Equivalent printanier du E-Live, célèbre festival initié par Ron Boots aux Pays-Bas, le E-Day devait, à sa création, ouvrir de nouveaux horizons, explorer d’autres genres que la traditionnelle Berlin School. L’ambient avait alors la prédilection de son fondateur. Depuis, la programmation des deux événements a quelque peu convergé. Ainsi, les Allemands de Pyramid Peak, têtes d’affiche cette année et fleurons de la Berlin School, s’étaient déjà produits au E-Live en 2005. Mais l’esprit de découverte est resté le même. Trois des quatre artistes invités lors de cette édition jouaient pour la première fois hors de leur pays d’origine : la Pologne pour le fantasque Przemysław Rudź… et la France pour Alpha Lyra et MoonSatellite. Les deux frenchies, musiciens autodidactes, ont-ils séduit le public mi-néerlandais, mi-allemand du E-Day ?
| Maxxess (à la guitare) et Pyramid Peak, E-Day 2014 |
Oirschot, le 10 mai 2014
Alpha Lyra (France)
Ron Boots fonctionne au coup de cœur. Les dures réalités
économiques ne l’empêcheront jamais de programmer un événement sans véritable
vedette, quitte à se retrouver parfois légèrement déficitaire (une possibilité
qu’il envisageait encore la veille et qui ne s’est manifestement pas produite).
Le Français Christian Piednoir, alias Alpha Lyra, est l’un de ces coups de
cœur. Même s'il réside loin de l'Allemagne, en Dordogne, c'est bien la
tradition de la musique électronique allemande qu’il cultive. Plus précisément
celle de l'école berlinoise, plus précisément encore, celle de Klaus Schulze,
comme en témoigne sa prestation du jour. Des séquences éthérées et discrètes,
accompagnées de solos improvisés au Moog, voilà qui est typiquement schulzien.
| Alpha Lyra et son halo de lasers |
En
revanche, même si son set est conçu comme un long morceau d'une heure, Alpha
Lyra procède plutôt par collages. Là où Schulze peut rester vingt ou quarante
minutes sur le même accord, Alpha Lyra s’interrompt et alterne les ambiances, comme
s’il combinait les textures de Picture
Music, de Schulze, et la structure de Tangram,
de Tangerine Dream. Mais l'ingrédient imprévu, qui relève de ce qu'on pourrait
appeler une certaine french touch,
vient peut-être du goût prononcé d'Alpha Lyra pour les harmonies et les
accords, plutôt rares dans la
Berlin School. Si on y ajoute les superbes effets laser très
appréciés du public et des photographes, contrôlés en coulisses par
MoonSatellite (les rôles s'inverseront lorsque viendra le tour de ce dernier),
Alpha Lyra propose finalement une heure d'un spectacle complet et immersif. Pas étonnant que Ron Boots ait
voulu inviter cet artiste français, car on n'est pas loin de son genre de
prédilection, l'ambient. On sait que
Ron a co-organisé la première Ambient Music Night près d’Eindhoven en 2013.
Aura-t-il la bonne idée d’inviter Alpha Lyra pour la seconde édition ?
| Alpha Lyra, E-Day 2014 |
Przemysław Rudź (Pologne)
Après quinze heures d'un trajet en voiture depuis Gdansk
sous la grêle et dans les bouchons, le Polonais Przemysław Rudź, arrive sur
scène très décontracté. Przemysław a composé la musique de son set avec le
grand Józef Skrzek, pionnier du rock polonais, une collaboration à distance
permise par Internet. Mais c’est seul sur scène qu'il en interprète le
résultat, précisant avoir voulu « faire de son mieux » pour jouer les
parties de son illustre compatriote. Józef étant irremplaçable, il n'y a donc pas
de Minimoog sur scène, mais quelques sons mémorables comme ce dialogue entre
les cuivres et la guitare (un son dont Przemysław est particulièrement fier)
dans l'introduction, à laquelle fait écho une superbe conclusion.
| Przemysław Rudź, E-Day 2014 |
Entre ces
deux passages, particulièrement inspirés et dramatiques, la musique de Przemysław
alterne – ou plutôt mélange – l'électronique classique et le rock. L'impression
générale est celle d'un groupe de rock progressif dont le clavier serait devenu
l'instrument prépondérant. Encore un choix évident pour Ron Boots, lui-même
grand fan de rock progressif et dont certaines des compositions, au sein du
groupe MorPheuSz, ne sont pas si éloignées. Très démonstratif, beaucoup plus
extraverti que le sobre Alpha Lyra, Przemysław fait un peu figure
d'homme-orchestre. Il dégage une belle énergie, même si on imagine la puissance
supplémentaire qu'un véritable batteur pourrait apporter à son travail.
