Encore totalement inconnu en Allemagne il y a moins d'un an, le rappeur masqué Cro, 20 ans, domine les charts outre-Rhin depuis la sortie de son premier album, Raop, le 6 juillet dernier. Mais qui le connaît en France ? Un peu d'histoire…
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| Cro, l'homme au masque de panda |
Strasbourg, le 22 octobre 2012
En dépit de la rapidité de son ascension, Cro n'a pas surgi
de nulle part. Stuttgart, sa ville, cultive depuis vingt ans l'un des plus
importants viviers de rappeurs allemands. C'est là que siège le label Four
Music, sur lequel officient des artistes comme Casper, Clueso ou Max Herre, le rappeur
bientôt quadragénaire que les téléspectateurs français qui regardent Arte connaissent
forcément. C'est aussi à Stuttgart qu'a été fondé en 1999 l'autre label important
de la région, Chimperator. Nous aurons l'occasion de
reparler de Chimperator dans un prochain billet.
Du talent, de la chance et un masque de panda
Dans sa livraison d’octobre 2011, le magazine Juice,
dédié à la culture hip-hop en Allemagne, annonçait, perdu au milieu des autres
dépêches, le nom de la dernière trouvaille de Sebastian Andrej Schweizer, co-fondateur
de Chimperator, alors à la recherche de nouveaux talents, mais surtout désireux
de produire des artistes qui ne font pas tous la même chose [ref.]. A
l'époque, si on excepte Trash, une compilation
enregistrée entre amis et mise en ligne en juin 2009 sous le pseudonyme de
Lyr1c, Cro, de son vrai nom Carlo Waibel, n'a à son actif qu'une seule mixtape,
intitulée Meine Musik, mise à
disposition en téléchargement gratuit sur sa page Facebook le 11 février 2011. C'est que le jeune
homme maîtrise déjà parfaitement la communication sur les réseaux sociaux.
Outre les annonces sur Facebook et Twitter, il sait aussi mettre sa chaîne
Youtube à contribution pour y publier ses teasers. D'ailleurs,
c'est ainsi que le rappeur Kaas le découvre sur Internet. Dès le 7 février, ce
pilier de la maison Chimperator lance un véritable avis de recherche sur
son compte Twitter, « Wer
ist dieser Cro? » – « Mais qui est ce Cro ? ». Lâché ainsi sur
le réseau social, cet appel nimbé de mystère a évidemment largement contribué à
attirer sur Cro l’attention de toute la communauté hip-hop. Quelques mois plus
tard, Cro entre pour la première fois dans le saint des saints à ses yeux, les
bureaux de Chimperator à Stuttgart, où il fait connaissance avec toute
l'écurie. Mais la rencontre déterminante est plus ancienne. Il s’agit de Markus
Brückner, alias DJ Psaiko.Dino, qui deviendra par la suite son DJ attitré sur
scène et contribuera grandement à la production du premier album.
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| Psaiko.Dino et Cro sur scène |
Même si, sous la forme de cette découverte inespérée par
Kaas, le hasard, non le talent, a joué chronologiquement le premier rôle –
beaucoup de jeunes artistes talentueux ne bénéficieront jamais d’une telle
opportunité –, Cro doit aussi son succès à un profil très particulier qui ne doit rien ni à la chance, ni à son
aisance sur les réseaux sociaux. Comme beaucoup de fans de hip-hop, le jeune
Carlo a aussi développé très tôt un goût pour le dessin et le graphisme. Rien
de révolutionnaire dans son style, dont on peut se faire une idée sur la
pochette de Meine Musik. Mais, plutôt
que de gribouiller les vitres des abribus ou les murs des HLM, Cro a su convertir
son savoir-faire en une ligne de vêtements, VioVio, qui au
départ consistait simplement à appliquer ses designs sur des t-shirts vierges. Sans
la notoriété nouvelle du musicien, la marque serait restée dans les limbes de
la confidentialité. Elle n’en dévoile pas moins une démarche : cet esprit
d’initiative qui lui a aussi permis de trouver du travail comme graphiste au Stuttgarter Zeitung. En outre,
contrairement à beaucoup de rappeurs, Cro ne s’est pas contenté de soigner son flow lors de ses jeunes années. Il
compose ses propres beats. C’est même,
dit-il, l’aspect de la création musicale qui l’intéresse le plus [ref.]. Ce
qui ne l’empêche pas de choisir ses samples
avec un sens de l’éclectisme qui dénote déjà une solide culture musicale. Reste
le masque. Cro explique que l’idée de se cacher derrière un masque de panda
lors de toutes ses apparitions publiques fut à l’origine motivée par son désir
de ne pas mélanger la scène et son gagne-pain au Stuttgarter Zeitung, abandonné depuis. Consciente ou non, cette
brillante idée marketing, empruntée d’ailleurs à l’ancien gangsta-rappeur berlinois
Sido, explique en partie la capacité de Cro à brasser un public nettement plus
large que la communauté hip-hop traditionnelle. Et aussi nettement plus
féminin.
