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dimanche 21 septembre 2014

B-Wave 2014 : direction Berlin


Trois duos allemands et un seul artiste belge, telle était l’affiche de la seconde édition du B-Wave Festival à Heusden-Zolder, dans le Limbourg. Si, l’année passé, le Britannique Ian Boddy, faisait figure de seule tête d’affiche, cette fois, les organisateurs ont vu grand puisque deux valeurs sûres se partagent les honneurs : Klaus Hoffmann-Hoock et l’ancien de You, Udo Hanten, d’une part ; le duo Rainbow Serpent, composé de Frank Specht et Gerd Wienekamp d’autre part. Il revenait au Belge Sensory++ et aux Allemands Erik Seifert et Josef Steinbüchel d’ouvrir le bal.


Rainbow Serpent @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Gerd Wienekamp & Frank Specht : Rainbow Serpent @ B-Wave Festival 2014

Heusden-Zolder (Belgique), le 20 septembre 2014

Sensory++ @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Sensory++
Alors que la première édition du B-Wave Festival nous avait offert une programmation majoritairement belge, les deux organisateurs Johan Geens et Mark de Wit ont choisi cette année de miser sur l’Allemagne. Seul le premier musicien, Joost Egelie alias Sensory++, vient du pays. L’homme en profite pour publier son nouveau disque, intitulé Planet. Le titre du disque, ainsi que les premières mesures du concert, donnent le ton. Sensory++ utilise les synthés dans une perspective new age. Il n’est ni un héritier de la Berlin School, ni un amateur de dubstep, c’est le moins qu’on puisse dire. La plupart de ses morceaux, constitués de nappes de cordes, feraient chez d’autres office d’introduction à des pièces plus longues. Les habitués des séquenceurs restent un peu sur leur faim, mais Sensory++ mérite sans aucun doute une écoute attentive.



Josef Steinbüchel & Erik Seifert @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Josef Steinbüchel & Erik Seifert
 Erik Seifert et Josef Steinbüchel avaient déjà présenté leur album Softlock dans le cadre du planétarium de Bochum en mars dernier. Cette fois, ils reviennent accompagnés de leurs propres visuels, adoptant une scénographie épurée qui, loin des forêts de câbles et de synthés qui encombrent traditionnellement la scène lors de ce type de concert, ne laisse guère paraître plus de deux claviers côte à côte, surmontés chacun de l’inévitable MacBook. Cette mise en scène très kraftwerkienne se ressent aussi dans la musique. Si l’influence de la Berlin School est évidente, le duo recherche manifestement un son neuf, sans tache ni faiblesse. L’ensemble reste donc solide, même si on peut regretter son aspect trop léché. Pas de place, ici, pour l’improvisation et la surprise.

Klaus Hoffmann-Hoock & Udo Hanten @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Klaus Hoffmann-Hoock & Udo Hanten @ B-Wave Festival 2014

Klaus Hoffmann-Hoock & Udo Hanten @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Udo Hanten
C’est tout le contraire lors de la prestation d’Udo Hanten et Klaus Hoffmann-Hoock. Ce dernier, connu pour son jeu de guitare aérien et ses envolées de mellotron, dont il est l’un des spécialistes mondiaux, a apporté sur scène toute sa panoplie. Outre ses guitares et son memotron – la version numérique du vénérable instrument –, Klaus intervient également au sitar sur l’un des morceaux, rappelant ce faisant l’influence de l’Inde sur son univers. Udo Hanten, quant à lui, fut avec Albin Meskes l’une des têtes pensantes du duo You dans les années 80. En quelques albums, le groupe s’était alors hissé au sommet de la musique électronique allemande, quelque part entre Software et Kraftwerk. Avec Klaus, qu’il connaît de longue date, Udo Hanten démontre qu’il n’a rien perdu de son habileté au séquenceur, dans l’esprit original de You. Fait rare dans ce milieu, le public est en mesure de comprendre qui fait quoi sur scène.

