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lundi 23 mars 2015

L’hommage des Schallwelle Awards à Edgar Froese


Fondateur de Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant, Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence : son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.

 

Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars
Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards

Bochum, le 21 mars 2015

Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise. Si Analog Overdose 5 de Fanger & Schönwälder, ou Staub de l'un des plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son Phaedra Farewell Tour au titre prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ? Sorcerer 2014, un autre album de TD, concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation de Picture Palace music.

MorPheuSz - Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams / source : discogs.com
MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le public ronronnant des Schallwelle : un mix d'easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme et de mélodies accrocheuses, le Best Newcomer, Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle définitivement affranchie de la Berlin School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?

Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com)
C’est là que les Schallwelle réservent leur première surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land, sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède, paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec, de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des extraterrestres.
Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
(source : bernd-michael-land.com)
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.


Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès, parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire dubstep, Thorsten Quaeschning ayant vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux effets si caractéristiques de ce courant.

Picture Palace music / source : picture-palace-music.com
Picture Palace music (source : picture-palace-music.com)

Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.

Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en reconnaissant la mélodie de Stuntman, l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano particulièrement bienvenu.

Schallwelle Awards 2015, Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld / photo S. Mazars
Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese, éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non » catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.

Schallwelle Awards 2015, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ». Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar Froese ».

Winfrid Trenkler, homme de radio à  qui revient le mot de la fin, se montre évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire. A l’époque, l’album Phaedra était encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie, tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre son convenable, et Phaedra reste le témoin de cette prise en main difficile.

Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi, plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement son nom, ne meurt jamais.

Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars

Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand : Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau : Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.


mardi 8 avril 2014

Rencontre avec Winfrid Trenkler, pèlerin de la musique électronique


L’homme par qui tout est arrivé. Journaliste et DJ, Winfrid Trenkler a fait connaître dans son pays l’œuvre de Kraftwerk et Tangerine Dream. Pendant près d’un quart de siècle, dans le cadre d’émissions radiophoniques comme Rock In et Schwingungen, il a inlassablement diffusé cette musique électronique qui a fait la réputation de l’Allemagne, et qu’il considère comme la contribution majeure de son pays à la culture populaire mondiale. Depuis, Winfrid Trenkler s’est exilé en Suède. Mais chaque année, il revient en Allemagne, à Bochum, où la tâche lui revient désormais de remettre le Schallwelle Award d’honneur, dont il fut le premier lauréat. L’occasion d’une rencontre rare.


Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Bochum, le 29 mars 2014

Winfrid, vous avez vécu en direct la genèse de la scène rock allemande. Quelle était l’ambiance, musicalement, dans la RFA de la fin des années 60 ?

Winfrid Trenkler – Dans les années 60, en Allemagne, on jouait et on entendait principalement la musique rock – et ce qu’on appelait alors le « beat » – qui venait des Etats-Unis et d’Angleterre. Au départ, les groupes allemands ne rencontraient pas ou peu de succès, et tous ont connu une longue traversée du désert. Mais même parmi eux, le rock, la pop, le beat – ces notions sont toutes interchangeables – étaient majoritaires. Dans cette affaire, Kraftwerk et Tangerine Dream doivent certainement être considérés comme les vrais pionniers, auxquels il faut ajouter les successeurs directs de Tangerine Dream que sont Klaus Schulze et Manuel Göttsching. Tous ont eu le courage de commencer quelque chose d’absolument original. Mais en même temps, on remarque ici que les conséquences les plus profitables peuvent aussi provenir de circonstances fortuites, voire de véritables erreurs. Je m’en souviendrai toujours : Edgar Froese racontait que tout ce qu’il voulait au départ, c’était imiter le jeu de guitare de John McLaughlin. C’est parce qu’il a échoué qu’il est passé à autre chose. Selon ses propres mots, ce n’est qu’après avoir rencontré Salvador Dali qu’il a voulu réaliser en musique ce que Dali faisait en arts plastiques. Ça, ce fut la décision importante. Mais le succès n’est pas venu tout de suite, loin de là. Tangerine Dream a dû attendre assez longtemps. Kraftwerk a connu exactement la même évolution. Plus aucun journaliste n’obtient d’interview de Kraftwerk depuis des années. De mon côté, j’étais à leurs côtés dans le studio alors que l’enregistrement de leur premier album n’était même pas terminé. J’’ai vécu le début de l’histoire. Or c’est à peu près la même. Ralf et Florian ont d'abord fréquenté une école de jazz à Remscheid parce qu’ils souhaitaient devenir de meilleurs musiciens de jazz. Jusqu’au moment où ils se sont aperçus que ce n’était absolument pas leur tasse de thé ; qu’ils n’avaient aucune affinité avec ce milieu, n’étant tout simplement pas américains. La conviction qu’ils n’égaleraient jamais leurs modèles les a poussés à se concentrer sur ce qu’ils savaient déjà faire. Et c’est ça qui leur a donné l’envie de créer leur propre truc. Mais eux aussi ont galéré.

