ». Il se trouve que, peu avant la sortie de ce fameux coffret géant, un nouveau stagiaire a commencé à travailler chez nous, à l’imprimerie. En discutant, nous nous sommes aperçus que nous avions beaucoup en commun. Il était DJ. Je lui ai expliqué ce que je faisais de mon côté, en précisant que personne ne me connaissais parce que je n'avais rien publié. Il m'a aussitôt parlé de MySpace. « Tu dois aller sur MySpace ! Tu verras, tu rencontreras des gens qui partagent tes centres d’intérêt, tu pourras poster ta musique, blablabla. » Je n'étais pas convaincu, mais il m'a tanné tous les jours : « Alors ? Alors ? Tu as un compte MySpace ? » C’est qu’il a fini par me convaincre ! Le fait même que nous soyons assis ici ensemble aujourd’hui, nous le lui devons entièrement. Je n'aurais jamais pu l’imaginer. D’autant plus que personne dans mon entourage ne partageait mes goûts. Je ne connaissais pas de label, pas de musicien, personne. Maintenant, j’ai acquis un public, des auditeurs, des amis, je fais des voyages, des concerts. J'étais isolé, dans mon coin, et voilà que dans 15 jours, je vais donner mon premier concert à Bruxelles. Le premier à l'étranger, en fait.

Tu ne fais pas beaucoup de concerts.

MB – Pendant une longue période, je ne disposais simplement pas des instruments adaptés à la scène. Ensuite, il se trouve que je n'ai pas assez d'argent. Je ne peux pas me permettre de voyager beaucoup. De toute façon, je n'ai pas de voiture. Avec une famille à nourrir, c'est un peu juste. Et puis ce n'est pas comme si j'étais invité si souvent à jouer.

Depuis MySpace, tu t’es inscrit un peu partout, notamment sur Bandcamp et Soundcloud. J’aimerais savoir pourquoi Mathias Brüssel et toi avez décidé de poster sur Soundcloud vos sessions de répétitions pour le concert de Bruxelles ?

MB – C’est une manière de faire parler un peu de nous en attendant. Mais il y a une autre raison. La réaction des auditeurs me permet de tenir mes incertitudes en respect. Elle m’indique si je suis sur la bonne piste ou si je me fourvoie. Comme je ne donne de concerts que depuis deux ans, je manque encore d'expérience, je ne me sens toujours pas assez sûr de moi.

Michael Brückner et Mathias Brüssel en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Brückner + Brüssel préparent leur concert bruxellois du 29 mai
Comment en es-tu venu à travailler avec Mathias Brüssel ?

Intervention de Mathias Brüssel – Ma femme connaît son patron. Nous n'avons pas eu besoin d'Internet pour nous rencontrer, ce qui est exceptionnel de nos jours.
Michael Brückner – Un jour, Mathias et sa femme se sont pointés à l'imprimerie. Comme d’habitude, j’allais leur chercher Jürgen (le patron), mais cette fois, c’est à moi qu’ils voulaient parler.
Intervention de Mathias Brüssel – Avant de connaître Michael, j'ai rencontré beaucoup de jeunes très créatifs dans tous les domaines, avec lesquels j'aurais aimé collaborer, mais ils étaient toujours très occupés par leurs études, leur recherche d’emploi, etc. Il me fallait donc trouver quelqu’un de déjà casé, avec un emploi et une famille, et qui ne passerait pas tout son temps libre devant la télé. Michael correspondait au profil. Certaines de ses productions m'ont plu, et réciproquement. Nous avons conçu notre collaboration comme une intersection de nos deux univers musicaux.

Comment allez-vous travailler à Bruxelles ?

Michael Brückner – En règle générale, tout est improvisé. Nous commençons à jouer sans nous demander ce qui va se passer ensuite. Mais cette fois, la part de composition sera plus importante que d’habitude. Nous aurons une structure de base pour nous guider.

Qu'as-tu prévu dans les prochains mois ? Combien d'albums ?

