Musicien atypique, artiste complet, Gerd Weyhing s’est fait remarquer en 2013 sur la scène électronique, au point de faire pour la première fois partie du contingent d’artistes nominés cette année aux Schallwelle Awards. Lui qui se considère d’abord comme un guitariste – un instrument qu’il pratique depuis trente ans – a dû attendre de découvrir Ableton Live pour trouver enfin l’outil indispensable à la réalisation de ses idées. Depuis, il tourne un peu partout en Allemagne : un profond bouleversement pour ce discret habitant d’un village forestier du Palatinat. Son nouvel album, Journeys to Impossible Places, est sorti le 29 mars dernier, le jour-même de la cérémonie.
Bochum, le 29 mars 2014
Gerd, tu es aujourd’hui
nommé dans la catégorie Newcomer
(Meilleur Espoir). Pourtant, tu n’es pas un novice.
Gerd Weyhing – Oui,
je suis même étonné de ne pas avoir été plutôt nominé pour l’ensemble de mon
œuvre ! Je suis guitariste depuis trente ans. Je ne sais pas s’il est
judicieux de révéler cela, mais j’ai aussi pratiqué l’accordéon. Tu connais le dessin humoristique de Gary Larson au sujet de l’accordéon ? C’est un
instrument épouvantable. J’étais enfant, et mes parents pensaient alors qu’il
fallait absolument pratiquer un instrument. Plus tard je suis passé à l’orgue,
puis je me suis décidé pour la guitare.
Tu as débuté dans
l’univers du rock, et même du rock progressif. Quels artistes considères-tu
comme des modèles ?
GW – La seule
inspiration que je peux encore citer aujourd’hui sans avoir à rougir, ce sont
les Beatles. Quant aux autres… Eh bien, tout le monde a été jeune, non ?
Le premier disque que j’ai acheté était un album de Dschinghis Khan, le groupe
allemand. J’étais enfant et bébête. Voilà pourquoi je préfère citer les Beatles
comme inspiration. Je ne crois pas pouvoir en dire autant de Dschinghis Khan.
Après, bien sûr, j’ai écouté d’autres choses, notamment dans l’univers du
progressif : King Crimson, Genesis, Van der Graaf Generator, et plus
particulièrement Magma.
Les Français ?
GW – Les
Kobaïens.
Dans les années 90,
tu as fait un important voyage en Ecosse. Ce pays est-il devenu une source
d’inspiration ? Qu’as-tu appris là-bas ?
GW – Au début, il
s’agissait seulement de vacances en auto-stop. Un soir, dans un pub bondé, une
fille assise à côté de moi m’a demandé si j’avais un endroit où loger. Elle m’a
proposé de m’héberger. Je suis resté presque un an. J’en ai conservé certaines
dispositions, je ne sais pas comment les décrire, quelque chose comme un esprit
écossais. C’est pourquoi j’aime aussi beaucoup la folk music. Je ne parle pas
des chansons à boire, mais d’un style de folk capable de toucher l’âme, une
folk atmosphérique, mélangée à d’autres genres, pas seulement du rock, mais
aussi du jazz. Comme Hedningarna, ce groupe finno-suédois. Les hommes sont
Suédois et chantent en suédois, les filles sont Finlandaises et chantent en
finnois. C’est une musique extraordinaire, ancrée dans la terre, un peu comme
Magma.
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| Les arbres ont des oreilles Les intrigants titres des compositions de Gerd Weyhing |
GW – Non, mais ce
nom me plaisait tellement que j’ai voulu l’utiliser comme titre. Il a fini par
influencer la physionomie de la chanson. Ce n’est jamais évident de trouver un
nom pour une pièce instrumentale. Ta composition existe, tu lui trouves un
titre, et subitement, voilà qu’elle prend une signification toute nouvelle.
J’ai procédé de même avec Cryptomeria,
qui est juste la dénomination latine d’un arbre, cryptomeria japonica, que je trouvais très belle. Tant que le
morceau n’a pas de nom, ou juste un titre de travail, il continue à évoluer.
C’est le nom qui le fige, selon moi.
Tu as d’abord fondé
un groupe de rock progressif avant de décider finalement de travailler en solo.
Quel rôle a joué dans ta démarche le développement concomitant des logiciels de
MAO ?
GW – Le groupe
progressif s’appelait Brightness Falls. Un beau jour, le batteur est parti,
puis le bassiste. Nous nous sommes retrouvés à trois. Puis ça a été mon tour.
J’habitais assez loin, ce qui posait toujours un problème pour les répétitions.