Pour quelles raisons ?

WT – Surtout parce que les médias, dans leur ensemble, n’ont pas du tout suivi. Comment est-ce possible que, pendant des années, presque une décennie, j’ai été le seul à animer une émission régulière consacrée à l’électronique ? Beaucoup d’autres auraient pu faire de même, mais non ! Pire : la Norddeutscher Rundfunk [la NDR, réseau radiophonique qui diffuse en Allemagne du Nord depuis Hambourg] retournait à l’envoyeur les disques que lui soumettait à l’époque Sky Records, l’un des plus vieux labels de musique électronique d’Allemagne, en expliquant : « nous ne sommes pas du tout intéressés ». Ces groupes ont dû se battre longtemps, et encore, la reconnaissance est d’abord venue de l’étranger. Phaedra [1974], de Tangerine Dream, a atteint le top 20 en Grande-Bretagne. Kraftwerk a connu le succès en France et dans d’autres pays avec Radioactivity [1975], aux Etats-Unis avec Autobahn [1974]. Néanmoins, j'ajoute tout de suite qu'à l’échelle régionale, dès le moment où j’ai joué leurs morceaux dans mon émission, ils ont immédiatement été reconnus aussi en Allemagne, en fait, aussi loin que l’émetteur de la WDR le permettait [depuis Cologne, dans toute la Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Je n’ai jamais eu que des échos positifs à leur sujet dans mes émissions. Et quand Kraftwerk a commencé à jouer dans les salles de la région, c’était plein ! Des salles entières ont dansé sur Ruckzuck, extrait du premier album. Déjà un hit. Le récit que fait aujourd’hui de cette période la presse allemande n’est donc pas très fidèle. Je lisais dernièrement un article sur Kraftwerk dans le Spiegel qui affirmait que le groupe n’avait suscité à l’époque aucune réaction dans son propre pays. C'est inexact. Non seulement je diffusais leurs titres presque toutes les semaines, mais à chaque nouvel album de Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ashra ou Krafwerk, je recevais systématiquement tout ce beau monde en direct dans mon studio. Donc, j’insiste beaucoup, si dans le reste de l'Allemagne, il est vrai qu'aucun de ces groupes n'a joué les premiers rôles, à l'échelle régionale, grâce à la WDR, ils se sont en revanche imposés relativement rapidement.

Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR / photo Lucky2
Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR
Comment est née l’émission Schwingungen ?

WT – Il faut là aussi remonter à la fin des années 60, quand est apparue la notion de musique progressive ou de « rock progressif », dont Pink Floyd était le représentant le plus connu. Enfin il était possible d’entendre dans le rock autre chose qu’une succession de deux ou trois strophes et d’un refrain. C'est cela qu’on a appelé progressif au début. Le rock progressif procédait du jazz-rock. Mais à côté de l’influence du jazz, d’autres éléments sont très vite intervenus, notamment dans le cas de Pink Floyd : expérimentations sonores, composition de titres plus longs et de structures complexes. Pro Pop Music Shop, la toute première émission que j'ai animée, était donc une émission de rock. Elle a débuté en janvier 1970 ou 1971, je ne me rappelle plus. Je me souviens avoir diffusé du Kraftwerk dès le premier numéro. Oui, donc c’était forcément 1971.
Daniel Fischer – Wikipédia dit 1972 ! [intervention du secrétaire du planétarium, dans le bureau duquel se déroule l’interview, qu'il écoute devant l'écran de son PC]
WT – Comment ? Ah mais c'est une erreur ! Car en 1972 j'avais déjà rebaptisé l’émission Rock In. Le but de Pro Pop Music Shop, c’était précisément de parler de ces musiques progressives. Or dès le début, j'y ai inclus l'électronique. Et à la fin de 1983, le marché de la musique électronique avait pris une telle ampleur que j’ai compris qu’il y avait de la place pour une émission entière dédiée exclusivement au genre. J’ai soumis à la station un projet qui devait s’appeler Schwingungen. Dès janvier 1984, la nouvelle émission était à l’antenne. Rock In, restait à ses côtés, désormais recentrée sur le rock et la pop allemande. Et personne ne m'a jamais imposé la moindre contrainte artistique, j'ai toujours pu diffuser tout ce que je voulais.

Dans quelles circonstances l'émission a-t-elle été annulée en 1995 ?