MB – Le plus important dans l’immédiat, c'est de mettre la touche finale à l'album de collaboration avec Tommy Betzler. Nous y travaillons depuis presque deux ans, mais il y a toujours autre chose qui vient nous en distraire. Cela fait des mois qu’il est presque terminé. Nous voulons encore inviter quelques guests sur l’un ou l’autre morceau.


jeudi 9 octobre 2014

Johan Tronestam, le synthétiste venu du nord


Pour son sixième album, Johan Tronestam a rejoint cette année l'écurie allemande SynGate Records. Ce résident des îles Åland, en mer Baltique, ne pouvait rester éternellement loin de l'Allemagne, berceau d'un genre de musique électronique auquel il est attaché depuis bientôt vingt ans. L'album, intitulé Compunctio, est sorti le 19 juillet 2014, à l'occasion de la Schwingungen Gartenparty qui se tient annuellement à Hamm et au cours de laquelle Johan s'est livré à son tout premier concert en solo. Désormais bien connu dans la famille de la musique électronique traditionnelle, Johan a refait le déplacement vers le sud trois mois plus tard, afin d'assister à la 7e édition du festival Electronic Circus à Gütersloh. Et il n'a pas été déçu du voyage.

 

Johan Tronestam à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam de passage à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Qui es-tu Johan ? D'où viens-tu ?

Johan Tronestam – Mon nom est Johan Tronestam. Je viens des îles Åland, un archipel d'environ 6500 îles, la plupart inhabitées, situé dans la mer Baltique, entre la Suède et la Finlande. J'y habite depuis 2006. C'est là que je travaille et que je compose ma musique. L'archipel appartient à la Finlande mais jouit d'un statut spécial d'Etat associé car ses 25 000 habitants sont en fait tous suédophones. Åland a d'abord appartenu au royaume de Suède, comme la Finlande, mais quand la Russie s'est emparée de cette dernière, elle a aussi pris l'archipel, et l'a rattaché à sa possession de Finlande. Après la Première Guerre mondiale et l'indépendance de la Finlande, c'est la SDN qui a décidé que le territoire lui resterait finalement associé plutôt qu'à la Suède.

Je ne savais pas qu'il y avait une scène électronique dans les îles Åland.

JT – Je dois en être le seul représentant ! Je n'ai encore rencontré personne sur place qui partage cette passion.

Johan Tronestam - The Island / source : www.discogs.com
Johan Tronestam – The Island (2007)
Les paysages de l'archipel font-ils partie de tes sources d'inspiration ?

JT – Oui, énormément. Ils affectent beaucoup mes compositions, notamment mon premier disque, The Island [2007], qui leur est entièrement consacré. Je suis vraiment très impressionné par les paysages de l'archipel. On y trouve une nature sauvage et vivante. Et je pense que ma musique reflète cela.

Tu parlais de ton travail. Qu'exerces-tu comme métier ?

JT – J'ai d'abord travaillé en Suède, comme conseiller d'orientation. J'aide les gens à s'insérer sur le marché du travail. J'ai aussi travaillé en collaboration avec diverses compagnies dans le même but : favoriser l'orientation professionnelle.

Quand as-tu commencé à enregistrer de la musique électronique ?

JT – Comme beaucoup d'autres, j'ai d'abord joué dans plusieurs groupes dans des genres très différents, comme la pop, le rock ou le rock progressif. J'y occupais en général le poste de clavier, car j'avais depuis toujours une certaine familiarité avec le monde de la musique électronique. Aussi, quand j'ai décidé de produire ma propre musique, vers 1995, c'est dans cette direction que je me suis orienté. J'ai commencé à me constituer un petit studio et à y explorer de nouvelles manières de produire des sons électroniques, tout en me laissant inspirer par les artistes qui nous ont précédés et que je considère un peu comme mes mentors.

Qui sont ces mentors ?