Peut-être suis-je devenu aussi un peu égoïste. J’ai plein d’idées, mais il
n’est pas évident de trouver quelqu’un qui puisse ou qui veuille bien jouer une
mesure en 7/8. Donc je me suis mis à la recherche de logiciels qui me
permettraient d’interpréter ma musique seul en live. J’ai essayé plusieurs
séquenceurs, comme Cubase, mais il s’agit surtout d’une machine à playback, qui
reproduit ce que tu as programmé à l’avance. Tu ne peux pas l’utiliser comme un
véritable instrument. C’est alors que j’ai découvert Ableton Live. Et ça
fonctionne. C’est un véritable instrument de musique, qui permet en plus
d’enregistrer. Depuis que j’utilise Ableton Live, je peux développer toutes mes
idées tout seul sur scène, non seulement la guitare, mais beaucoup plus. C’est
ce dont j’avais toujours rêvé pour jouer en solo.
Pourquoi as-tu
attendu si longtemps avant de publier ta musique ? Ta profession est-elle
si prenante ?
GW – C’est que je
n’avais rien de bon à publier jusqu’ici, même si j’avais déjà les idées. J’ai
par exemple à la maison une œuvre en quatre parties qui s’appelle Sutherland et qui a vingt ans. Elle date
de mon séjour en Ecosse. D’abord 20 minutes, puis 15, puis de nouveau 20 ;
je travaille en ce moment à l’écriture et à l’enregistrement du coda. Ce sera
probablement mon prochain CD, très progressif, dans la lignée de Mike Oldfield
et King Crimson. Les idées sont donc déjà anciennes, je n’avais simplement pas
les moyens de les réaliser jusqu’à présent. Tout simplement parce que j’aime
jouer live. Ça m’a toujours plu. Mais j’ai conscience que ce genre de musique
ne rapporte pas d’argent. A côté, je suis développeur de logiciels Internet.
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| Gerd Weyhing - Journey to Impossible Places (2014) |
GW – Je ne me
suis jamais posé la question. J’ai l’habitude de toujours tout faire par
moi-même. Sur Journeys to Impossible
Places, j’ai réalisé le design, la couverture. Il s’agit d’une photo de
l’écorce d’un arbre mort. Je me suis contenté d’accentuer mes deux couleurs
préférées, le rouge et le bleu, sur Photoshop, un logiciel que je maîtrise
bien. J’ai aussi dessiné le CD-R, et j’ai fait imprimer le tout dans une
imprimerie professionnelle, avec laquelle je suis en rapport depuis longtemps.
J’ai eu un bon prix. Ça ne m’intéressait pas de faire presser un CD à 500
exemplaires dont 450 me resteraient sur les bras. Je préfère procéder ainsi, ce
qui me permet de rentrer dans mes frais plus rapidement. Il suffit que j’en
vende dix.
Vraiment ?
Combien diable as-tu dépensé ?
GW – 150 euros.
Parce que j’ai tout fait moi-même. Kilian, de Syngate Records, m’a sollicité,
mais j’ai ce besoin d’indépendance, ce besoin de tout vouloir contrôler. J’ai
peur d’être déçu si quelqu’un d’autre intervient. Cette tendance au
perfectionnisme peut devenir gênante, parce que si on doit toujours attendre
que tout soit parfait, alors il arrive qu’on n’entreprenne plus rien du tout.
Tu assures aussi ta
promotion tout seul sur Internet. Par
exemple, certains de tes titres sont disponibles sur ton compte Bandcamp. Reçois-tu beaucoup de feedback ?
GW – Non, pas du
tout. Parfois, je constate que des gens écoutent, mais presque personne ne
télécharge, encore moins en payant. J’ai l’intention d’ajouter le disque en
téléchargement, mais je modifierai certains paramètres. Je ne veux pas le
mettre à disposition gratuitement. Les gens n’ont pas de raison de payer un
téléchargement s’ils ont déjà accès au flux gratuit. Or il est possible de ne
proposer que des extraits en streaming. J’ai entendu dire qu’il faut d’abord
charger deux CD sur Bandcamp avant de pouvoir activer cette option. Je ne suis
pas sûr. Je ne l’ai pas encore fait, mais j’essaierai. Je pourrais aussi
retirer certains morceaux, ou bien fixer moi-même le prix minimal à 3 euros,
par exemple.
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| Gerd Weyhing live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen, 2013 |
GW – Je pratique
énormément. Mais je ne m’entraîne jamais. Ça m’ennuie. J’entends
« m’entrainer » au sens de « faire des gammes » ou
« répéter » un morceau que je n’aimerais pas jouer par ailleurs. Ma
technique vient simplement de mes trente ans d’expérience. Mais tout ne
provient pas de la guitare. Sur scène, le son passe par toutes sortes de
modules d’effets qui me permettent de le synthétiser. J’ai aussi mon ordinateur
portable avec Ableton et un tout petit clavier MIDI, qui me suffisent
amplement.
En quoi consiste Journeys to Impossible Places ?