WT – En 1993-1994, la WDR s'est lancée dans un profond remaniement de ses programmes, que je continue, encore aujourd’hui, à considérer comme une catastrophe culturelle. Je tiens aussi à préciser que le responsable à l'époque était un tr** du c** ! Je ne dis pas ça seulement parce qu'il a annulé l'émission. En tant que journaliste freelance, j’étais prêt à accepter cette éventualité. Mais quand on pense que même la Deutsche Welle, la radio allemande à l’international, avait fini par reprendre mes émissions, que la création allemande pouvait ainsi s’exporter dans le monde entier grâce à Schwingungen, je continue à interpréter ce choix comme une honte culturelle. Car enfin, cette musique électronique, qui s’est développée chez nous depuis la fin des années 60, constitue notre seule et unique contribution originale à la musique populaire mondiale. Nous pouvons en être fiers. Tout le reste, même ce que font les Scorpions (l’un des groupes allemands les plus mondialement connus), consiste toujours en dernière instance à emprunter à la musique rock importée des pays anglo-saxons. Le vrai filon créatif, la vraie innovation typiquement allemande, c’est la musique électronique. Je ne manque jamais une occasion de le souligner, car je n’affirme pas cela en l’air. Par exemple, j’ai fait beaucoup d'interviews avec des musiciens anglais. Il arrivait souvent qu'à la fin de nos entretiens, ils finissent eux-mêmes par me poser à leur tour des questions : « que fait Tangerine Dream ?», «que devient Kraftwerk ?», etc. De même, il y a quelques années, j'ai vu un documentaire à la télé suédoise qui s'intitulait simplement Portrait de Kraftwerk. Mais c'est le sous-titre qui compte : « le groupe le plus influent au monde depuis les Beatles » ! Et c'est cela que nous avons congédié des grilles de programmes. On n'a pas le droit de faire des choses pareilles. Surtout quand on sait que la Rhénanie-du-Nord-Westphalie constituait le centre de gravité de la musique électronique.

Uniquement grâce à Schwingungen ?

WT – Oui, très clairement. A l’époque, alors qu’il n’y avait pas encore de gros labels spécialisés susceptibles de distribuer leurs disques, certains musiciens allaient directement chez Saturn, à Cologne, le plus gros disquaire d’Allemagne. « Pouvez-vous vendre mes disques », demandaient-ils ? Mais la réponse était invariablement la suivante : « Ça passe sur Schwingungen ? » Si oui, les disques se retrouvaient en rayon. Sinon, l’artiste pouvait rentrer chez lui. Schwingungen était le seul média. Un jour, un fan de Klaus Schulze lui a demandé, à l’issue d’un de ses concerts à Aix-la-Chapelle : « Connais-tu Winfrid Trenkler ? » Schulze a répondu : « Bien sûr, quelle question ! Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui ».

On arrivait à capter la WDR jusque là ?

WT – Oh, bien plus loin encore ! Dans le Nord de l'Allemagne, avec une bonne antenne, on pouvait la recevoir à Hambourg. Au moins la moitié des Pays-Bas se trouvait également dans le rayon de diffusion. Mais je ne sais pas très bien jusqu'où au Sud. En outre, cette région représente aussi le plus important bassin de population d’Allemagne. Par conséquent, la WDR atteint plus d'auditeur que n'importe quel autre diffuseur.

Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Depuis l’arrêt de l’émission de radio, Schwingungen se poursuit sur un autre support avec Schwingungen auf CD. De quoi s’agit-il ?

WT – J’ai continué à recevoir une telle quantité de courrier d’auditeurs, je disposais d’une telle masse d’adresses personnelles, que j’ai décidé de poursuivre l’aventure sous une autre forme, non plus hebdomadaire mais mensuelle. La formule est simple : l’envoi, chaque mois, d’une sélection de titres en CD contre un abonnement annuel. Les gens ont eu tellement confiance qu’ils se sont tous mis à souscrire l’abonnement avant même que je ne produise le premier Schwingungen auf CD. Si bien que, quelques jours seulement après avoir lancé l’offre, j’avais déjà amassé 100 000 marks de capital pour débuter. Puis j’ai déménagé en Suède. Je connaissais les paysages de ce pays, mais aussi sa musique, notamment le superbe album de Bo Hansson, Lord of the Rings, paru au début des années 70. Depuis, je m’étais souvent dit que j’aimerais bien y vivre un jour. Pendant longtemps, j’ai balancé entre la Suède et l’Allemagne. Je revenais régulièrement à Duisbourg ou Dinslaken, où des amis musiciens me laissaient utiliser leurs studios. C’est ainsi que j’ai produit un certain nombre de Schwingungen auf CD. Puis j’ai décidé qu'il était temps de passer la main. Je me suis dit : « J'ai de mauvaises oreilles, quelqu'un d'autre peut bien prendre la relève ». Ce fut Jörg Strawe [directeur de Cue-Records].

Pourquoi tenez-vous toujours autant à revenir chaque année aux Schallwelle Awards ?

