L’homme par qui tout
est arrivé. Journaliste et DJ, Winfrid Trenkler a fait connaître dans son pays
l’œuvre de Kraftwerk et Tangerine Dream. Pendant près d’un quart de siècle,
dans le cadre d’émissions radiophoniques comme Rock In et Schwingungen,
il a inlassablement diffusé cette musique électronique qui a fait la réputation
de l’Allemagne, et qu’il considère comme la contribution majeure de son pays à
la culture populaire mondiale. Depuis, Winfrid Trenkler s’est exilé en Suède.
Mais chaque année, il revient en Allemagne, à Bochum, où la tâche lui revient
désormais de remettre le Schallwelle Award d’honneur, dont il fut le premier
lauréat. L’occasion d’une rencontre rare.
 |
| Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer) |
Bochum, le 29 mars 2014
Winfrid, vous avez vécu
en direct la genèse de la scène rock allemande. Quelle était l’ambiance,
musicalement, dans la RFA
de la fin des années 60 ?
Winfrid Trenkler – Dans
les années 60, en Allemagne, on jouait et on entendait principalement la
musique rock – et ce qu’on appelait alors le « beat » – qui venait
des Etats-Unis et d’Angleterre. Au départ, les groupes allemands ne
rencontraient pas ou peu de succès, et tous ont connu une longue traversée du
désert. Mais même parmi eux, le rock, la pop, le beat – ces notions sont toutes
interchangeables – étaient majoritaires. Dans cette affaire, Kraftwerk et
Tangerine Dream doivent certainement être considérés comme les vrais pionniers,
auxquels il faut ajouter les successeurs directs de Tangerine Dream que sont
Klaus Schulze et Manuel Göttsching. Tous ont eu le courage de commencer quelque
chose d’absolument original. Mais en même temps, on remarque ici que les
conséquences les plus profitables peuvent aussi provenir de circonstances
fortuites, voire de véritables erreurs. Je m’en souviendrai toujours :
Edgar Froese racontait que tout ce qu’il voulait au départ, c’était imiter le
jeu de guitare de John McLaughlin. C’est parce qu’il a échoué qu’il est passé à
autre chose. Selon ses propres mots, ce n’est qu’après avoir rencontré Salvador
Dali qu’il a voulu réaliser en musique ce que Dali faisait en arts plastiques.
Ça, ce fut la décision importante. Mais le succès n’est pas venu tout de suite,
loin de là. Tangerine Dream a dû attendre assez longtemps. Kraftwerk a connu
exactement la même évolution. Plus aucun journaliste n’obtient d’interview de
Kraftwerk depuis des années. De mon côté, j’étais à leurs côtés dans le studio
alors que l’enregistrement de leur premier album n’était même pas terminé.
J’’ai vécu le début de l’histoire. Or c’est à peu près la même. Ralf et Florian
ont d'abord fréquenté une école de jazz à Remscheid parce qu’ils souhaitaient devenir
de meilleurs musiciens de jazz. Jusqu’au moment où ils se sont aperçus que ce
n’était absolument pas leur tasse de thé ; qu’ils n’avaient aucune affinité
avec ce milieu, n’étant tout simplement pas américains. La conviction qu’ils
n’égaleraient jamais leurs modèles les a poussés à se concentrer sur ce qu’ils
savaient déjà faire. Et c’est ça qui leur a donné l’envie de créer leur propre
truc. Mais eux aussi ont galéré.
Pour quelles raisons
?
WT – Surtout
parce que les médias, dans leur ensemble, n’ont pas du tout suivi. Comment
est-ce possible que, pendant des années, presque une décennie, j’ai été le seul
à animer une émission régulière consacrée à l’électronique ? Beaucoup
d’autres auraient pu faire de même, mais non ! Pire : la Norddeutscher Rundfunk
[la NDR, réseau
radiophonique qui diffuse en Allemagne du Nord depuis Hambourg] retournait à
l’envoyeur les disques que lui soumettait à l’époque Sky Records, l’un des plus
vieux labels de musique électronique d’Allemagne, en expliquant :
« nous ne sommes pas du tout intéressés ». Ces groupes ont dû se
battre longtemps, et encore, la reconnaissance est d’abord venue de l’étranger.