JT – Jean-Michel Jarre, avec Oxygène, a bien sûr représenté pour moi la porte d'entrée dans le monde des synthétiseurs. Tout comme les premiers albums solo de Tim Blake [ancien clavier de Gong et Hawkwind], ou encore Neuronium, mais aussi des compositeurs suédois comme Ralph Lundsten et Bo Hansson. Ralph Lundsten est un compositeur de musique électronique plutôt connu. Bo Hansson évolue quant à lui dans un environnement plus progressif. Mais je trouve aussi des sources d'inspiration en dehors de la musique électronique, ) commencer par Pink Floyd, ou, toujours dans le domaine progressif, des groupes comme Yes, par exemple.

C'est donc en 2007 que tu as publié The Island, ton premier disque, puis quatre autres par la suite, tous autoproduits.

JT – Oui, j'ai créé pour l'occasion mon propre label, TeamQuasar, afin de publier des CD pressés. C'était un choix délibéré mais presque inévitable, pour la simple raison qu'il est très difficile de trouver une maison de disque là où j'habite, à plus forte raison dans le domaine qui m'intéresse.

Johan Tronestam - Compunctio / source : syngate.bandcamp.com
Johan Tronestam – Compunctio (2014)
En revanche, ton tout dernier, Compunctio, est paru chez SynGate le 19 juillet dernier.

JT – Beaucoup d'amis, avec qui j'étais entré en contact sur Internet, faisaient partie du label, comme Christian Ahlers, connu sous le nom de BatteryDead. J'ai d'ailleurs eu l'occasion de le rencontrer en vrai l'année dernière à Hamm, lors de la Gartenparty 2013. Et beaucoup d'entre eux m'ont conseillé de solliciter Syngate Records, qui pourrait être intéressé par ma musique. Au début de cette année, j'en ai parlé à Kilian, qui était très ouvert, et très content que je pense à lui pour mon disque.

A quel genre de musique doit-on s'attendre en entendant Compunctio ?

JT – Même si je reprends en grande partie la structure classique à base de séquenceurs et de pads, beaucoup de gens me disent que ma musique n'en est pas moins particulière, que j'ai un genre bien à moi. J'y introduis aussi parfois des ambiances de folk music, comme celle qu'on trouve en Scandinavie. Cependant, le disque a été très compliqué à réaliser. Au-delà de cette structure électronique, j'ai joué un maximum de solos. Quant au sujet, il m'a été soufflé par mon frère aîné Staffan. Compunctio décrit la souffrance spirituelle des hommes dans leur quête du sens de l'existence, de la beauté et du divin. Tout l'album est imprégné d'une certaine atmosphère religieuse.

Et comment construis-tu tes performances live ?

JT – Je suis obligé de me reposer sur une piste en playback afin d'avoir les mains libres pour jouer les solos. En effet, ma musique est assez complexe. Plusieurs pads, des séquenceurs, des percussions qui vont et viennent : tout cela s'entremêle et il n'est pas possible de contrôler tout ça en direct, à moins de renoncer à une bonne partie des instruments.

Johan Tronestam live & Schwingungen Gartenparrty 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam live @ Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014
Qu'a représenté pour toi ton concert à la Gartenparty au mois de juillet dernier ?

JT – Du stress. J'avais déjà joué sur scène auparavant avec plusieurs groupes, mais jamais seul. Donc c'était une première, en ce qui me concerne. Les premières vingt minutes, j'étais un peu nerveux. J'espère qu'on n'a pas vu mes mains trembler. Ce n'était pas à cause du trac, mais plutôt parce que j'avais peur que quelque chose fonctionne mal techniquement, qu'un instrument me trahisse, par exemple. Je me demandais en permanence : « Est-ce que tout va bien fonctionner jusqu'à la fin ? » J'avais deux Roland Gaia, un mini-clavier relié à un iPad et un Korg Kronos, mais ce n'était pas le mien, d'où l'incertitude. J'en ai un à la maison, mais il m'aurait été difficile de le transporter jusqu'à Hamm. Thomas Jung, qui jouait avant moi ce jour-là, m'avait donc gentiment prêté le sien.

Tu as un iPad ? Donc tu n'es pas un puriste de l'analogique, tu es aussi ouvert aux nouveaux outils.