WT – Depuis tout ce temps, il semble qu'on ait fini par me percevoir comme une sorte de légende [rires] ! Avoir animé pendant tant d’années la seule émission consacrée à la musique électronique, avoir pu donner à tous ces musiciens l’opportunité de faire connaître leur musique, tout cela me confère ce statut très agréable. Mais je reviens surtout avec plaisir en tant que laudateur du gagnant annuel de l’Award d’honneur.

Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW, Düsseldorf, 19 janvier 2013 / photo S. Mazars
Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW,
Düsseldorf, 19 janvier 2013
Qu'est-ce qui manque à cette scène pour élargir son public ?

WT – C'est une bonne question. Internet constitue pour beaucoup un élément de réponse. N’importe qui peut faire connaître aujourd’hui sa musique en quelques clics sur la toile. Je ne l’ignore pas. Mais je pense que les médias jouent encore un certain rôle. Par exemple, il suffit que Kraftwerk décide soudain de se produire dans les plus prestigieux musées d'art moderne du monde – à la Tate Gallery, chez eux à la Kunstsammlung de Düsseldorf, un jour à Reykjavik, un autre à l'opéra de Sydney – pour que les médias se précipitent en masse. Les Américains viennent de leur décerner un Grammy Award pour l’ensemble de leur carrière. Le Guardian et le Spiegel leur consacrent des articles monumentaux. Une biographie – non autorisée, bien entendu – vient de paraître. Donc même dans un monde où les moyens de communication ont explosé, les médias conservent une certaine influence. Mais ils pourraient faire mieux. Pourquoi cette musique ne passe-telle pas régulièrement à la radio ou à la télévision ? Pourquoi les Echo Awards [l’équivalent allemand des Victoires de la musique] récompensent-t-il des artistes dans toutes sortes de catégories sauf celle qui est, encore une fois, la seule contribution originale de l'Allemagne à la culture populaire internationale ? Elle aurait dû avoir sa place réservée depuis bien longtemps, et Kraftwerk, Tangerine Dream et Klaus Schulze faire partie des lauréats.

Le simple fait de connaître cette musique, c’est déjà l’aimer, déclarait à peu près Peter Mergener l’année dernière.

WT – L’expérience le confirme. Quand des gens qui n'en ont jamais entendu parler l’écoutent pour la première fois, ils se demandent aussitôt ce que c’est, et huit fois sur dix, ils la trouvent formidable. Mes quarante ans d’expérience me permettent d’en témoigner.


dimanche 6 avril 2014

Les Schallwelle Awards à la croisée des chemins


L'édition 2014 des Schallwelle Awards, destinée à récompenser les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique du millésime 2013, se déroulait cette année encore au planétarium de Bochum, dans la Ruhr. Riche en événements, l'année 2013 a permis de découvrir de nouveaux talents, mais aussi d'attirer l'intérêt, encore timide, des médias. Retour sur cette soirée, qui constitue l'un des plus importants rendez-vous annuels consacrés à cette niche à la fois ancienne et en pleine mutation.

 

Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
La 6e édition des Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum (photo : Werner Volmer)


Bochum, le 29 mars 2014

En 2013, avec Peter Mergener, Picture Palace music et Loom, trois figures de la musique électronique traditionnelle avaient été récompensées lors des Schallwelle Awards. Depuis, cette scène si importante en Allemagne a connu une certaine agitation. La tournée de Kraftwerk dans les salles les plus prestigieuses du globe, le Grammy Award d’honneur récolté par le groupe de Düsseldorf, puis la participation d’Edgar Froese et Tangerine Dream à la bande originale de Gran Theft Auto V, l’un des plus gros succès du jeu vidéo de tous les temps, ont à nouveau attiré les projecteurs sur cette musique si particulière, qui n’avait plus joui d’une telle exposition depuis au moins vingt ans. De son côté, le festival Electronic Circus avait eu au mois d’octobre la bonne idée d’élargir son horizon à d’autres genres, avec des artistes comme Auto-Pilot et Vile Electrodes, parvenant ainsi à attirer un public plus large. Sans surprise, les deux duos britanniques étaient nommés cette année aux Schallwelle. Mais c’est Vile Electrodes qui a su le mieux convaincre le jury à Bochum, raflant en quelques minutes les deux prix internationaux. Anais Neon et Martin Swan incarnent un style synthpop et wave dynamique, incontestablement « tendance » et au fort potentiel commercial. Comme l’explique Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, les deux jeunes Anglais apportent une fraîcheur certaine à une scène désormais dominée par des artistes vieillissants (le look fétichiste d’Anais, souligné par le nouveau co-animateur, le journaliste Thomas Gonsior, n’y est probablement pas non plus pour rien).