Au-delà de tous ces facteurs, Cro aurait-il atteint cette
nouvelle dimension sans le concours de Chimperator ? Le 1er
décembre 2011, l’artiste foule pour la première fois le plateau de l’émission
télévisée neoParadise sur ZDFneo, à la fois passage obligé et consécration
médiatique pour tout artiste désireux d’élargir son public. Sans le soutien
d’une équipe de professionnels et de leur carnet d’adresses, Cro n’aurait
jamais attiré l’attention de la production d’une telle émission, dont
l’audience dépend avant tout de sa capacité à surfer sur les succès naissants,
non à se risquer elle-même à aller dénicher un parfait inconnu. L’émission
coïncide avec la publication, dès le lendemain, de la seconde mixtape, Easy, téléchargeable gratuitement, cette
fois sur le site de Chimperator. Timing très étudié. Internet fera le reste. Si
Cro se félicite alors des 20000 likes
atteints sur sa page Facebook, ce chiffre a doublé quinze jours plus tard,
tandis que la vidéo de la chanson Easy,
postée sur Youtube dès la fin du mois de novembre, atteint le million de
visiteurs.
Cro : rap authentique ou tube de l’été ?
Construite autour du célèbre titre Sunny de Bobby Hebb, Easy,
la chanson, résume à elle seule son auteur. Son style, son état d’esprit, mais aussi sa faculté à travailler vite. (Cro dévoile en partie sa
méthode de travail dans le making of de la chanson.) Il était donc logique qu’elle figure
également sur son premier album, Raop,
publié en juillet dernier. Le seul autre extrait de la mixtape intégré à l’album,
Wir waren hier, samplé de The Passenger d’Iggy Pop, illustre la
variété des influences de l’artiste. Dans les deux cas, les textes, simples et
positifs, opèrent d’ailleurs une profonde césure par rapport à l’univers du
rap, au point que Cro n’a pas échappé au procès en imposture : il ne
serait pas un véritable rappeur. Cette critique vient d’ailleurs bien plus de
quelques médias, qui imaginent ce que les autres rappeurs pourraient reprocher
à Cro, que des intéressés eux-mêmes. Le rap doit être subversif, croient savoir
nos experts, il doit être critique, remettre en cause le « système ».
Rien de tel, en effet, chez Cro. Reste à démontrer en quoi les rappeurs plus
politiquement engagés ont quoi que ce soit de plus constructif que Cro à dire
sur la société. Si par « critique constructive », on entend la remise
en cause de ce qui est au profit de ce qui pourrait être dans l’espoir
d’améliorer le sort de ses semblables, alors le rap n’a presque rien à offrir. Il
est moins subversif que revendicatif. Une démarche sincère impliquerait au
moins la faculté de se remettre soi-même en cause. Peu de rappeurs en sont
capables. Ce sont surtout les autres qui font l’objet de toutes leurs critiques.
Et si leurs textes subvertissent quoi que ce soi, ce sont plutôt les structures
traditionnelles, celles qui sont encore réfractaires au « système »,
mais surtout pas le système lui-même. C’est qu’ils en sont les meilleurs élèves,
aussi bien en Allemagne qu’en France. La « thune », le « bizness »,
les « tassepés » : comme n’importe quel trader, ces rappeurs
dits « engagés » ont parfaitement intégré tous les codes du
capitalisme ultralibéral mondialisé, et ils s’y conforment sans états d’âme.
Vous avez dit rebelles ?
Conscient de jurer dans cet univers ultracodifié, Cro a balayé
d’avance la critique en prétendant forger un nouveau genre, le raop, fusion du
rap et de la pop qui a donné son nom à l’album. Ce n’est évidemment pas la
première fois que des éléments de rap abreuvent un autre style musical. Cro a
simplement fait l’inverse. Parti du rap, il y a introduit la légèreté
fédératrice de la pop. Là encore, rien de nouveau. Die Fantastischen Vier,
fondateurs du label Four Music, s’inscrivaient dans la même démarche au début
des années 90. Tout comme MC Hammer et son tube planétaire U Can't Touch This aux Etats-Unis à la même époque. Mais la musique
de Cro ne se limite pas à cet aspect festif. Si les qualités de U Can't Touch This sont incontestables
dès lors qu’il s’agit de bouger son corps en boîte, un regard rétrospectif un tant
soit peu critique ne peut manquer de remarquer la pauvreté musicale du titre.