Phaedra [1974], de Tangerine Dream, a
atteint le top 20 en Grande-Bretagne. Kraftwerk a connu le succès en France et
dans d’autres pays avec Radioactivity
[1975], aux Etats-Unis avec Autobahn
[1974]. Néanmoins, j'ajoute tout de suite qu'à l’échelle régionale, dès le
moment où j’ai joué leurs morceaux dans mon émission, ils ont immédiatement été
reconnus aussi en Allemagne, en fait,
aussi loin que l’émetteur de la
WDR le permettait [depuis Cologne, dans toute la Rhénanie-du-Nord-Westphalie].
Je n’ai jamais eu que des échos positifs à leur sujet dans mes émissions. Et
quand Kraftwerk a commencé à jouer dans les salles de la région, c’était
plein ! Des salles entières ont dansé sur Ruckzuck, extrait du premier album. Déjà un hit. Le
récit que fait aujourd’hui de cette période la presse allemande n’est donc pas
très fidèle. Je lisais dernièrement un article sur Kraftwerk dans le Spiegel
qui affirmait que le groupe n’avait suscité à l’époque aucune réaction dans son
propre pays. C'est inexact. Non seulement je diffusais leurs titres presque
toutes les semaines, mais à chaque nouvel album de Tangerine Dream, Klaus
Schulze, Ashra ou Krafwerk, je recevais systématiquement tout ce beau monde en
direct dans mon studio. Donc, j’insiste beaucoup, si dans le reste de
l'Allemagne, il est vrai qu'aucun de ces groupes n'a joué les premiers rôles, à
l'échelle régionale, grâce à la
WDR, ils se sont en revanche imposés relativement rapidement.
 |
| Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR |
Comment est née
l’émission Schwingungen ?
WT – Il faut là
aussi remonter à la fin des années 60, quand est apparue la notion de musique
progressive ou de « rock progressif », dont Pink Floyd était le
représentant le plus connu. Enfin il était possible d’entendre dans le rock
autre chose qu’une succession de deux ou trois strophes et d’un refrain. C'est
cela qu’on a appelé progressif au début. Le rock progressif procédait du
jazz-rock. Mais à côté de l’influence du jazz, d’autres éléments sont très vite
intervenus, notamment dans le cas de Pink Floyd : expérimentations
sonores, composition de titres plus longs et de structures complexes. Pro Pop Music Shop, la toute première
émission que j'ai animée, était donc une émission de rock. Elle a débuté en
janvier 1970 ou 1971, je ne me rappelle plus. Je me souviens avoir diffusé du
Kraftwerk dès le premier numéro. Oui, donc c’était forcément 1971.
Daniel Fischer – Wikipédia dit 1972 !
[intervention du secrétaire du planétarium,
dans le bureau duquel se déroule l’interview, qu'il écoute devant l'écran de son PC]
WT – Comment ? Ah
mais c'est une erreur ! Car en 1972 j'avais déjà rebaptisé l’émission Rock In. Le but de Pro Pop Music Shop, c’était précisément de parler de ces musiques
progressives. Or dès le début, j'y ai inclus l'électronique. Et à la fin de
1983, le marché de la musique électronique avait pris une telle ampleur que
j’ai compris qu’il y avait de la place pour une émission entière dédiée
exclusivement au genre. J’ai soumis à la station un projet qui devait s’appeler
Schwingungen. Dès janvier 1984, la
nouvelle émission était à l’antenne. Rock
In, restait à ses côtés, désormais recentrée sur le rock et la pop
allemande. Et personne ne m'a jamais imposé la moindre contrainte artistique,
j'ai toujours pu diffuser tout ce que je voulais.