Les statuettes des Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Les statuettes des Schallwelle (photo : Werner Volmer)
Comment promouvoir cette scène aujourd’hui ? Cette question reste une préoccupation majeure, comme le confirme Winfrid Trenkler, véritable légende vivante, premier DJ à avoir diffusé du Kraftwerk en Allemagne, et présent ce soir, comme chaque année, pour remettre le Prix spécial [voir notre interview avec Winfrid Trenkler]. Bien que très spécialisée, sinon très localisée, cette niche a tout de même donné le jour à 150 albums (pour presque autant d’artistes) et à une cinquantaine d’événements au cours de la seule année 2013 ! Mais cette richesse est aussi une faiblesse car, dans ces conditions, les fans ne peuvent que s’éparpiller. Ni leur temps ni leurs moyens ne sont extensibles à l’infini. Il ne reste donc qu’à étendre leur nombre. Dans ce but, la qualité de cette musique, son influence sur la musique électronique contemporaine, sont évidemment d’excellents arguments. Winfrid Trenkler en est persuadé : qui découvre ce style pour la première fois ne peut qu’y adhérer. Mais comment atteindre d’autres auditeurs sans le soutien des médias ? Ce mouvement vers l’ouverture est une première réponse. Se pose alors inévitablement la question de savoir jusqu’où il faut aller en ce sens. La Berlin School a sa propre dignité. Réduire son exposition au profit d'autres styles plus accessibles dans le seul but de lui attirer de nouveaux fans constitue un sérieux paradoxe. Car les considérations commerciales sont précisément celles qui, en première instance, ont commandé à son exclusion des grands médias.

Vile Electrodes aux Schallwelle Awards avec Thomas Gonsior / photo : Werner Volmer
Vile Electrodes (ici avec T. Gonsior) (photo : Werner Volmer)
L'association Schallwende, promotrice de l'événement, est très consciente de cette nécessité de trouver un certain équilibre [voir notre interview avec Sylvia Sommerfeld]. D'où ce choix de Vile Electrodes, avec qui les genres traditionnels de la musique électronique ont tout à gagner, d’autant plus que le duo cite explicitement Kraftwerk et Tangerine Dream parmi ses influences. En outre, dès lors qu'il s'agit de découvrir de nouveaux talents, c'est bien la Berlin School, leur genre de prédilection, que cherchent à mettre en avant les Schallwelle Awards. L'année dernière, Nisus, le lauréat du Newcomer Award, et surtout son dauphin, Erren Fleissig Schöttler Steffen, représentaient cette école traditionnelle dans toute sa gloire. Cette année, la consécration, dans la même catégorie, du Britannique Bob Hedger alias Jahbuddha, confirme ce désir de rester à l'affut de ces artistes capables de manipuler des synthétiseurs modulaires et d'improviser de longues séquences planantes dans la lignée de Tangerine Dream (grand cru 1976 en ce qui concerne Hedger). La raison d'être de l'association et de cette récompense n'est-elle pas justement cette joie de découvrir, encore et encore, les mêmes sensations, les mêmes frissons ressentis pour la première fois face à Phaedra ou Ricochet ? Que cette scène ait survécu à quatre décennies de révolutions technologiques et d’explosion de musiques nouvelles ne doit rien à un miracle, et tout à la fidélité de ses fans. Cette année, 3000 personnes ont pris part au vote sur Internet pour désigner les nominés. Ce n’est pas rien. Sylvia Sommerfeld a raison d’en être fière.

Concert d'Eric van der Heijden, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Eric v.d. Heijden live @ Schallwelle
(photo : Werner Volmer)
Peut-être avait-t-elle toujours cette question à l’esprit en invitant Eric van der Heijden et Erik Seifert à se produire lors des deux mini-concerts qui accompagnent traditionnellement la remise des prix. Pas de dubstep, de big beat ou de Daft Punk au programme ce soir-là. En 45 minutes, le multi-instrumentiste Eric van der Heijden et son cousin Harold ont ainsi pu faire découvrir au public toutes les nuances de la « dutch connection », invitant successivement sur scène leurs compatriotes René Splinter et Ron Boots pour deux remarquables morceaux aux lignes de séquenceurs immédiatement reconnaissables. Au côté joyeux et rythmé des Néerlandais répondait, plus tard dans la soirée, la face plus sombre et planante des Allemands Erik Seifert et Josef Steinbüchel, qui présentaient leur nouvel album Softlock, mélange de constructions séquencées et de structures progressives à la Tangerine Dream période eighties.