Klaus Hoffmann-Hoock & Udo Hanten @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Klaus Hoffmann-Hoock
Les séquences rugueuses d’Udo et les plages tremblantes de mellotron de Klaus (qui mêle surtout la flute et les strings) composent un univers fascinant, même si les deux hommes se cherchent parfois. L’improvisation est au cœur de leur prestation. En conséquence, celle-ci connaît quelques flottements. Mais, précisément, c’est ce qui lui donne cet aspect artisanal et brut des premiers albums de You, voire de la musique électronique des années 70. On regrette que le duo se soit senti obligé d’ajouter ici ou là quelques rythmiques techno plus contemporaines, dont cette musique n’a décidément pas besoin. Comparés au concert qui a précédé – sans faute, trop parfait (une tendance actuelle très prononcée sur cette scène qui souffre à tort d’un complexe d’infériorité par rapport aux jeunes loups de la musique électronique) –, les défauts et les incertitudes d’Udo et Klaus sonnent comme un vrai rafraîchissement.

C’est aussi le cas du dernier duo allemand de la soirée, Rainbow Serpent, composé des deux musiciens d’Oldenburg Frank Specht et Gerd Wienekamp, qui se faisaient rares sur scène ces dernières années. Mais ici, les beats musclés prennent tout leur sens. Frank et Gerd font partie des rares à savoir vraiment s’y prendre pour booster les bonnes vieilles séquences de la Berlin School aux rythmes d’aujourd’hui. On le sait, Gerd Wienekamp est un artisan attentif du séquenceur, capable d’en démultiplier les couches en direct avec une étonnante facilité et sans gestes inutiles. Les longues évolutions planantes dont Rainbow Serpent a le secret, mêlées aux beats de la jeune génération, feraient pâlir d’envie bien des jeunes DJs. Il ne reste plus qu’à attirer un tel public. Selon Johan Geens, l’affluence de cette seconde édition a augmenté de 40% par rapport à l’année précédente. Il faut à présent la rajeunir.

Rainbow Serpent @ B-Wave Festival 2014 / photo S. Mazars
Gerd Wienekamp & Frank Specht : Rainbow Serpent @ B-Wave Festival 2014





dimanche 15 décembre 2013

Manikin Electronic en démonstration

 

Le premier B-Wave Festival en Belgique a permis aux visiteurs de découvrir, entre deux concerts, une démonstration des deux produits de la firme berlinoise Manikin Electronic, le Schrittmacher et le Memotron. Au programme, un mini-concert de Broekhuis, Rothe & Schönwälder, des questions-réponses avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, les fondateurs de la société il y a dix ans, et une démonstration de l’indispensable Klaus Hoffmann-Hoock, qui présentait la dernière banque de sons développées par ses soins pour le Memotron, la « Harry’s collection ».


Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder, démonstration Manikin @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
La démonstration Manikin Electronic au B-Wave Festival avec Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

La démonstration du Schrittmacher et du Memotron


Rien de mieux qu’un concert de BK&S pour présenter les immenses ressources du Schrittmacher et du Memotron. La bande a toujours été la première à expérimenter les innovations technologiques de Manikin Electronic. Mario Schönwälder, gérant du label Manikin Records, n’a pas seulement donné son nom à la firme jumelle. Il est pratiquement le commanditaire de ses deux produits phares. Mais en l’absence de Detlef Keller, c’est Frank Rothe, l’ingénieur du son et complice de longue date, qui prend place devant le Schrittmacher, tandis que Mario s’attèle au Memotron. Bas Broekhuis, à la batterie électronique, complète le casting. Dans une ambiance vivante et décontractée, la petite improvisation à laquelle les trois hommes se livrent permet en tout cas de découvrir la souplesse du Schrittmacher, avec lequel Frank Rothe multiplie les séquences, parfois très complexes, mais aussi de mesurer l’incroyable fidélité du Memotron à son ancêtre analogique, le mellotron.