Dans quelles
circonstances l'émission a-t-elle été annulée en 1995 ?
WT – En
1993-1994, la WDR
s'est lancée dans un profond remaniement de ses programmes, que je continue,
encore aujourd’hui, à considérer comme une catastrophe culturelle. Je tiens
aussi à préciser que le responsable à l'époque était un tr** du c** ! Je ne dis
pas ça seulement parce qu'il a annulé l'émission. En tant que journaliste
freelance, j’étais prêt à accepter cette éventualité. Mais quand on pense que
même la Deutsche Welle,
la radio allemande à l’international, avait fini par reprendre mes émissions,
que la création allemande pouvait ainsi s’exporter dans le monde entier grâce à
Schwingungen, je continue à
interpréter ce choix comme une honte culturelle. Car enfin, cette musique
électronique, qui s’est développée chez nous depuis la fin des années 60,
constitue notre seule et unique contribution originale à la musique populaire
mondiale. Nous pouvons en être fiers. Tout le reste, même ce que font les
Scorpions (l’un des groupes allemands les plus mondialement connus), consiste
toujours en dernière instance à emprunter à la musique rock importée des pays
anglo-saxons. Le vrai filon créatif, la vraie innovation typiquement allemande,
c’est la musique électronique. Je ne manque jamais une occasion de le
souligner, car je n’affirme pas cela en l’air. Par exemple, j’ai fait beaucoup
d'interviews avec des musiciens anglais. Il arrivait souvent qu'à la fin de nos
entretiens, ils finissent eux-mêmes par me poser à leur tour des questions : «
que fait Tangerine Dream ?», «que devient Kraftwerk ?», etc. De même,
il y a quelques années, j'ai vu un documentaire à la télé suédoise qui s'intitulait
simplement Portrait de Kraftwerk.
Mais c'est le sous-titre qui compte : « le groupe le plus influent au
monde depuis les Beatles » ! Et c'est cela que nous avons congédié
des grilles de programmes. On n'a pas le droit de faire des choses pareilles.
Surtout quand on sait que la
Rhénanie-du-Nord-Westphalie constituait le centre de gravité
de la musique électronique.
Uniquement grâce à Schwingungen ?
WT – Oui, très
clairement. A l’époque, alors qu’il n’y avait pas encore de gros labels
spécialisés susceptibles de distribuer leurs disques, certains musiciens
allaient directement chez Saturn, à Cologne, le plus gros disquaire
d’Allemagne. « Pouvez-vous vendre mes disques »,
demandaient-ils ? Mais la réponse était invariablement la suivante :
« Ça passe sur Schwingungen
? » Si oui, les disques se retrouvaient en rayon. Sinon, l’artiste pouvait
rentrer chez lui. Schwingungen était
le seul média. Un jour, un fan de Klaus Schulze lui a demandé, à l’issue d’un
de ses concerts à Aix-la-Chapelle : « Connais-tu Winfrid Trenkler
? » Schulze a répondu : « Bien sûr, quelle question ! Si je
suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui ».
On arrivait à capter la WDR jusque là ?
WT – Oh, bien
plus loin encore ! Dans le Nord de l'Allemagne, avec une bonne antenne, on
pouvait la recevoir à Hambourg. Au moins la moitié des Pays-Bas se trouvait
également dans le rayon de diffusion. Mais je ne sais pas très bien jusqu'où au
Sud. En outre, cette région représente aussi le plus important bassin de
population d’Allemagne. Par conséquent, la WDR atteint plus d'auditeur que n'importe quel
autre diffuseur.
 |
| Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer) |
Depuis l’arrêt de
l’émission de radio, Schwingungen se
poursuit sur un autre support avec Schwingungen auf CD. De quoi s’agit-il ?