JT – En l'occurrence, il s'agissait plus prosaïquement d'une solution pratique. A la maison, j'ai un Roland JX-8P. Comme, là encore, il m'était impossible de l'emporter avec moi depuis si loin, je l'ai samplé sur l'iPad, de sorte de disposer des pads dont j'avais besoin pour le concert.

Le voyage depuis les îles Åland doit être un sacrée expérience.

JT – Il n'y a pas de train ni d'autoroute sur l'archipel, mais la plupart des îles sont reliées entre elles par des ponts. Tout le monde a sa voiture; Peut-être y a-t-il même plus de voitures que d'habitants. De Lemland, où j'habite, je dois d'abord me rendre à Mariehamn, la capitale, sur l'île principale, pour y prendre un ferry jusqu'à Stockholm. Soit deux heures de traversée. De là, je file à l'aéroport et je prends un avion à destination de Cologne. Et ce n'est pas fini. Après, je peux compter sur un excellent ami pour me chercher à l'aéroport et m'amener jusqu'ici.

Un ami qui habite Cologne ?

JT – Non. Weimar. Il s'agit de Bernhard Popp. Je t'ai dit que c'était un excellent ami !

Johan Tronestam - Impressions / source : www.discogs.com
Johan Tronestam – Impressions
Pourquoi as-tu décide de refaire le déplacement aujourd'hui, à l'occasion de l'Electronic Circus ?

JT – C'est très important, parce qu'un tel événement me permet de rencontrer beaucoup de gens qui partagent avec moi la même passion pour ce type de musique. Pour quelqu'un comme moi, qui habite dans les mers septentrionales, ici c'est un peu La Mecque de la musique électronique, le point central, le point de convergence des passionnés. C'est là que ça se passe, et c'est là que je dois être.

Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de musique électronique ?

JT – Je me sens comme un musicien de musique synthétique instrumentale. Un genre qui peut paraître extrêmement pointu, c'est vrai, alors qu'en fait, il s'agit d'un univers très vaste. De la Berlin School à Vangelis, le spectre est immense. Mais d'une manière ou d'une autre, quand on s'intéresse à cette musique, on en revient toujours à l'Allemagne, et en particulier à cette région. Pour faire partie de cette famille, je dois donc rester connecté avec les gens d'ici.

En parlant de connexions, hier, lors du dîner de pré-festival, tu as rencontré pour la première fois une légende de la radio allemande, Winfrid Trenkler.

JT – Une belle rencontre ! Winfrid Trenkler est un homme très agréable et très intéressant à écouter parler. Il connaît une foule d'anecdotes et m'a beaucoup appris au sujet de l'histoire de la musique électronique et du rôle qu'il a joué. Il a été l'un des premiers journalistes à s'y intéresser en Allemagne, et à diffuser cette musique sur les ondes. L'émergence de cette scène, en particulier en Rhénanie-Westphalie, doit beaucoup à ses émissions. A titre plus personnel, j'ai été également enchanté de découvrir à quel point il connaît aussi la scène scandinave. Il faut dire qu'il habite désormais en Suède. Ainsi, mes deux mentors, dont je t'ai parlé au début, Ralph Lundsted et Bo Hansson, eh bien lui, il les a rencontrés personnellement.

Johan Tronestam à la Weberei de Gütersloh, Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johan Tronestam, Electronic Circus 2014
Te reverrons-nous sur scène dans un avenir proche ?

JT – Je l'espère. Rien n'est prévu, mais en ce moment, je tente d'organiser quelque chose en Scandinavie. Je souhaite me produire d'abord à Åland. Je suis en contact avec une chaîne de télévision locale, qui aimerait bien réaliser une vidéo à partir de ma musique. J'espère que ça va se faire. J'ai aussi reçu des échos d'une station de radio finnoise qui possède des copies de mes anciens albums et qui pourrait aussi en faire bientôt quelque chose.

Et un nouvel album ?