Stefan Erbe, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
Stefan Erbe (photo : Werner Volmer)
L'autre grand gagnant de la soirée n'était autre que Stefan Erbe, couronné meilleur artiste et meilleur album allemand de l'année 2013. Une consécration pour celui qui fut en partie à l'origine du prix et qui co-animait encore l'événement l'an passé aux côtés de Sylvia Sommerfeld. Ses initiatives, son désir incessant de promouvoir avant tout le travail des autres à travers interviews et organisations de concerts – comme sa série Sound of Sky –, justifient ce prix largement mérité [voir notre interview avec Stefan Erbe]. Curieusement, à part Stefan Erbe, seul Allemand récompensé, c'est la Grande-Bretagne qui s'est adjugé tous les autres prix. Redécouvert il y a peu, Brendan Pollard recevait le prix ad hoc. Quant au Prix spécial ou « Schallwelle d'honneur », c'est à John Kerr, résident d'Amsterdam mais natif d'Angleterre, qu'il fut décerné. Musicalement actif depuis 35 ans, Kerr incarne un autre courant, plus symphonique, de la musique électronique traditionnelle, comme l'atteste son disque Norland, qui lui permis en 1992 de se faire connaître en Allemagne (Meilleur Artiste, Meilleur Album, Meilleur Titre aux Schwingungen Awards, l'ancêtre des Schallwelle). La musique électronique traditionnelle se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Peut-elle devenir populaire tout en gardant son âme ? Une seule certitude : la relève est assurée. Tant qu'il y aura du courant dans les prises électrique, on trouvera toujours quelqu'un pour tourner un bouton, appuyer sur une touche et en déduire Ricochet. Cette musique fait désormais partie du patrimoine.

John Kerr, Schallwelle Awards / photo : Werner Volmer
John Kerr (photo : Werner Volmer)
Jury : Sylvia Sommerfeld (Schallwende e.V.), DJ Yolande (Radio Happy), Christoph Cech (Eldoradio), Hans-Hermann Hess (Electronic Circus), Andreas Pawlowski, Stephan Schelle (MusikZirkus-Magazin), Stefan Schulz (Syndae).

Palmarès. Prix spécial : John Kerr. – Meilleur Artiste allemand : Stefan Erbe. – Meilleur Artiste international : Vile Electrodes. – Meilleur Album allemand : Stefan Erbe, Method. – Meilleur Album international : Vile Electrodes, The Future Through a Lens. – Prix de la (re)découverte : Brendan Pollard. – Meilleur Espoir : Bob Hedger.

>> Interview de Stefan Erbe et chronique de son disque Method (août 2013)
>> Interview de Sylvia Sommerfeld
>> Interview de Winfrid Trenkler



mardi 19 mars 2013

Schallwelle Awards, Zeiss Planetarium, Bochum, 16 mars 2013


Depuis 2009, les Schallwelle Awards récompensent les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique et leurs œuvres, dans plusieurs catégories. Cette année, la cérémonie se déroulait pour la troisième fois au Zeiss Planetarium de Bochum, l'endroit idéal pour faire connaissance avec les figures de ce genre incontournable en Allemagne, et écouter les séquences planantes des deux artistes invités à se produire pour l'occasion.


Bochum, le 16 mars 2013

Le Zeiss Planetarium de Bochum / photo S. Mazars
Le Zeiss Planetarium de Bochum
« Musique électronique ». Le champ d’une telle expression est immense. En Allemagne, elle a une signification très particulière. Alors que les synthétiseurs en étaient encore à leurs balbutiements, la musique électronique y est apparue très tôt, à la fin des années 60, presque en même temps que la scène rock, elle-même tardive outre-Rhin. Expérimentation, improvisation, bruit étaient les maîtres mots de ce mouvement au départ très influencé par le psychédélisme, aux limites du rock, du jazz, de la musique contemporaine, parfois de la musique tout court. D’abord péjorative, l’appellation krautrock, venue de Grande-Bretagne, a servi à identifier cette scène à ses débuts. A l’époque, les artistes concernés préféraient eux-mêmes le terme de kosmische Musik. Ce qui explique sans doute pourquoi un certain nombre d’entre eux abandonnèrent si volontiers leurs instruments conventionnels au profit des synthétiseurs, tandis que les autres persistaient dans l’avant-garde ou rebasculaient dans le rock progressif. Kraftwerk et Tangerine Dream sont les noms les plus célébrés de cette période, les premiers pour leurs rythmes minimalistes et robotiques, les seconds pour leurs séquences chatoyantes et hypnotiques. Autour d’eux, des dizaines d’artistes, de groupes ou de projets, désormais considérés comme pionniers de la musique électronique. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui leur influence sur la techno, la pop, jusqu’à l’ambient ou la house minimaliste traditionnellement associées aux Etats-Unis, en somme : sur toutes les musiques électroniques contemporaines. Au début des années 70, Giorgio Moroder ne s’initia-t-il pas aux synthétiseurs à Munich ? A la fin de la même décennie, Brian Eno n’effectua-t-il pas un véritable pèlerinage à Berlin ?