WT – J’ai
continué à recevoir une telle quantité de courrier d’auditeurs, je disposais
d’une telle masse d’adresses personnelles, que j’ai décidé de poursuivre
l’aventure sous une autre forme, non plus hebdomadaire mais mensuelle. La
formule est simple : l’envoi, chaque mois, d’une sélection de titres en CD
contre un abonnement annuel. Les gens ont eu tellement confiance qu’ils se sont
tous mis à souscrire l’abonnement avant même que je ne produise le premier Schwingungen auf CD. Si bien que,
quelques jours seulement après avoir lancé l’offre, j’avais déjà amassé 100 000
marks de capital pour débuter. Puis j’ai déménagé en Suède. Je connaissais les
paysages de ce pays, mais aussi sa musique, notamment le superbe album de Bo
Hansson, Lord of the Rings, paru au
début des années 70. Depuis, je m’étais souvent dit que j’aimerais bien y vivre
un jour. Pendant longtemps, j’ai balancé entre la Suède et l’Allemagne. Je
revenais régulièrement à Duisbourg ou Dinslaken, où des amis musiciens me
laissaient utiliser leurs studios. C’est ainsi que j’ai produit un certain
nombre de Schwingungen auf CD. Puis
j’ai décidé qu'il était temps de passer la main. Je me suis dit :
« J'ai de mauvaises oreilles, quelqu'un d'autre peut bien prendre la relève ».
Ce fut Jörg Strawe [directeur de Cue-Records].
Pourquoi tenez-vous
toujours autant à revenir chaque année aux Schallwelle Awards ?
WT – Depuis tout
ce temps, il semble qu'on ait fini par me percevoir comme une sorte de légende
[rires] ! Avoir animé pendant tant d’années la seule émission consacrée à
la musique électronique, avoir pu donner à tous ces musiciens l’opportunité de
faire connaître leur musique, tout cela me confère ce statut très agréable.
Mais je reviens surtout avec plaisir en tant que laudateur du gagnant annuel de
l’Award d’honneur.
 |
Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW,
Düsseldorf, 19 janvier 2013 |
Qu'est-ce qui manque
à cette scène pour élargir son public ?
WT – C'est une
bonne question. Internet constitue pour beaucoup un élément de réponse.
N’importe qui peut faire connaître aujourd’hui sa musique en quelques clics sur
la toile. Je ne l’ignore pas. Mais je pense que les médias jouent encore un
certain rôle. Par exemple, il suffit que Kraftwerk décide soudain de se
produire dans les plus prestigieux musées d'art moderne du monde – à la Tate Gallery, chez
eux à la Kunstsammlung de Düsseldorf, un jour à Reykjavik, un autre à l'opéra de Sydney – pour que
les médias se précipitent en masse. Les Américains viennent de leur décerner un
Grammy Award pour l’ensemble de leur carrière. Le Guardian et le Spiegel leur
consacrent des articles monumentaux. Une biographie – non autorisée, bien
entendu – vient de paraître. Donc même dans un monde où les moyens de
communication ont explosé, les médias conservent une certaine influence. Mais
ils pourraient faire mieux. Pourquoi cette musique ne passe-telle pas
régulièrement à la radio ou à la télévision ? Pourquoi les Echo Awards
[l’équivalent allemand des Victoires de la musique] récompensent-t-il des
artistes dans toutes sortes de catégories sauf celle qui est, encore une fois,
la seule contribution originale de l'Allemagne à la culture populaire
internationale ? Elle aurait dû avoir sa place réservée depuis bien longtemps, et
Kraftwerk, Tangerine Dream et Klaus Schulze faire partie des lauréats.
Le simple fait de
connaître cette musique, c’est déjà l’aimer, déclarait à peu près Peter
Mergener l’année dernière.
WT – L’expérience
le confirme. Quand des gens qui n'en ont jamais entendu parler l’écoutent pour
la première fois, ils se demandent aussitôt ce que c’est, et huit fois sur dix,
ils la trouvent formidable. Mes quarante ans d’expérience me permettent d’en
témoigner.