C’est un double album composé uniquement de titres live. Il
s’agit d’un résumé très personnel de mon année 2013. En réalité, ce n’est pas
mon second, mais mon troisième album. Le premier s’appelle The Inside World. C’était il y a douze ans, personne ne connaît. Il
se trouve que j’ai plus tourné en 2013, et dans de nombreuses villes, que
durant toute cette période.
Le fait que tu ne
joues qu’en live influence-t-il la structure de tes compositions ?
GW – Chaque
morceau change à chaque interprétation selon mon humeur et celle du
public ; selon l’endroit où je me trouve ou le temps dont je
dispose ; selon l’état dans lequel je me trouve, aussi. Parfois, ne pas se
sentir trop bien peut bénéficier à la musique. Le trac entretient une certaine
tension et permet de rester concentré.
Mais aimes-tu cet
état ?
GW – Si je me
sens trop bien, j’ai le sentiment que ma musique va devenir ennuyeuse. L’acte
de jouer en lui-même me donne l’impression de changer, de devenir quelqu’un
d’autre. Pendant que je joue, les choses prennent une autre intensité si bien
que je perds la notion de mon environnement. Et à la fin, je suis comme
transformé. Si je me sentais bien dès le départ, cette transformation serait
inutile. Je ne suis pas masochiste au point de me réjouir de mon malaise. Je ne
crois pas ressentir le besoin d’un tel état, mais c’est comme ça que je suis.
C’est pareil en vélo. Je pratique le VTT en montagne. En voyant le sommet d’en
bas, on se dit que ça va être impossible. Mais une fois au pied, on n’a qu’une
envie, c’est de se lancer. Et le soir venu, tu es une autre personne que celle
qui a gravi la montagne le matin. Dans la plupart de mes compositions, je
commence calmement, puis il se passe beaucoup de choses, et enfin, je conclus à
nouveau en douceur. C’est ce qui se passe au milieu qui n’est pas toujours
planifié. Dans Ableton Live, je dispose de plusieurs éléments que j’ai
préprogrammés à la maison, plusieurs pistes de basse, de synthé ou de
percussions, que je peux choisir d’intensifier ou non. Les morceaux peuvent
ainsi osciller entre 15 et 30 minutes. Mais il y a toujours un travail de
composition en amont, à la maison. Je n’hésite pas à débuter avec un air
médiocre, parce qu’il sera toujours possible de l’améliorer. Pour éviter la
page blanche, peut-être faut-il aussi parfois commencer par la dernière page.
Ainsi, si je bute sur une difficulté, je recommence ailleurs, je fais par
exemple un bond en avant de dix minutes. Alors seulement je peux revenir en
arrière pour joindre les deux bouts. Sur le morceau Landscape and Memory, j’ai fini par sentir qu’il manquait un son de
guitare. Je l’ai ajouté un an après l’enregistrement du concert, c’est-à-dire
il y a deux semaines.
GW – Ce n’est pas
un vrai mellotron, c’est un plugin VST qui s’appelle Redtron, entièrement
gratuit et légal. Je n’utilise que ce genre de programme. A mon avis,
l’instrument n’est pas le plus important en musique. Certains prétendent par
exemple que le PPG sonne mieux que le Moog. A la maison, j’ai un vrai clavier
sur lequel je pianote de temps en temps. S’il en sort un air qui me plaît,
alors je le programme sur le logiciel. La plupart de mes compositions
commencent par ce clavier. Puis j’introduis d’autres instruments. Analogique ou
numérique, ça m’est égal. Je ne possède moi-même aucun synthétiseur analogique.
Je ne travaille qu’avec des plugins. Mais quand je cherche un son, je bidouille
jusqu’à aboutir à un résultat qui me plaît, peu importe la source. Je ne décide
pas à l’avance de composer un titre pour un instrument en particulier. Aucun
d’entre eux, par sa seule existence, ne garantit une bonne musique.
Vas-tu à nouveau
tourner cette année ?
GW – Deux dates
sont prévues, dont une à Dresde. Je n’ai jamais joué à l’étranger, mais ça me
plairait beaucoup de venir en France. Tu ne voudrais pas organiser un
« concert à la maison » ? Je ferais volontiers une mini-tournée
des salons en France. C’est un concept intéressant, surtout quand on n’a pas
beaucoup d’équipement à transporter.
Prochains rendez-vous avec Gerd Weyhing
>> samedi 12/07/2014, 20h00, Völkerkundemuseum, Palaisplatz
11, Dresde, Allemagne
>> vendredi 29/08/2014, 18h00, GEOMAR,
Helmholz-Zentrum für Ozeanforschung, Düsternbrooker Weg 20, Kiel, Allemagne
