JT – Je  travaille sur deux albums en même temps. Le premier est achevé depuis très longtemps, mais je souhaite revoir le mastering. Le second sera en revanche entièrement inédit. Je travaille sur un nouveau concept.


mercredi 1 octobre 2014

Fratoroler : la Berlin School au cœur


Depuis 2010, Frank Rothe et Thomas Köhler ont publié quatre albums chez Syngate Records sous le nom de Fratoroler. Le dernier, Nano, sortait à l’occasion du tout premier concert du duo berlinois, en première partie des incontournables Broekhuis, Keller et Schönwälder au Zeiss Planetarium am Insulaner de Berlin. Juste avant le show, les deux amis revenaient sur leurs liens étroits avec Mario Schönwälder et la team Manikin, exposaient leur démarche musicale, et expliquaient le sens de leur passion pour la Berlin School, dont ils sont des représentants chimiquement purs. 

 

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Thomas Köhler et Frank Rothe : Fratoroler devant le Planetarium am Insulaner de Berlin, 27 septembre 2014


Berlin, le 27 septembre 2014

Racontez-moi votre rencontre ! A-t-elle quelque chose à voir avec la musique ?

Thomas Köhler – C’est une longue histoire. Tu veux la version courte ? C’est bien la musique qui nous a réunis, mais dans un genre totalement différent. Nous avons tout d'abord fait partie d’un groupe pop-rock dont Frank était le bassiste et moi le guitariste chanteur. Et en 2000, comme ça arrive souvent, le groupe s'est séparé. Nous n’en avions pas moins remarqué la bonne entente qui régnait entre nous, et surtout, notre passion commune pour un certain type de musique électronique. Je connais Tangerine Dream depuis les années 70-80. J’ai assisté à plusieurs de leurs concerts, notamment le fameux « Concert pour la paix » en 1981 au Reichstag devant 100 000 personnes, et, un peu plus tôt cette même année, au ICC [Internationale Congress Centrum], toujours à Berlin. Depuis, j’ai toujours gardé en tête l’idée qu’un jour, je pourrais à mon tour explorer cette orientation en tant que musicien. Après la séparation du groupe, Frank et moi en avons discuté. Nous aimons tous les deux ce style, alors pourquoi pas ?
FR – A cette époque, les PC ont commencé à offrir des possibilités de plus en plus intéressantes et abordables. Nous nous sommes intéressés spécialement au développement alors récent des logiciels spécialisés. Thomas m'a fait découvrir l'une des premières versions du séquenceur MicroLogic, de la firme Emagic (par la suite très vite rachetée par Apple).
TK – Emagic était l'une des rares marques indépendantes qui concevait du logiciel musical. Mais MicroLogic n’était pas un logiciel d’utilisation aisée. Il fallait fouiller très loin pour trouver certains paramètres, et développer manuellement ses propres protocoles. Le tout dans un esprit encore très artisanal. Le gars qui me l’avait vendu me pressait de passer le voir au moindre problème. Du coup, je suis resté fidèle à ce logiciel qui, avec le temps, a subi d’importantes améliorations, s’est simplifié, et a permis la greffe des plugins VST et de nombreux instruments virtuels.

Fratoroler en studio / source : Thomas Köhler
Fratoroler dans leur antre
Comment s’est développé votre projet musical, aujourd’hui connu sous le nom de Fratoroler ?

TK – Ce fut d’abord un projet purement privé.
FR – Après la séparation du groupe de rock, la décision de poursuivre à deux s’est accompagnée de celle d’abandonner les instruments conventionnels, de ne plus nous encombrer d’une basse, d’une guitare ou d’une batterie. Nous nous sommes voulus groupe électronique. Mais en dehors de MicroLogic et des instruments virtuels, avec quoi fait-on ce type de musique ? Avec des synthétiseurs. Nous avons commencé à enquêter. A Berlin, la firme Quasimidi venait d'ouvrir une boutique. Nous avons débuté avec un synthétiseur de cette marque.
TK – Il s’agit du Quasimidi Sirius. Un appareil tout simple, mais absolument fantastique. Il y avait tout dedans : un séquenceur, un vocodeur. Bien peu d'appareils aussi compacts pouvaient se targuer d’être en même temps aussi complets. Et pas si cher : 1500 marks environ. En plus, nous avions eu un prix spécial à l’occasion de l’inauguration de la boutique. Enfin on trouvait un synthé capable de produire des sons que nous reconnaissions bien et qui nous plaisaient, qu'on avait déjà pu entendre chez Tangerine Dream ! D'autres machines ont suivi, comme le Yamaha SY-22 ou le Waldorf Microwave, des trucs qui n'existent plus aujourd’hui.
FR – La collection n’a pas cessé de croître. Nous avons commencé à nous retrouver tous les mercredis. Puis nous avons fait nos premiers enregistrements, et même quelques petits concerts privés dans ma cave. Et un beau jour, nous nous sommes dit qu’il était temps d’aller plus loin.