Jusqu’à présent, sept banques de sons ont été développées, reprenant les bandes originales de mellotrons d’époque : une « studio collection », quatre « vintage collections », une « Berlin School collection » et la dernière, achevée il y a quelques semaines, la « Harry’s collection ». Toutes sont composées de fichiers audios dans un format propriétaire sans déperdition conçu par Markus Horn. Mario a puisé dans la « Berlin School collection » l’essentiel de son improvisation du jour. Il a aussi utilisé les collections vintage et un ou deux sons de la « Harry’s », une collection une fois encore élaborée par les soins de Klaus Hoffmann-Hoock, dont l’intéressé se fait une joie de donner une démonstration plus détaillée. Cette bibliothèque de sons est directement issue des bandes originales d’un authentique Chamberlin. Cet instrument, inventé par Harry Chamberlin au début des années 50, est considéré comme l’ancêtre du mellotron. Sous l’œil de plusieurs spectateurs, connaisseurs ou non, Klaus montre les différences significatives qui peuvent exister entre les textures d’origines et celles des mellotrons ultérieurs, passant alternativement d’une banque à l’autre. Il revient ensuite aux deux fondateurs de Manikin Electronic d’expliquer leur démarche.

Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Thorsten Feuerherdt et Markus Horn

Entretien avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic


Quand avez-vous fondé Manikin Electronic ?

Thorsten Feuerherdt – En 2003. Pour assurer la sortie de notre premier appareil, le Schrittmacher.

Qu’est-ce que le Schrittmacher ?

Markus Horn – Le Schrittmacher est un step sequencer midi. L’idée vient de notre ami Mario Schönwälder. Il possédait à l’époque un séquenceur Doepfer Maq16/3, mais nous avait fait part de son insatisfaction. L’instrument se désaccordait souvent, notamment en concert. Quand il nous a demandé si nous voulions bien développer pour lui un séquenceur à pas plus fiable, nous nous sommes attelés [avec l'aide de Klaus Schulze] à la conception du Schrittmacher. Il est compatible midi, possède 32 pistes indépendantes de 16 pas, et dispose aussi bien des paramétrages usuels du step sequencing que de fonctions propres.

Qu’est-ce que le Memotron ?

TF – Le Memotron est un remake digital du mellotron M400, que nous avons commencé à développer vers 2005-2006. L’idée vient également de cette scène électronique traditionnelle, également de Mario Schönwälder. Pour jouer en concert, il avait bourré son sampleur Kurzweil K2500 de samples de mellotron. Bien sûr, les sons typiques du mellotron sont idéaux pour ce type de musique. Mais les entendre sortir d’un tel appareil, ça faisait bizarre. C’était du bricolage. Nous lui avons fait remarquer. Il nous a répondu que nous n’avions qu’à lui construire nous-mêmes un instrument… et qui présente bien, si possible ! Nous l’avons pris au mot. Mais où trouver les sources sonores ?

Klaus-Hoffmann-Hoock au Memotron @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
K. Hoffmann au Memotron
C’est là que Klaus Hoffmann entre en scène.

TF – Nous avons pris contact avec Klaus Hoffmann précisément parce que nous connaissions les bibliothèques de sons de mellotron qu’il avait conçues, notamment pour le M-Tron de la firme GMedia, avec laquelle nous étions déjà en relation, mais aussi pour Kurzweil et d’autres firmes. Il possédait déjà son immense collection, il en avait restauré plusieurs. C’est le pape du mellotron. Nous lui proposé de collaborer à notre propre projet, sans savoir encore dans quelle direction aller. Il a accepté. Avec lui, nous avons ainsi décidé ce à quoi le Memotron devrait ressembler, ce qu’il pourrait faire, ce qu’il ne pourrait pas faire. Toutes nos dernières bibliothèques sont de lui. [cf notre entretien avec Klaus Hoffmann à Oirschot en octobre.]

Quels artistes utilisent du matériel Manikin Electronic ?

TF – Whoa ! La liste est très longue, nous en avons publié une partie sur notre site : Rick Wakeman, Oasis, Paul Weller, Jean-Michel Jarre, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Air, Barclay James Harvest, The Zombies, The Moody Blues…

Les Moody Blues ont un Memotron ? Ça c’est intéressant. Nights in White Satin est l’une des plus célèbres chansons mettant à l'œuvre un mellotron, et voilà qu’ils utilisent votre version digitale !

TF – Oui, c’est ça ! Et la liste s’allonge, car de plus en plus d’artistes découvrent les incroyables possibilités des deux produits.

Que faisiez-vous avant ? Quel métier exerciez-vous ?