Mais si tous s’accordent bien sur cette paternité, peu savent que cette scène est encore bien vivante de nos jours. La techno n’a pas remplacé la Berlin School, du nom, forgé bien plus tard, de ce genre initié par Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Ce n’est qu’en matière d’exposition médiatique qu’on peut à juste titre parler de substitution. Car chaque décennie a vu de nouvelles générations d’artistes poursuivre dans cette voie, indépendamment de toute considération commerciale. Au cours des années 2000, le développement d’Internet a même permis à cette scène de prendre conscience d’elle-même, à tel point que l'elektronische Musik n’a jamais rassemblé autant d’artistes. Ces derniers ont beau utiliser le dernier cri de la technologie, ils s’en servent moins pour pratiquer le genre de musique qui se trouve bénéficier aujourd’hui de la faveur des médias, que pour entretenir ce riche héritage. Par ailleurs, beaucoup des pionniers sont encore en activité. Evidemment, certains ont viré au new age, à la relaxation, voire à la musique d’ascenseur ou de documentaires Cousteau. D’autres ont tenté, sans succès, d’imiter à leur tour les artistes qu’ils avaient eux-mêmes influencés. Tangerine Dream est passé à autre chose. Kraftwerk capitalise sur son passé. Mais, fidèle entre les fidèles, Klaus Schulze exploite toujours la même veine. Si bien qu’aujourd’hui, tout en pouvant être assimilée à une niche, l’elektronische Musik réunit une vaste famille, largement au-delà des frontières de l’Allemagne. Les Schallwelle Awards lui sont consacrés.

La musique électronique entre créativité et rentabilité


By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons
Winfrid Trenkler en 1974
C’est de l’initiative du musicien Stefan Erbe et de l'association Schallwende, présidée par une passionnée, Sylvia Sommerfeld, que sont nées ces distinctions, attribuées par un jury de professionnels de la musique et des médias. Au départ, il s’agissait surtout de poursuivre l’œuvre du journaliste Winfrid Trenkler, qui offrait aux auditeurs de son émission radiophonique, Schwingungen, sur la WDR, la possibilité de dresser chaque année un palmarès de leurs artistes préférés. L’émission, sous de multiples incarnations, existe depuis 1984, mais Trenkler, aujourd’hui âgé de 70 ans, est actif à la radio depuis le début des années 70. Il fut l’un des premiers à attirer l’attention du public allemand sur ses propres artistes. Grâce à lui, mais aussi à d’autres journalistes, DJ ou producteurs, des genres comme le krautrock, le rock progressif et la musique électronique, pas forcément très accessibles au premier abord, bénéficièrent d’une assez large exposition : chroniques dans les revues spécialisées, passages réguliers à la radio, voire à la télévision, nombreux festivals… Ainsi, le concert de Tangerine Dream et Nico donné en la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 reçut à l’époque les honneurs d’une diffusion en direct et en intégralité sur France Inter. Difficile d’imaginer une telle initiative dans la rédaction d’un grand média de nos jours. L’ambiance était alors à la curiosité et à la créativité tous azimuts. Des labels comme Ohr en Allemagne ou Virgin en Grande-Bretagne ont pris des risques insensés pour promouvoir des artistes dont le potentiel commercial n’était pas immédiatement perceptible. Mais ils n’eurent pas à s’en plaindre. Chez Virgin, Richard Branson a publié à l’époque les disques les plus marquants de Mike Oldfield, Gong et Robert Wyatt. Il ne s’est pas non plus trompé en réservant une place de choix aux Allemands : Tangerine Dream, Faust, Can ou Ashra. Ce n’est qu’après avoir cédé aux sirènes du punk et renouvelé entièrement son catalogue que Virgin perdit paradoxalement son influence et redevint une maison de disques lambda.