Cro, lui, est une machine à hits, et ses chansons ne perdent rien à la simple
écoute, attentive ou distraite. Léger, Cro l’est sans aucun doute. Il le
revendique. Sa musique est la bande originale de l’été. Mais elle est aussi
plus joyeuse que véritablement festive, plus thérapeutique que divertissante. D’où,
sans doute, son immense succès auprès des adolescents allemands, qui ont
peut-être besoin d’un modèle qui les inspire, qui leur dise que leur vie vaut
la peine d’être vécue, plutôt que d’entendre une énième fois quelqu’un « niquer
leur mère ». Sois toi-même, vis ta vie : ce sont bien les clichés de
la pop, non ceux du rap, qu’exploite Cro.
Cro : du rap entre copains au sommet des charts
Ce qui était arrivé à Carlo lors de la signature chez
Chimperator est arrivé à Chimperator avec le succès d’Easy : les débuts dans la cour des grands. Approché par les
caciques d’Universal dès le mois de décembre 2011, Cro décline leur offre,
publier son premier album sous leurs couleurs, mais signe un contrat d’auteur
avec Universal Music Publishing le mois suivant. La crainte de perdre sa liberté,
celle de se faire jeter après avoir été exploité peuvent expliquer cette
décision. Les « gros » ont souvent mauvaise réputation. Elle n’est
peut-être pas toujours usurpée, mais elle est parfois un peu injuste. Car – le
futur nous le dira – en restant avec Chimperator, Cro finira peut-être par
faire de son label l’un de ces « gros », à son tour soumis aux mêmes
exigences de rentabilité, donc amené à pratiquer les mêmes méthodes un peu
agressives. D’ailleurs, dès le 1er janvier 2012, la maison de
disques s’élargit déjà en annonçant la création de Chimperator Live, un nouveau
département spécialisé dans l’organisation de concerts. En effet, depuis le
début de l’année, Cro n’arrête plus de tourner. Chimperator Live en profite
pour faire tourner avec lui ses autres poulains. Le rappeur ne s’est arrêté qu’un
mois et demi pour enregistrer Raop,
unanimement salué par la critique dès sa sortie, comme si Cro confirmait ainsi
tout le bien qu’on pensait déjà de lui. En trois jours, trois singles sont
extraits de l’album : Du
(29/06), King of Raop (30/06) et Meine Zeit (01/07). Rien n’est à jeter
dans le disque. Cro entretient le même style et le même ton que sur Easy, bien qu’il n’ait cette fois que
peu ou plus du tout recouru au sampling. Rétrospectivement, la réception de
l’album prouve qu’il n’avait pas pris la mauvaise décision en restant fidèle à
Sebastian Schweizer & co. Clairement, Chimperator n’avait pas besoin d’une
major pour hisser Raop au sommet des
charts. Le disque est resté cinq semaines numéro 1 des hits album en Allemagne
cet été. Avant lui, d’autres rappeurs, comme Casper et Max Herre, avaient déjà
réussi cette performance. Ce n’était encore jamais arrivé à un artiste
Chimperator.
Notons que dans chaque cas, il s’agit d’albums, non de
singles. Du n’a fait
« que » numéro 2 cet été. Mais si les ventes de singles restent
dominées par d’autres en 2012, on aurait tort de ne voir encore en Cro qu'un artiste
secondaire. Les charts ne sont plus un très bon indicateur de notoriété. Certes,
ils intéressent toujours les comptables, soucieux des ventes. Mais les managers,
eux, comptent désormais les clics sur Internet. Et dans cette catégorie, Cro
est tout simplement le champion d’Allemagne cette année.
Le 6 novembre prochain le jeune rappeur achèvera chez lui, à
Stuttgart, son Raop Tour 2012. Pourrait-il s’imposer à l’étranger ? Même
si le chant en allemand est souvent rédhibitoire, la personnalité de Cro, son
masque et ses beats pourraient nous séduire, à défaut de ses textes. Comme beaucoup
de rappeurs, Cro parle beaucoup de lui dans ses chansons. Dans Wie ich bin, il explique redevenir Carlo
chaque fois qu’il enlève son masque. Plus personne ne le reconnaît, plus
personne ne veut l’épouser. C’est peut-être cette faculté à redevenir lui-même
sur commande qui lui a permis de garder la tête froide. Le 27 novembre 2011, il
s’adressait en ces termes à sa maman sur sa page Facebook : « Mama
ich bin bei Wikipedia! » – « Maman, je suis sur
Wikipédia ! ». L’encyclopédie en ligne venait de lui consacrer une
entrée. Le 26 juillet dernier apparaissait la page Wikipédia en anglais. La
page française date d’aujourd’hui. Est-ce un signe ? Le plus étonnant,
c’est que Cro s’est déjà produit en France. Le 9 décembre 2011, il participait,
en compagnie de Psaiko.Dino, à la soirée de promotion de la marque de vêtements
hambourgeoise Inferno Ragazzi, organisée dans la boîte tendance Le Madam à
Paris. Ceux des convives qui étaient encore sobres cette nuit-là se souviendront
peut-être du beat entêtant de Hi Kids,
et de ce drôle de type à la tête de panda.