MH – Nous nous sommes connus à l’université, à Berlin, où nous nous trouvions déjà dans cette branche très technique, électronique et informatique. Une fois nos diplômes obtenus, au bout de six semaines, je crois, nous avions déjà trouvé du travail dans la même boîte, une entreprise de services numériques, Thorsten en temps que spécialiste du hardware, et moi du software. Sur notre temps libre, nous avions alors commencé à développer en parallèle le Schrittmacher pour Mario. Il n’était pas encore question de commercialisation, encore moins de production en série. Mais la bulle Internet a fini par éclater. Les ingénieurs perdaient leurs jobs les uns après les autres. C’est ce qui nous est arrivé, vers 2001-2002. C’était l’occasion de se lancer sérieusement.

Frank Rothe au Schrittmacher @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
F. Rothe au Schrittmacher
Manikin est-il devenu votre job à plein temps ?

TF – Oui, depuis 2003, Manikin est notre activité principale. Nous en vivons tous les deux. L’entreprise a deux missions : développer le Schrittmacher et le Memotron d’une part, proposer toutes sortes de services techniques aux musiciens d’autre part.

Et vous-mêmes, n’avez-vous jamais eu envie de produire votre propre musique ?

MH – Oui au début. Il y a très, très longtemps, j’ai programmé un peu de musique sur Amiga. J’avais même acheté un clavier d’entrée de gamme. Mais c’était juste pour m’amuser. Nous avons très rapidement été accaparés par notre travail.

Comme Robert Moog, en somme.

TF – Ha ha, oui. Nous sommes de purs ingénieurs, pas des musiciens. En outre, quand nous voyons comment nos clients se servent de nos produits, nous ne pouvons que constater à quel point ils sont meilleurs que nous. Alors nous n’éprouvons plus le besoin de jouer nous-mêmes.

Manikin Electronic a-t-elle déjà fait l’objet d’offres de rachat par de grosses firmes ?

TF – Non... pas encore !
MH – Il faut dire que le Schrittmacher et le Memotron occupent une toute petite niche.
TF –Notre travail ne se distingue pas tant que ça de celui d’autres ingénieurs en électronique. En revanche, ce sont nos deux produits qui sont vraiment très spéciaux.

Il n’y en a que deux pour le moment, Envisagez vous d’en développer d’autres ?

MH – Oui. On va laisser Mario décider, ha ha ha. Non je plaisante.
TF – Pour l’instant, nous poursuivons le développement de nos deux appareils. Ce n’est jamais fini. Le Schrittmacher subit régulièrement de nouvelles améliorations, nous ajoutons des banques de sons au Memotron. Les idées sont là. Quant à savoir comment elles se traduiront : nous verrons bien.

>> Interview de BK&S
>> Interview de Klaus-Hoffmann-Hoock


jeudi 24 octobre 2013

Klaus Hoffmann-Hoock : l’esprit, la matière et le mellotron

 

Mind Over Matter et Cosmic Hoffmann resteront parmi les noms les plus estimés de l'histoire de la musique électronique. Aux commandes, Klaus Hoffmann-Hoock, artiste autodidacte originaire de Duisbourg, qui a su développer un style hybride mêlant guitares, machines et instruments traditionnels. En plus d’une carrière musicale très riche, Klaus Hoffmann-Hoock collectionne toutes sortes d’appareils vintage, comme le mellotron (l’ancêtre des samplers), dont il est devenu l’un des plus grands spécialistes mondiaux. Il est ainsi à l’origine du Memotron, version numérique de son glorieux aîné, que pratiquent aujourd’hui des musiciens aussi différents que Jarre, Deep Purple, Rick Wakeman, Justice ou Noel Gallagher. Rencontre à Oirschot, lors du E-Live Festival organisé par Ron Boots.


Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Klaus Hoffmann-Hoock – Dans les années 60, l’Allemagne était submergée par les groupes anglo-saxons. Quand un jeune voulait faire de la musique, ou bien il apprenait le piano, ou bien il tentait d’imiter les Beatles. Mais au début des années 70, nous avons connu le raz-de-marée du space rock planant, lié à l’apparition des premiers synthétiseurs. En 1969, j’ai fondé mon premier groupe, puis j’ai joué de la guitare dans une formation qui s’appelait Impuls et qui suivait cette direction. Nous assurions la première partie de groupes comme Nektar ou UFO, qui utilisaient des instruments comme le mellotron ou le minimoog. A l’époque, c’était à la mode. Emerson Lake & Palmer avait popularisé le minimoog. Quant au mellotron, on l’entend déjà dans certains titres des Beatles, chez Pink Floyd, mais surtout chez Genesis et évidemment sur cette chanson des Moody Blues [Nights in White Satin]. C’est justement lors d’un concert de Genesis que j’ai découvert le son si extraordinaire de cet instrument. J’ai aussitôt voulu en acheter un à mon tour. Le prix m’a immédiatement dissuadé. C’était si cher que seuls les artistes poids lourds pouvaient s’offrir ce type d’appareil. J’ai attendu 1973 avant d’acquérir mon premier minimoog. Puis j’ai récupéré d’occasion le mellotron de Klaus Schulze, qui ne s’en servait plus. Ce n’est qu’à ce moment, vers 1974-1975, que j’ai découvert la musique purement électronique, avec Tangerine Dream et Klaus Schulze.

Tu es devenu un grand amateur de synthétiseurs vintage. Pourtant, contrairement à d’autres musiciens subjugués au même moment par la découverte des machines, tu n’as jamais abandonné la guitare. Elle est même devenue ta marque de fabrique.

KHH – Pour moi, la space music relève d’une démarche un peu différente de la musique électronique. Il s’agit encore de rock. Donc en effet, à côté des synthétiseurs, mais surtout du mellotron, qui a pris une place très importante dans ma vie, j’ai toujours continué à jouer de la guitare, notamment sur scène, parfois à la grande surprise du public fan d’électronique. Quand à cette marque de fabrique… c’est lors d’un concert qu’on me l’a fait remarquer. Quelqu’un m’a dit : « Je ne savais pas que tu jouais aujourd’hui, mais j’ai tout de suite reconnu ta guitare ». « C’était si mauvais ? », ai-je répondu. Je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un compliment. En fait, je n’ai rien développé consciemment. C’est même plutôt accidentel. Quand j’ai débuté la guitare, personne ne m’a appris. J’ai donc inventé une manière de placer les doigts parfaitement incorrecte. Puis j’ai fini par suivre de véritables cours. Ça a duré quelques mois avant que le professeur ne vienne me voir et me dise : « Je ne peux plus rien pour toi. Tu es déjà conditionné par ta propre manière de jouer ».

Quand ta carrière discographique a-t-elle vraiment débuté ?

KHH – A la fin des années 70, j’avais déjà publié quelques disques sur un label de rock allemand avec le groupe Alma Ata. Mais en 1982, avec deux amis, nous avons pu signer notre premier contrat avec la maison de disque EMI, pour laquelle nous avons enregistré un single [Weltraumboogie], une sorte d’expérience space-rock disco. Le disque a fait un flop monumental, mais après des années, il a fini par devenir l’objet d’un véritable culte. Si bien qu’une compagnie britannique vient de le rééditer en vinyl.

Mind over Matter - Music for Paradise / source : www.discogs.com
Le premier album de Mind Over Matter
C’est alors que naît ton projet le plus connu, Mind Over Matter qui, lui aussi, est un peu « culte » et qui a définitivement achevé de te classer parmi les figures importantes de la scène électronique dite « classique ».

KHH – En effet, après ce single, j’ai décidé de changer totalement de direction. J’ai voulu poursuivre avec les claviers, sans renoncer à ma guitare ni aux instruments acoustiques que j’ai pu découvrir ça et là au cours de mes voyages. En 1986, j’ai donc fondé Mind Over Matter, et notre musique a aussitôt attiré l’attention d’Innovative Communication. Comme IC était un label spécialisé en musique électronique, fondé de surcroît par Klaus Schulze et dirigé à l’époque par Michael Weisser, nous avons tout naturellement fini par être associés à ce courant. En 1987, nous avons publié le premier de nos neuf disques pour IC, Music for Paradise. Mais ce n’est que deux ans plus tard que nous nous sommes pour la première fois produits en concert, à Anvers, en Belgique. C’est là que nous avons eu l’idée de mélanger musique et danse : une formule qui nous a réussi et que nous avons retenue pour la plupart de nos shows ultérieurs, notamment en Allemagne. Quant à la musique elle-même, eh bien, nous avons pris les pistes de nos albums comme base de travail, mais dans des interprétations toujours très libres.