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et l’équipe de Manikin ont joué un rôle important dans votre évolution. Frank, comment en es-tu venu à faire partie de la famille ?

FR – Tout est de la faute de Klaus Schulze ! Dans les années 90, les maisons de disques se sont mises à rééditer en CD tous leurs vinyles. Mais pour Klaus Schulze, paraît-il, il avait été décidé que le Live de 1980 resterait inédit en CD. Je trouvais ça dommage, car c'est un disque génial. Mais un jour, à Stuttgart, alors que j'entre avec ma femme dans un magasin de disques pour échapper à la pluie, je vais machinalement jeter un œil à mes bacs habituels, et quoi ? Je tombe sur le fameux Live ! Je n'en croyais pas mes yeux. J'ai même demandé au vendeur si je pouvais l'écouter, parce que j'étais persuadé qu'il s'agissait d'une erreur. Cerise sur le gâteau, un des morceaux, qui avait été raccourci à l'époque à cause des limitations du vinyle, figurait cette fois en version intégrale. J’ai acheté le disque sur le champ. Puis j’ai observé l’arrière de la jaquette, où apparaissait le nom de l’éditeur, Manikin Records. Je ne connaissais pas. Il ne s'agissait pas du label habituel de Schulze. De retour à Berlin, j’ai alors découvert que Manikin avait son siège non loin. Je leur ai écrit une lettre (à l'époque, pas d’Internet, pas d’e-mail) pour savoir quelles autres pépites ils avaient en catalogue. Le lendemain soir, le téléphone sonnait, c’était Mario. Une heure de conversation. Je suis devenu un client régulier, heureux de constater qu’une telle musique existait encore. Et c’est dans cette fameuse boutique Quasimidi que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, autour de l'an 2000. Ensuite, il m’a invité à venir lui rendre visite dans son studio. J'ai alors appris à connaître un type très ouvert, dévoué, simplement désireux de partager sa passion. Aussi, quand en 2003, il m’a fait savoir que BK&S était invité à participer à la troisième édition du Hampshire Jam, en Angleterre, et que le groupe avait besoin de quelqu'un pour les aider à transporter le matériel, je n’ai pas hésité. J'ai fait tout mon possible pour les accompagner : posé des jours de congé, etc…

Une sorte de roadie, c’est bien ça ?

FR – Exactement ! Depuis, j'accompagne BK&S sur chaque tour. De roadie, je suis devenu un peu homme à tout faire. Je règle le son lors de leurs concerts, j'enregistre leurs performances et, depuis peu, je mixe leurs CD. C’est aussi, plus simplement, une grande amitié.

Et tu collabores également musicalement avec Mario. Comment comparerais-tu votre projet commun, Filter-Kaffee, avec Fratoroler ?

FR – Fratoroler explore la même vieille école que BK&S. La différence, c’est que Mario aime inventer de nouveaux sons, ce que Fratoroler pratique moins.

Thomas, as-tu toi aussi un projet parallèle ?

TK – Oui, je joue toujours de la guitare. Et je compose un peu, dans le genre rock et hard rock. Je développe actuellement un projet de guitare acoustique. Mais là encore, c'est une longue, et une tout autre histoire.

Fratoroler, les trois premiers albums chez Syngate / source : www.syngate.biz
Les trois premiers albums chez Syngate : Reflections (2010), Looking Forward (2012), Chez Ricco (2013)

Parlons à présent de Nano, votre quatrième disque. Tous les quatre ont été publiés chez Syngate. Pour quelle raison ?