| Przemysław Rudź, habité, lors du E-Day 2014 |
MoonSatellite (France)
| MoonSatellite, E-Day 2014 |
La puissance, telle est la sensation qu'inspire
MoonSatellite, le second Français du jour. Alors qu’Alpha Lyra était déjà
relativement connu (il a publié deux disques chez MellowJet), MoonSatellite est,
comme Przemysław Rudź, une découverte pour la plupart des spectateurs. Son
concert révèle une progression assez extraordinaire de son style depuis ses
débuts. Ce jeune musicien de Nancy a passé vingt ans de sa vie à reproduire la
musique de l’idole de son enfance, Jean-Michel Jarre, avant de s’apercevoir, en
2007, que rien ne l’empêchait de développer ses propres compositions. Que
reste-t-il de Jarre dans le set de MoonSatellite ce soir ? Selon un fan
belge de Jean-Michel présent dans la salle, ce sont surtout les sons et les
textures de Jarre qui sont immédiatement reconnaissables. Comme lui,
MoonSatellite aime les mélodies et les accords, mais il a aussi ce sens de la
séquence typique de la
Berlin School. Il sait reconnaître une bonne séquence. Il
sait aussi l'exploiter.
Le tour de force, c’est évidemment l’alliance des séquenceurs
et des boîtes à rythmes, sans doute l’exercice le plus difficile auquel un
musicien de musique électronique puisse se risquer. Les rois du séquenceur, Tangerine
Dream, n'ont jamais été très à l’aise avec les boîtes à rythmes. Les
séquenceurs contiennent déjà du rythme, la redondance n'est jamais loin. Rien
de tel chez MoonSatellite, qui évite de surcroît – à mon sens de manière très
consciente – l’écueil du beat binaire
de la techno au profit de la syncope, ciselant des rythmes massifs… qu’on
pourrait aussi bien retrouver en hip-hop. Cet accord entre la magie des
glorieux séquenceurs des seventies et la puissance des beats les plus contemporains confère à MoonSatellite un potentiel
commercial sans doute plus important que Pyramid Peak. Pourrait-il devenir le
sas d'entrée d'un public plus large ? Oui, si l'on en croit les
applaudissements nourris et le rappel inopiné auquel il a eu droit de la part
d'un public qui n'avait majoritairement jamais entendu parler de lui.
| MoonSatellite, E-Day 2014 |
Pyramid Peak (Allemagne)
| Pyramid Peak : Uwe Denzer, Alex Stupplich |
Que dire, justement, de Pyramid Peak, l’une des locomotives
de la Berlin School
avec BK&S ? Très demandés, les Allemands tournent beaucoup, et ont souvent
la bonne idée de compléter leur trio par un guitariste, cette fois Max
Schiefele, alias Maxxess, qui collabore régulièrement avec le groupe, notamment
avec Axel Stupplich. Axel et ses complices, Andreas Morsch (séquenceurs) et Uwe
Denzer (batterie), affichent une efficacité et une compétence qui trahissent
évidemment leur longue habitude de la scène. Très en forme, ils exécutent un
set de près de deux heures à la fois rôdé et vif, le seul des quatre concerts à
ménager des respirations entre les titres.
Deux morceaux en particulier
illustrent ce contraste entre maîtrise et spontanéité qui caractérise chaque
concert de Pyramid Peak : Dark Energy
(extrait du dernier disque, Anatomy,
et accompagné à l’écran par un film très intrigant), déjà un classique, dont la
dynamique frise la perfection ; et Dive,
extrait d’Ocean Drive (1999), un
morceau joué pour la première fois sur scène avec une guitare, comme l'annonce
Axel. De toute évidence, le trio ne savait pas à l'avance à quoi ressemblerait
le résultat, compte tenu des échanges de regards à la fois surpris et réjouis
entre Axel et Andreas lors de la partie de guitare de Maxxess : un musicien au
son bien planant, parfois heavy, qui
sait parfaitement intégrer ses interventions à un univers pourtant déjà très
dense.
| Maxxess |
Une valeur sûre et trois trouvailles : cette édition du E-Day a une fois
encore témoigné de l'ouverture d'esprit de son fondateur. Quant à Przemysław
Rudź et aux deux valeureux Français Alpha Lyra, MoonSatellite, peut-être ont-ils
posé ce soir la première pierre d'une belle carrière internationale.