A la fin des années 90, tu t’es également lancé en solo, sous le nom de Cosmic Hoffmann.

Pas exactement. Cosmic Hoffmann était en fait le nom de l’éphémère formation responsable du fameux single chez EMI en 1982. Je n’aurais jamais pensé avoir à ressusciter cette appellation. Mais ce n’est pas un projet solo. C’est plutôt le résultat de ma rencontre, en 1998, avec le musicien Stephen Parsick, comme moi passionné d’instruments vintage. Mind Over Matter ne s’est pas arrêté pour autant. Nous avons continué à tourner jusqu’à la fin de la décennie. Depuis les années 2000, le projet est en stand-by, mais j’envisage une reformation.

En revanche, c’est bien en solo que tu multiplies parallèlement les collaborations avec certains des artistes majeurs de la scène électronique dite « traditionnelle ».

KHH – Oui. On apprend rapidement à connaître tout le monde dans ce milieu, et à développer des affinités. L’une des premières figures avec laquelle j’ai eu l’occasion de travailler n’est autre que Ron Boots, l’organisateur de ce festival. Nous avons fait plusieurs disques ensemble au début des années 90. Le plus souvent, il m’est arrivé d’accompagner d’autres formations, sur scène ou en studio, aussi bien à la guitare qu’aux claviers. Il y a eu le Belge Patrick Kosmos, que nous avions rencontré à Anvers et qui s’intéresse aussi beaucoup à l’Asie, mais aussi Harald Grosskopf, Peter Mergener, Mario Schönwälder, plus récemment Ian Boddy et David Wright. Je dois en oublier.

Fanger & Schönwälder : Earshot (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Fanger & Schönwälder : Earshot
Il se trouve que ton dernier disque est une collaboration avec Fanger & Schönwälder.

KHH – Il a été enregistré ici-même, à Oirschot, l’année dernière, d’où le titre : Earshot. Ron Boots avait invité Thomas Fanger et Mario Schönwälder à l’édition 2012 d’E-Live. Ils m’ont demandé si je ne voulais pas les accompagner sur scène. J’ai dit oui. Ils m’ont alors envoyé deux titres qu’ils avaient enregistrés en prévision du concert. Je les ai travaillés chez moi à la guitare, mais une fois sur place, quelques heures avant de monter sur scène, il n’y avait plus deux mais trois titres, puis quatre ! J’ai dû improviser sur la majeure partie du concert.

La routine, en quelque sorte !

KHH – En effet, on peut dire ça ! Sur le disque, nous avons cependant ajouté deux pistes réalisées après coup en studio. L’une d’elles fera vraisemblablement l’objet d’une version single, qui sera commercialisée sous forme dématérialisée.

Ah ! Nous y sommes ! A propos de dématérialisation, que penses-tu des dernières évolutions du marché de la musique ?

KHH – Je n’ai rien contre la musique à télécharger, bien que j’aie vécu l’époque ou le CD – je veux dire l’objet – était la pièce centrale de ce marché. La vente dématérialisée est à la fois un support de promotion et un moyen de réduire les coûts. Mais si tu me parles de téléchargement gratuit, alors je ne suis plus d’accord. La musique est le fruit d’un travail, celui du musicien. Elle a un coût. Il faut rémunérer le musicien au même titre que le boulanger qui te donne ton pain chaque matin.

Comment expliques-tu le relatif affaissement de l’intérêt du public pour la musique électronique « traditionnelle » ?

KHH – Dans les années 70, les radios diffusaient ce type de musique, il y avait une presse magazine spécialisée assez riche… Bien au-delà du cas de notre seule musique électronique, du reste. Dans tous les domaines, de nouveaux genres apparaissaient sans cesse, et chaque radio, chaque publication avait sa spécialité, rock, jazz, classique. En fait, pour chaque segment, il y avait forcément un diffuseur, un journal pour en parler. Donc il y avait forcément des fans. Mais à partir des années 80, sous la pression de la concurrence, le nombre de courants représentés dans les médias n’a cessé de diminuer, comme dans un entonnoir, au profit d’une optimisation maximale qui explique qu’aujourd’hui, à tout moment du jour ou de la nuit, la même musique standardisée passe en boucle partout. Mais il ne faudrait pas croire que ce problème soit uniquement le fait des medias. Si ces derniers ont fini par arrêter de rendre compte de tel ou tel courant musical, c’est parce qu’en amont, les maisons de disques elles-mêmes s’en sont progressivement détournées. Autrefois, les labels, même les plus gros, n’hésitaient pas à produire des artistes débutants, à lancer des genres inconnus. Eux aussi pouvaient représenter une large palette de styles très variés. Mais la logique du marché les a poussés à délaisser ces aventures au profit des seules valeurs sûres.

Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Cosmic Hoffmann
N’y a-t-il pas tout simplement trop de musique ? A elle seule, la berliner Schule, avec ses centaines d’artistes, représente une scène tellement énorme, qu’on finit par atteindre les limites, temporelles et financières, des capacités du public à écouter et à acheter.

Tu as raison. Or ce phénomène est précisément lié à l’intrusion des machines dans la création musicale. Aujourd’hui, tout le monde, sans formation, sans bases, peut devenir musicien. N’importe qui peut bidouiller un album à la maison et le publier sur n’importe quelle plateforme sans avoir jamais donné le moindre concert de sa vie. La situation était exactement l’inverse à nos débuts. Avec Impuls, nous avons énormément tourné mais jamais enregistré d’album. Or c’est la scène qui nous a permis de développer notre propre style, de nous démarquer de nos influences. C’est très important, si tu ne veux pas être condamné à imiter les autres. Tangerine Dream et Klaus Schulze sont importants parce qu’ils ont su innover en leur temps. Où en serions-nous s’il n’y avait que des suiveurs ?

Quels sont tes projets ? Tu parlais d’une éventuelle reformation de Mind Over Matter.

KHH – En fait, je ne voudrais pas trop m’avancer. Depuis plusieurs années maintenant, je suis accaparé à plein temps par la création de banques de sons pour diverse marques. Il faut croire qu’après plusieurs décennies de passion pour le mellotron, j’ai acquis une sorte de réputation de spécialiste. C’est ainsi que, dans le courant des années 2000, j’ai soumis à la firme berlinoise Manikin Electronic l’idée d’une version numérique de l’instrument. J’avais déjà été sollicité par une marque étrangère, mais ils avaient malheureusement raté leur processeur. Et Manikin a réussi. Ça a donné le Memotron, dont Mario Schönwälder a sans doute été le premier à pouvoir profiter.

C’était donc toi !

KHH – Mais oui ! J’ai même eu l’opportunité d’en faire une démonstration publique ici-même il y a quelques années [Nous sommes attablés dans le bar attenant à la salle de concert, et Klaus me désigne la table voisine].

Cosmic Hoffmann au mellotron / source : Klaus Hoffmann-Hoock
Klaus Hoffmann-Hoock au mellotron
Il existe aussi des logiciels qui émulent le mellotron, comme le M-Tron de GMedia. Qu’en penses-tu ?

C’était moi également ! Le Memotron a représenté un travail considérable. J’ai accumulé un nombre incalculable de bandes, mais pour ce faire, j’ai d’abord dû les retrouver, c’est-à-dire collecter une trentaine d’appareils originaux, dans le meilleur état de conservation possible, notamment le MkII de 1965. Ensuite, j’ai transféré chaque son note par note, en conservant toutes les caractéristiques et les limitations des instruments d’époque, mais en veillant bien à nettoyer l’ensemble. Parce qu’il ne faut pas exagérer. On peut être puriste et reconnaître qu’un mellotron, ça vieillit plutôt mal. Les bandes s’usent très rapidement, le son est souvent parasité. Le Memotron permet désormais de reproduire à la perfection tous les timbres originaux, des fameux chœurs de Genesis aux cuivres de Tangerine Dream. Oui, je pense que je serai occupé encore un moment avec ce genre d’activités.