FR – Mario connaissait bien Lothar Lubitz, l’ancien propriétaire de Syngate, qui organisait aussi le festival de musique électronique de Satzvey. Je me suis occupé plusieurs fois de la sonorisation du festival. Quand Fratoroler a commencé à enregistrer sérieusement, nous avons naturellement demandé à Lothar s'il acceptait de nous publier chez Syngate. Il était ouvert à tout type de projet du moment que la musique lui plaisait. Pour nous, ce choix était évident. Le concept de Syngate nous correspondait parfaitement. Quand tu publies sur un label qui se présente comme celui de la « Berlin School of Electronic Music », tu sais que tu ne peux pas te tromper. En outre, il ne s’agit pas d’une production industrielle. Bien sûr, certains critiquent la qualité, parce que les CD ne sont pas pressés, mais gravés. De mon côté, je trouve que Kilian [le successeur de Lothar] effectue un travail très soigné, non seulement techniquement, mais également personnellement. J'en profite pour le remercier de son engagement sans faille.

Un auditeur de Fratoroler doit-il donc s'attendre à de la pure Berlin School ?

FR – Oui.
TK – Clairement.

Fratoroler : Thomas Köhler et Frank Rothe @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
D'où vient ce concept de Berlin School ?

TK – Il sert à désigner la musique électronique produite par les pionniers berlinois comme Tangerine Dream, Ashra ou Klaus Schulze, du milieu des années 70 au milieu des années 80. Cette décennie représente la grande époque de la Berlin School, le sommet étant de mon point de vue l’album de TD White Eagle, en 1982. Une fois leurs années Virgin [1973-1983] terminées, c'était fini, ils ont abandonné ce style pour aller dans une direction. Quant à l’origine du concept, je pense qu’il s’agit d’une invention de la presse spécialisée, qui devait penser qu’avec l’avènement des séquenceurs, ces groupes s’étaient trop éloignés de leurs racines pour que la notion de krautrock leur corresponde encore.
FR – C’est certain, on ne parlait pas encore de Berlin School dans les années 70. On parlait alors, ou bien de musique expérimentale, puisqu'il s'agissait de bidouiller des instruments nouveaux pour essayer d'en sortir des sons ; ou bien, plus simplement, de musique électronique. Plus tard, quand d’autres styles électroniques sont apparus, il a bien fallu trouver une ligne de démarcation plus nette. Ce n’est que lorsqu’on a clairement pu l'identifier comme une niche commerciale que la Berlin School est devenue un genre en soi. En quelques mots : une musique électronique, fondée sur les séquenceurs, toujours un peu expérimentale, toujours un peu épique.

Comment fabriquez-vous vos séquences ? L'improvisation joue-t-elle le premier rôle ?

FR – Oui, au départ, le hasard y est pour 70 ou 80%. On programme 8 ou 16 pas de séquenceur. Puis on mélange.
TK – Nous utilisons beaucoup les presets vendus avec les appareils.
FR – Il nous arrive quand même souvent de créer nos propres sons. On part d'un preset qui ressemble à ce que nous cherchons, et nous le modifions jusqu’au résultat escompté.
TK – Et à l’inverse, en manipulant les boutons, on tombe parfois sur un son nouveau auquel on ne s’attendait pas. Mais 80 à 90% de notre musique provient de sessions live sur nos instruments hardware. Nous nous livrons à des improvisations de 20 ou 30 minutes à la cave, chez Frank. Certaines sessions se déroulent si bien que le morceau est déjà presque fini. Le reste, par exemple l'ajout de quelques effets, est achevé sur PC. Le PC reste l’instrument d’enregistrement. Nous recourrons très peu au multipiste.
FR – Chacun de nous enregistre tout de même sa propre piste stéréo. Ensuite, si nous sentons le besoin d'ajouter un solo ou un instrument qu’il ne nous était pas possible de jouer en direct, nous pouvons toujours ouvrir une piste nouvelle par la suite.

Commettez-vous des erreurs ? Et dans ce cas, qu'en faites-vous ?

TK – Oui, bien sûr, nous faisons des erreurs. Mais corriger une session après coup n’est pas très aisé, surtout sur des pistes audio, et non midi. Nous coupons les ratés. Sur une session de 30 minutes, nous pouvons ne conserver que les dix minutes qui nous paraissent bonnes, puis les éditer telles que, ou bien leur accoler une autre session avant ou après. L’idée est de rester le plus près possible du matériel brut.

Fratoroler - Nano / source : www.syngate.biz
Fratoroler – Nano (2014)
Dans Nano, on n'entend aucune section rythmique. Pas le moindre beat. Ça vous déplaît à ce point ?

FR – Nous recourons parfois aux percussions. Il y en a quelques-unes sur le titre Gastown, de l'album Looking Forward [2012], par exemple. Mais chez nous, tu n’entendras jamais de rythme 4/4. Point final.
TK – C'est notre manifeste. Il y a quelques années, au Ricochet Gathering, nous avions été frappés par ça. La plupart des groupes présents commençaient admirablement bien, avec de belles envolées de Berlin School. Puis, au bout de cinq minutes, ils introduisaient systématiquement un beat tonitruant qui aplatissait tout.

Peut-être s’agit-il de musiciens inquiets de se voir accuser de passéisme et qui espèrent ainsi sonner « moderne ». Comme si un certain type de musique n’était valable que pour une certaine période historique.

TK – Je ne me pose pas ce genre de question. Ce qui compte, c'est que nous puissions faire la musique qui nous plaît. Heureusement qu'il existe un label qui nous encourage en ce sens. Mais je conçois qu'une maison de disques dont l’objectif est de faire du profit ne voie pas les choses de cette manière.
FR – Chacun doit pouvoir s'exprimer comme il le souhaite. Il n'y a pas de vrai ou de faux. Si notre musique intéresse quelqu'un, c'est très bien, sinon, ce n'est pas grave non plus. Nous nous tenons simplement à ce principe : pas de rythmes binaires ! Suffisamment d’artistes pratiquent déjà ça et y arrivent très bien sans nous. C’est sûr, leur production sera plus agréable aux oreilles d’un large public. Du reste, c’est la raison pour laquelle notre niche est une niche. Notre musique est moins accessible. Elle nécessite peut-être plusieurs écoutes. Il faut lui laisser sa chance.

Mais n'aimeriez-vous quand même pas atteindre un public plus large ?

TK – Ce n'est pas vraiment une priorité.
FR – Non, mais nous ne sommes pas non plus des puristes de la Berlin School qui ne jurent que par le vintage. Nous utilisons des instruments virtuels d'aujourd'hui, sans nous laisser enfermer dans une seule manière de produire de la musique. Nous n'allons pas commencer à jouer sur un vrai Minimoog d'époque pour paraître plus authentiques. D'abord parce que nous ne pourrions pas nous l'offrir, ensuite parce que c'est simplement absurde. L'impression générale laissée par l’écoute est plus importante que les conditions de l’enregistrement. Si un son virtuel donne un timbre trop parfait, eh bien, rien ne nous empêche de le salir par la suite.

Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin / photo S. Mazars
Fratoroler live @ Planetarium am Insulaner, Berlin 2014
Vous produisez-vous souvent en live ?

TK – Non. Ce soir, c’est notre grande première ! A part nos petits concerts de la cave, j’entends. Donc mes instruments voient aujourd'hui pour la première fois la lumière du soleil.
FR – A propos, merci à BK&S de nous avoir offert cette opportunité.

Et d'autres concerts sont-ils prévus ?

FR – Si ça se passe bien ce soir, nous en reparlerons. Mais nous serons toujours confrontés à nos limites matérielles. La majorité des événements concernant cette scène ne se déroulent pas à Berlin mais plutôt du côté de l'Ouest.
TK – Peu importe. Rappelons qu’il ne s’agit pas de notre activité principale, mais d’un hobby. Le simple fait que des gens apprécient ce que nous faisons, et nous encouragent, suffit à notre bonheur.