Car ces artistes ont vendu des disques. Un grand nombre d’entre eux ont même pu vivre largement de leur musique. Au Zeiss Planetarium ce soir-là, c’est ce que fait remarquer Winfrid Trenkler à Peter Mergener tout en lui remettant le prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Peter Mergener est inconnu du grand public en France. Pourtant, il a écrit, avec son groupe, Software, quelques-unes des plus belles pages de la musique électronique des années 80 : une musique à la fois atmosphérique et discrète, très éloignée des productions au synthé qui saturèrent le marché à l’époque et qui nous font bien sourire aujourd’hui. Le nom de Peter Mergener rejoint ainsi celui de Johannes Schmoelling (un ancien de Tangerine Dream), Klaus Schulze, Ashra et Winfrid Trenkler au palmarès de ces Schallwelle Awards. Comme chaque année, cette édition 2013 est aussi l’occasion de récompenser des formations plus récentes, aussi bien allemandes qu’étrangères. Initié par Johannes Schmoelling et Jerome Froese (le fils du fondateur de Tangerine Dream, Edgar Froese), le projet Loom fait évidemment l’unanimité avec son album Scored. La relève semble aussi assurée avec le jeune Belge Evert Vandenberghe alias Nisus, honoré d’un Prix du Meilleur Espoir. Pour que la cérémonie ne se résume pas à une liste de noms, la remise des prix est entrecoupée de deux mini-concerts qui permettent au public, en particulier les non-initiés, de se faire une idée du genre de musique encouragé depuis tant d’années par Winfrid Trenkler et aujourd’hui par les organisateurs de l’événement. Les impressionnantes animations projetées sous la coupole du planétarium constituent un accompagnement parfait pour les compositions de Thomas Lemmer et Steve Baltes, les deux artistes invités pour l’occasion. Le premier donne un aperçu de son style très personnel, entre chillout et house. Mais son set commence et s’achève avec une improvisation au piano que n’aurait pas reniée Klaus Schulze. Steve Baltes est plus connu. Cette figure de la trance, avec le groupe Deep Voices, accompagne aussi Ashra en concert depuis 1997. Ce soir, Steve s’éloigne pourtant de ses productions habituelles. Pendant trois quarts d’heures, tandis que se déploient sous la coupole les orbites de Jupiter et de ses satellites, puis les phases de la Lune, il donne à entendre un remarquable mélange de cette kosmische Musik la plus radiante et des sonorités électroniques les plus contemporaines.

 

Les premiers signes d’un revival ?


D’ailleurs, après le deuxième concert, alors qu’il reçoit son prix, Peter Mergener ne peut s’empêcher de déplorer que si peu de monde écoute encore ce type de musique aujourd'hui. Selon lui, il suffirait que les auditeurs potentiels puissent simplement y avoir accès, comme dans les années 70, pour qu’elle s’impose à nouveau comme un standard. La prestation de Steve Baltes ce soir-là ne lui donne pas tort. Les fans de Daft Punk, comme ceux de M83, s’y seraient retrouvés. Quelques signes laissent entrevoir le début d’un frémissement médiatique en ce sens. La passion nouvelle pour les instruments vintages, de même que le développement, par des sociétés comme Native Instruments en Allemagne ou Arturia en France, de logiciels d’émulation musicale à destination du grand public, attirent à nouveau les regards des plus curieux en direction de cette scène pléthorique. Se produire avec un Minimoog en concert relève du dernier chic. Des artistes comme Air ou Daft Punk ont toujours affecté un style rétro. Chez Daft Punk, la filiation se ressent surtout sur la bande originale de Tron : Legacy, où l’on retrouve par moments les envolées de séquenceurs typiques de la Berlin School. La reprise par Coldplay de la chanson de Kraftwerk Computer Love, en 2005, tout comme la collaboration de Klaus Schulze avec Lisa Gerrard trois ans plus tard, sur l’album Farscape, témoignent de ce même regain d’intérêt. Les artistes et les fabricants ne sont pas les seuls concernés. Le public suit. Kraftwerk reste une référence incontournable dans tous les festivals de musique électronique du monde. Ces habitués des charts n’ont pourtant atteint qu’une seule fois la première place. Cette performance, jamais accomplie avec les classiques The Man Machine ou Computer World, ne fut possible que grâce à Tour de France, probablement le disque le plus faible de leur discographie, mais aussi le plus récent. Le 9 mars 2013, soit une semaine seulement avant les Schallwelle Awards à Bochum, Klaus Schulze plaçait à son tour, pour la première fois de son immense carrière, l’un de ses albums dans les charts allemands : le dernier, Shadowlands, qui atteignait alors la 96e position.

Restent les médias. En France, jusqu’à présent, seuls les spectateurs de la chaîne binationale Arte avaient accès à la scène électronique allemande, au travers de documentaires ou de sujets diffusés régulièrement dans le cadre de l’émission Tracks. Mais le 15 décembre 2012, c’était au tour de France 3, sur son antenne Champagne-Ardenne, de consacrer tout un documentaire de 52 minutes au célèbre concert de Tangerine Dream à la Cathédrale de Reims en 1974. Le silence serait-il enfin rompu ? Quoi qu’il en soit, il incombe désormais aux artistes de cette scène riche et bouillonnante de défricher les territoires encore inexplorés de la musique électronique, dont les immenses possibilités ne se limitent certainement pas aux rythmes binaires du bigbeat ou de la dance.

Palmarès. Prix spécial : Peter Mergener. – Meilleur Artiste allemand : Picture Palace Music. – Meilleur Artiste international : VoLt. – Meilleur Album allemand : Loom, Scored. – Meilleur Album international : Glenn Main, Ripples. – Prix de la (re)découverte : Sankt Otten. – Meilleur Espoir : Nisus.

>> Interview de Peter Mergener
>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe