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mardi 3 mars 2015

Le monde vert de Bernd Kistenmacher


Bernd Kistenmacher a publié en décembre dernier son nouvel album, Paradise, qu'il promouvait sur scène depuis le mois d'octobre. A Iéna, où il achevait sa tournée, il prenait le temps d'un bon verre de vin quelques minutes avant son entrée en scène. Une bonne occasion de revenir sur le concept résolument écologique de son nouveau disque, de rendre un dernier hommage à Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream disparu le 20 janvier dernier, et d'évoquer ses projets musicaux, lui qui est l'un des rares artistes professionnels issus de cette niche musicale.

 

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher joue Paradise sous la forêt fractale d'Andreas Schwietzke, planétarium de Iéna 2015

Iéna, le 28 février 2015

Bernd, après Utopia, en 2013, tu as décidé d'intituler ton nouvel album Paradise. Quel sens donnes-tu à ce terme ?

Bernd Kistenmacher - Paradise (2014) / source : berndkistenmacher.bandcamp.com
Bernd Kistenmacher – Paradise (2014, MIRecords)
Bernd Kistenmacher – Avec Utopia, j'avais voulu regarder un peu en direction de l'avenir. We Need a New Utopia exprimait mon impression de malaise par rapport à notre époque, une impression commune à beaucoup de gens. Nous sommes abreuvés chaque jour des comptes-rendus alarmants de la vie politique, des inquiétudes des uns, des besoins des autres, de la crise – les grosses crises, les petites crises. Ce disque se voulait une réflexion sur l'urgence, peut-être, d'y répondre par de nouvelles utopies. Paradise représente l'autre face de la même médaille. Nous en arrivons aujourd'hui au point où nous commençons, non à rêver d'un paradis futur, mais à regretter le paradis perdu. Chacun a le sien, du reste. Chacun a son endroit de rêve, celui où il désire aller, où il se projette. Mais dès qu'on y arrive, on se rend compte qu'on n'est toujours pas rassasié, qu'on en veut un autre. Nous ne pouvons nous empêcher de convoiter toujours quelque chose de nouveau sans jamais nous rendre compte que nous avons dépassé depuis longtemps le point où nous devrions être raisonnablement satisfaits. Ce faisant, nous finissons par détruire ce que nous aimons : aussi bien des liens que des lieux. Paradise symbolise ce mouvement, et la couverture du disque l'illustre. Il s'agit d'une photo de forêt vierge en flammes, prise au Brésil. L'image est éloquente. Elle montre la destruction volontaire de la nature, toujours pour de bonnes raisons économiques, histoire de conquérir de nouvelles terres allouées ensuite à l'investissement immobilier, à l'alimentation animale ou que sais-je encore. D'un côté, nous reconnaissons comme un paradis la forêt vierge, le domaine des animaux sauvages, la nature, la paix, le calme, bref, tout ce qui se trouve hors du système. D'un autre côté, c'est précisément cette nature, le poumon de la planète, que nous détruisons méthodiquement, au profit du même système.

En 1957, Albert Camus déclarait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Te reconnais-tu dans cette phrase ?

BK – Nous sommes les enfants du progrès, et nous voulons continuer à en profiter. Mais le progrès a un prix très élevé. Nous sommes prêts à tout lui sacrifier : la nature, comme notre liberté. Donc oui, je me reconnais là-dedans. Il serait temps de faire une pause et de nous satisfaire de ce que nous avons déjà. Pas toujours en vouloir plus, toujours plus, encore plus, auf Teufel komm raus – comme on dit si bien en allemand –, quel qu'en soit le prix, pourvu qu'il y ait le progrès. Ça ne nous mènera pas loin.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Et c'est cette idée que tu traduis aujourd'hui en musique. L'album a beau être 100% électronique, il y règne du coup une atmosphère plutôt organique.

BK – Oui, c'est du 100% électronique. Mais depuis quelques années, je ne cherche plus à me conformer aux dernières tendances du genre. On peut rechercher le son le plus inédit, le plus électronique possible, mais on peut aussi, à l'inverse, tâcher d'y apporter une certaine chaleur humaine. Chez moi, même si la structure reste partiellement abstraite, des passages plus harmonieux cohabitent avec les moments expérimentaux. Pour moi, la musique électronique ne doit pas ressembler à une danse des robots. Jamais. Ça ne conviendrait pas à ce que j'essaie de faire. Un manifeste humaniste doit « sonner » humain.

Mais si la technologie est la grande coupable, n'est-il pas paradoxal d'utiliser des synthés, du courant électrique, pour la dénoncer ?

BK – C'est un point important… et tellement plus visible pour qui utilise un synthétiseur ! Un peintre n'a pas besoin de se demander d'où vient son pinceau, ni dans quelles circonstances il a été fabriqué. C'est vrai, j'utilise une technologie plus gourmande, qui a probablement un éco-bilan négatif, mais c'est elle qui existe actuellement. Rien ne nous empêche d'imaginer des solutions : des sources d'énergie propres ou – pourquoi pas ? – des synthés organiques. Mais le fait qu'aucun de nous ne soit un ange, ne soit totalement innocent, ne doit pas nous empêcher d'y réfléchir.

La forêt fractale d'Andreas Schwietzke illustrant Paradise sous le dôme du Planétarium de Iéna / photo S. Mazars
Un aperçu de la forêt fractale d'Andreas Schwietzke sous le dôme du planétarium de Iéna

Depuis quelques temps, tu travailles tes visuels sur scène avec un artiste qui s'appelle Andreas Schwietzke. Qui est-ce ?

BK – J'ai fait sa connaissance sur Facebook. C'est là que j'ai découvert son travail. C'est un artiste peintre qui a vécu en Espagne, qui a produit beaucoup avant de devoir rentrer en Allemagne. Désormais, il se consacre plutôt à la peinture assistée par ordinateur. Il fabrique des fractals, ce genre de choses. Il élabore essentiellement deux types d'images : de vastes structures architectoniques, et des paysages abstraits. Nous avons commencé à travailler très en amont sur Paradise. Il en est advenu cette immense abstraction forestière, que j'ai aussitôt jugée parfaite pour ce que j'avais en tête. C'est irréel, on peut s'y perdre. Et ça passe très bien dans un planétarium.

La forêt fractale d'Andreas Schwietzke illustrant Paradise sous le dôme du Planétarium de Iéna / photo S. Mazars
Dans trois semaines aura lieu la nouvelle cérémonie des Schallwelle Awards. Les votes sur Internet révèlent qu'en 2014, comme l'année précédente, près de 150 nouveaux albums ont été publiés dans le genre. Cette profusion est-elle une bonne nouvelle ?

BK – Je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle. C'est d'abord un fait. C'est comme ça. Quant à savoir comment l'évaluer, je ne saurais pas. D'ailleurs, j'essaie de ne pas trop me laisser distraire. Je ne veux pas faire subir trop d'influences à mon propre travail. Depuis le début des années 2000, la musique électronique a un peu perdu son côté élitiste. Les pionniers, ceux qui ont développé ce style et qui commencent à disparaître, faisaient une musique très particulière sur des instruments très particuliers. Et très chers. Ce qui leur permettait de se distinguer. Ces gens pouvaient vivre de leur musique. Depuis, ils ont été rejoints par d'autres. Les machines sont devenues si petites, si bon marché, si répandues, qu'on les trouve même chez les discounters. Du coup, plus personne ne peut se différencier et tout le monde fait un peu la même chose. Quand on voit par exemple les photos que postent les musiciens sur Facebook aujourd'hui, rien ne permet de distinguer un studio d'un autre. Ils possèdent les mêmes instruments et donc produisent souvent la même musique.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Tu parlais des pionniers qui disparaissent. Que représentait Edgar Froese pour toi ?

BK – Je regrette de n'avoir pas pu faire sa connaissance plus tôt. Je ne l'ai rencontré pour la première et la dernière fois de ma vie qu'en mai de l'année dernière, à l'occasion du concert de Tangerine Dream à l'Admiralpalast de Berlin. Nous avons pu échanger quelques mots. Il connaissait mon nom, ce qui m'a touché. C'est le genre de type avec lequel j'aurais pu bavarder la moitié de la nuit. Il aurait eu des tas de choses à raconter. Mais c'est trop tard. Sa mort a été un vrai choc pour moi.

Dans cette niche, peu de musiciens ont pu, comme lui, devenir professionnels. Tu en fais partie. Qu'est-ce que cela signifie ? Dois-tu obligatoirement sortir un disque par an ? Comment organises-tu ta vie professionnelle ?

BK – Non, je ne suis pas obligé de sortir un disque par an, mais il ne faut jamais dire jamais. Je pourrais très bien publier un autre album dans six mois… ou dans deux ans. Normalement, je respecte certaines règles de calendrier. Mais aujourd'hui, je veux briser un peu le cercle routinier album/concert/album/concert. J'ai beaucoup de projets, mais ils ne sont pas tous orientés obligatoirement vers la réalisation d'un nouvel album. Pour la même raison, je n'ai pas prévu de nouveau concert pour le moment. Si les choses évoluent d'elles-mêmes en ce sens, alors pourquoi pas un nouveau disque dès l'automne ?

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015

Musicalement, ce prochain album explorera-t-il la même philosophie que ses deux prédécesseurs, Utopia et Paradise ?

BK – Oui, s'il y a une certitude, c'est bien celle-ci. Mais je ne souhaite rien dévoiler précipitamment. Je pourrais t'annoncer un truc, et finir par en réaliser un autre. Je veux aussi me laisser surprendre. Depuis quelques mois, je suis surtout occupé à cultiver mon fond de catalogue. J'ai créé ma propre plateforme commerciale. J'utilise pour le moment Bandcamp, où sont désormais disponibles tous mes disques. Plus exactement, tous ceux dont j'ai récupéré les droits. Pour l'heure, seul Utopia reste encore la propriété de Groove Unlimited. Je vais ouvrir une structure semblable sur iTunes dans les prochains mois. Ça me permettra de couvrir les deux plus importants portails de distribution légale de musique. Je consacre aussi un certain temps à retirer tous mes titres des plateformes de streaming [nous en avions déjà parlé lors d'une précédente interview]. Et je ne parle même pas de l'offre illégale. On ne peut pas l'ignorer. Mais pour se donner au moins une chance de l'assécher, il fallait qu'une offre légale existe. De mon point de vue, il s'agit de lancer un signal à celui qui serait tenté : «Voilà, je ne peux pas contrôler dans ta tête où tu te procures ta musique mais sache qu'il existe aussi une offre légale. Ça coûte un peu d'argent, mais c'est légal.»

Bernd Kistenmacher - la réédition vinyle de Head-Visions (1986-2012) / source : berndkistenmacher.bandcamp.com
B. Kistenmacher – Head-Visions (1986-2012, MIRecords)
D'où, aussi, ton intérêt pour les 33 tours. Après la réédition en vinyle de ton premier album, Head-Visions, vas-tu poursuivre dans cette voie ?

BK – C'est aussi l'objectif. Album après album. Mais seulement dans les cas où ça vaut vraiment le coup. Je ne dispose malheureusement plus des bandes originales de certains de mes plus anciens disques. Par chance, je les avais pour Head-Visions [1986], bien conservées et bien complètes, ce qui m'a permis de réaliser un travail de remasterisation très sérieux. Je vais essayer ensuite avec Wake Up In The Sun [1987], dont je possède aussi les originaux. Hélas, ce sera plus difficile pour Kaleidoscope, le troisième album [1989], que j'avais enregistré selon des techniques nouvelles et très différentes. Quoi qu'il en soit, je vais continuer à dépoussiérer, à remasteriser mon vieux matériel, même si tout ne sortira pas en 33 tours. Je ne crois pas que le résultat soit forcément meilleur parce que le son a été repiqué sur vinyle. Et puis il faut que ça intéresse quelqu'un.

Qui achète les vinyles ?

BK – Oh, il y des gens à qui ça plaît. De plus en plus. Ça ne part pas aussi vite que des petits pains, évidemment, mais ça revient tout doucement. En revanche, comme toutes les plateformes ne permettent pas de vendre des LP, je les propose souvent moi-même en exclusivité. Ça nécessite de ma part un sérieux travail de communication, afin que les gens qui s'intéressent à Bernd Kistenmacher, qui viennent d'écouter l'un de ses disques, sachent qu'il existe aussi une version LP.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Que ferais-tu pour séduire des fans plus jeunes ?

BK – Rien du tout ! C'est une discussion qui revient souvent. Quand on assiste à des concerts, on voit des cheveux gris dans le public et on se lamente : « Il n'y a pas assez de jeunes !» Mais les jeunes ont bien le droit d'écouter une autre musique. Nous venons d'une génération singulière, qui a grandi avec Pink Floyd et Led Zeppelin, le rock et la musique électronique, et nous continuons bien à les écouter, eux. Nous avons grandi avec, nous vieillissons avec. Sincèrement, je crois que notre musique mourra avec nous.

Tu ne feras donc jamais de dubstep !

BK – Non. Je ne pourrais pas me corrompre à ce point ! Tu ne peux composer que la musique qui vient de ton âme. Ça ne m'empêche pas d'en écouter, il ne s'agit pas de cela. Mais je ne vais pas commencer à me raser les cheveux et à porter un képi pour faire jeune. Ce ne serait pas authentique. Nous vieillissons, il faut l'accepter. Je me réjouis, bien sûr, si des jeunes aiment ma musique. Et il y en a. Mais de là à tenter de me faire passer pour ce que je ne suis pas, le chantre de la next generation ou je ne sais quoi, non ! Vois-tu, j'habite à Berlin, et j'écoute quotidiennement la radio. Là-bas, la musique électronique, c'est Electronic Beats et ce n'est pas du tout le même genre. Pas de Vangelis, pas de Schulze, encore moins de Kistenmacher. Ils ne me connaissent même pas. Si tu les appelais pour leur dire qu'il y a un type à Berlin qui donne un concert de musique électronique, ils te demanderaient aussitôt : « Ah oui ? Dans quel club il joue ?» Et même s'ils se pointaient, ils t'objecteraient probablement que ma musique n'est pas exactement celle de leur public-cible. C'est ainsi qu'ils raisonnent. Pourquoi leur courir après ? Je fais ma musique, elle plaît à un certain public. Ça me suffit amplement.


lundi 2 mars 2015

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium, Iéna, 28 février 2015


Après un autre planétarium, celui de Münster le 31 janvier dernier, c’est au Zeiss-Planetarium de Iéna que Bernd Kistenmacher clôturait sa mini-tournée consacrée à sa dernière production studio, l’album Paradise, hymne à la nature et exhortation au sursaut écologique publiée en décembre 2014. Le Berlinois nous en avait fourni un premier aperçu lors du dernier festival Electronic Circus. Cette fois, il interprétait le disque en quasi intégralité, avant de consacrer la deuxième partie de son show à un voyage musical dans sa discographie récente.


Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher sous le dôme du Zeiss-Planetarium de Iéna

Iéna, le 28 février 2015

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Iéna n’est pas seulement le site d’une victoire napoléonienne, c’est aussi la ville qui abrite le plus ancien planétarium en activité dans le monde. Depuis 1926, le Zeiss-Planetarium de Iéna organise des spectacles et des manifestations pédagogiques autour de l’astronomie. De temps en temps, il accueille aussi des musiciens dont le style ou le genre de prédilection s’accorde avec sa double vocation rêveuse (les étoiles) et technologique (les télescopes). Bernd Kistenmacher est désormais un habitué des lieux. Quelques claviers (dont les Roland Jupiter 80 et Gaïa), un petit stand, tenu par son propre fils, et les superbes peintures fractales d’Andreas Schwietzke : il n’en faut pas plus à Bernd Kistenmacher pour assurer le spectacle.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Les fractals d’Andreas Schwietzke accompagnent Kistenmacher depuis la tournée Utopia. Projetées cette fois sous le dôme du planétarium, elles prennent une dimension impressionnante. Art figuratif ou pure abstraction ? Difficile de trancher. Si les premières minutes du show semblent laisser entrevoir des bâtiments de marbre dans le genre de la chapelle Sixtine, une fenêtre finit par s’ouvrir sur cette jungle, cette forêt tropicale à laquelle Bernd Kistenmacher a dédié Paradise. Nous aimons tous la technologie, nous apprécions tous le confort qui nous entoure – figuré ici par ces gigantesques structures de marbre. Mais n’oublions pas la nature, implore Kistenmacher, surtout si ce confort, tout artificiel, s’acquiert au prix du sacrifice des forêts.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Le sommet de l’album, et du concert de ce soir, c’est la pièce Raindance, à laquelle Bernd a su donner une belle texture organique, même si elle est en réalité 100% électronique. Samples de guitare, de basse et de batterie nous ramènent à ce vieux rock progressif floydien, déjà contestataire, déjà conscient du désastre écologique, loin des préoccupations de la musique électronique contemporaine, de la techno au dubstep, plutôt tournée vers le beat, l’oubli et la fête. Kistenmacher ne veut rien oublier. Il veut croire qu'il est possible d'affronter les catastrophes contemporaines plutôt que de les fuir. D'où la tournure symphonique et dramatique de sa musique.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Dans l’ensemble, Bernd Kistenmacher ne se départit pas de cette humeur mélancolique qui irrigue toute son œuvre depuis Head-Visions, son premier album. Bien plus que la légèreté et l’insouciance, cette ambiance est évidemment propice aux œuvres durables, celles qui resteront. Kistenmacher en a déjà produit un certain nombre depuis trente ans. Par exemple Rücksturz ou Ferne Ziele, et plus récemment Lost City (Beyond The Deep, 2010). Le concert de ce soir inscrit Paradise dans cette lignée. L'album comporte même deux de ces gemmes : Raindance, bien sûr, et l’aérien Everlasting Magic. Bernd fait décidément partie des classiques.

Setlist : [Set 1] Ghosts. – Born From Innocence. – Raindance. – Distant Danger. – Everlasting Magic. – [Set 2] We Need a New Utopia. – Antimatter Suite. – [Rappel] On The Shoulders of Atlas.

Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015
>> Interview de Bernd Kistenmacher


mercredi 8 octobre 2014

Electronic Circus 2014 : électrique éclectique

 

Depuis 2008, le festival Electronic Circus rend compte de la variété et de la richesse de la musique électronique dite traditionnelle. Toujours sous la houlette de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, cette 7e édition a une fois encore su mettre en perspective des courants très dissemblables. Qu’ont en commun les Italiens d’Alerick Project, les Britanniques Vile Electrodes et les Berlinois Bernd Kistenmacher et Jerome Froese, si ce n’est l’usage des machines ? Savoir rassembler tout ce petit monde dans l’arène, tel était le secret de cette édition, illuminée par la présence de Johannes Schmoelling, ancien de Tangerine Dream et partenaire de Jerome Froese au sein de la formation Loom.

 

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese, Robert Waters et Johannes Schmoelling : Loom réuni sur la scène de l'Electronic Circus 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Hans-Hermann Hess & Frank Gerber @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Hans-Hermann Hess, Frank Gerber
Comme chaque année, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les maîtres d’œuvre de l’Electronic Circus, sont aussi les maîtres de cérémonie de l’événement. Et chaque année, Frank Gerber rivalise d’inventivité pour dénicher les déguisements les plus improbables. C’est en costume rococo fin XVIIIe siècle, coiffe en ailes de pigeon et masque – très vaguement – vénitien sur le visage qu’il accueille le public de cette septième édition du festival de musique électronique.

Alerick Project live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project
C’est que la première formation invitée sur la scène de la Weberei, à Gütersloh, vient d’Italie. Les Romains Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna forment le duo Alerick Project, dont le concert du jour constitue tout bonnement la toute première prestation live. Alerick Project commence plutôt bien, tout en ambiances et en séquences, mais dès le second titre, se laisse emporter par un goût peut-être immodéré pour les tempos binaires et les rythmes techno, replongeant aussitôt dans l’anonymat du beat. C’est dommage, car lorsqu’il s’agit d’atmosphères et de textures, les deux hommes savent ce qu’ils font. Le set aurait probablement été plus adapté sur un dancefloor – où la musique compte moins que la pulsation – qu’à la Weberei, devant un parterre de places assises. Mais heureusement, Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna savent capter autrement (ou détourner ?) l'attention de l'assistance grâce à des projections vidéo qui sentent bon l'Italie, comme ces silhouettes de femmes dénudées se trémoussant à gogo, très commentées à l'issue du concert.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
On entre dans le vif du sujet avec Bernd Kistenmacher, l'une des valeurs sûres de la scène électronique berlinoise, qui présente aujourd'hui son nouvel album, Paradise, malheureusement pas achevé à temps pour le festival. Après Utopia en 2013, Kistenmacher explore donc un autre thème inépuisable de la philosophie classique : le paradis. Mais quand il nous parle de paradis, le musicien veut plutôt dire « paradis perdu », comme l'atteste la couverture de l'album à venir, superbe représentation d’un bout de forêt tropicale en flammes. Paradise se veut donc un hymne à la nature, la traduction en musique d’un sursaut écologiste. Les larges extraits du disque interprétés par le Berlinois sur scène, une fois de plus illustrés à l'écran par les remarquables fractals d'Andreas Schwietzke, semblent même véhiculer quelques accents inquiets. On y retrouve aussi le pur style Kistenmacher, symphonique et solennel, dramatique et mélancolique, très adapté au sujet.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Depuis presque trente ans, Bernd Kistenmacher développe en effet un son bien à lui, assez éloigné des lignes de séquenceurs typiques de la Berlin School à laquelle on l’associe souvent. Outre ce profil atypique, il est aussi l'un des rares musiciens professionnels à avoir émergé de ce qui, paradoxalement, est à la fois une niche et une scène pléthorique. Témoin de cette professionnalisation, MI Records, son label, vient de franchir le pas du vinyle, en rééditant en 33 tours son tout premier album, Head-Visions (1986). A l’époque, le disque était illustré par une sculpture ethnique du plasticien Rainer Kriester, aujourd’hui disparu. La réédition rend un bel hommage à cet artiste, plaçant son travail quasiment à égalité avec la bande son, dont Bernd Kistenmacher ne manque pas d’interpréter un extrait en rappel à Gütersloh : l’incontournable Rücksturz. Très applaudi, le Berlinois remercie à son tour son public en photographiant la salle en liesse, une pratique de plus en plus courante chez les musiciens désireux de bâtir une relation durable avec leurs fans. Mission accomplie, Bernd !

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Le temps d’annoncer les résultats de la journée de foot (Frank Gerber dans son maillot fétiche, est très satisfait de révéler aux nombreux supporters de Dortmund la cruelle défaite du Borussia à domicile, mais aussi la victoire 4-1 de son équipe à lui, l’Arminia Bielefeld, sur le leader de D3 allemande, le Dynamo Dresde)… et il est déjà temps de préparer le matériel des deux shows suivants.



Martin Swan & Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014

Martin Swan : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan
Déjà à l'affiche du précédent Electronic Circus, les Anglais Anais Neon et Martin Swan alias Vile Electrodes remontent sur scène armés d’une bien meilleure notoriété que l'an passé. Le couple interprète ce soir de nombreux titres frais, extraits d’un second album en préparation. Des morceaux ciselés, doués d’un potentiel commercial incontestable et qui n’attendent que de se faire connaître. Très agité, survolté même, Martin a beaucoup à faire derrière ses machines et sa forêt de câbles, tandis qu'Anais, concentrée sur le chant, utilise les générateurs de boucles avec intelligence pour démultiplier sa voix. La décontraction de Martin contraste avec le tempérament peut-être plus soucieux de sa compagne, qui croise les doigts à plusieurs reprises dans l’espoir que le bon set d’instruments se charge correctement. De précédents concerts leur avaient valu quelques mésaventures.

Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Anais Neon
Mais depuis un an, Vile Electrodes a déjà franchi une étape, comme en témoigne la réaction du public. Ce dernier reconnaît déjà et applaudi bruyamment les anciens titres, ceux du premier album, The Future Through a Lens. Voici donc un groupe encore jeune, mais dont le répertoire comporte déjà une poignée de standards qu'un public qui n'est pas le sien lui réclame, au premier rang desquels figure le rappel, Proximity : un modèle de musique électronique contemporaine. Chaque élément s’y insère pile au bon moment : les paroles brutes, le rythme massif, les séquences dignes de la Berlin School, mais employées dans une tout autre perspective, et bien sûr la prestation vocale de la chanteuse, probablement la plus captivante de tout le répertoire de Vile Electrodes. A l’issue du concert, le stand de merchandising du duo est immédiatement pris d'assaut par les visiteurs, intrigués par l’extravagant costume de scène tout en latex moulant de la belle Anais, et plus généralement par l’identité visuelle fortement fétichiste du groupe.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014

Robert Waters : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Robert Waters
Jerome Froese solo en tête d’affiche : sur cette scène très particulière, c’est un véritable événement qu’ont réussi à organiser Frank Gerber et Hans-Hermann Hess. Depuis la fondation de Loom en 2011, le fils unique du fondateur de Tangerine Dream, lui-même membre du groupe de 1990 à 2006, a pris une nouvelle dimension. Si bien que, même en solo, ses partenaires de Loom, Robert Waters et Johannes Schmoelling (autre grand ancien de Tangerine Dream de 1980 à 1985) viennent l’accompagner sur scène. Tout à sa guitare, Jerome laisse en effet la haute main à Robert Waters sur les machines pendant toute la durée du concert. Mais, comme il l’explique lui-même, la guitare n’est pas conçue ici seulement comme un instrument solo. Elle participe elle-même à la charpente de chaque morceau. Jerome débute par un extrait de son dernier EP, #! (Shebang), sorti la veille, avant de se livrer à une revue fluide et sans trêve de sa discographie depuis 2005.

Johannes Schmoelling : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johannes Schmoelling
L’entrée en scène tardive de Johannes Schmoelling ne passe pas inaperçue. L’homme est une légende sur la scène électronique, et personne n’a oublié sa contribution à certains jalons essentiels de l’histoire de la musique électronique, comme Tangram, en 1980. A cet instant, c’est bien Loom qui se reforme pour toute la fin du concert. Aussitôt, l’ambiance, plutôt sombre et dramatique jusqu’alors, se fait plus aérienne et romantique. La magie ressurgit comme par miracle. Tout est là : les textures uniques et le toucher reconnaissable entre mille de Johannes. Après seulement un titre de Tangerine Dream période Jerome Froese (La Marche) et un morceau solo de Johannes (A Long Time Ago), le groupe quitte déjà la scène. Mais le public insistant finira par obtenir pas moins de trois rappels : les deux hymnes de Loom, Rejuvenation et Time & Tide (une composition de Johannes et de son fils Jonas), puis le hit grandiose de Tangerine Dream période Schmoelling, Choronzon, qui figura de 1980 à 1983 sur la track list de presque tous les concerts de TD.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese
Johannes Schmoelling aux claviers, Jerome Froese à la guitare s'adonnent sur scène à un dialogue joyeux qui ajoute à l'ambiance. La longue complicité des deux hommes, leur joie de jouer ensemble sont manifestes. Leur prestation est un exemple de l'immense fécondité de cette rencontre intergénérationnelle, qui est aussi une rencontre de styles. Bercé – au sens littéral – aux sons du Tangerine Dream de la grande époque, Jerome a su innover, s’ouvrir au monde et introduire d’autres influences. Le concept de rock électronique, qu'on appliquait autrefois à ce type de musique faute de trouver un genre auquel la rattacher, prend avec Jerome Froese un sens nouveau, et très positif.


jeudi 21 novembre 2013

Bernd Kistenmacher & Picture Palace music live @ Planetarium am Insulaner, Berlin, 16 novembre 2013

 

Le 16 novembre 2013, le Zeiss Planetarium de Berlin accueillait le premier des trois concerts du champion de la Berlin School Bernd Kistenmacher, destinés à accompagner la sortie d’Utopia, son nouvel album, le premier chez Groove Unlimited. C’est également sur le label néerlandais que vient de sortir Remnants, le dernier CD de Picture Palace music, projet parallèle très personnel de Thorsten Quaeschning, partenaire d’Edgar Froese au sein de Tangerine Dream depuis 2005. Avec Picture Palace music, Thorsten assurait la première partie du show avant de rejoindre Bernd sur scène en tant que guitariste d'appoint.

 

Bernd Kistenmacher - Utopia / source : bernd-kistenmacher.blogspot.com
Berlin, le 16 novembre 2013

C'est bien entouré, dans les locaux de la UfaFabrik à Tempelhof, que Bernd Kistenmacher a enregistré Utopia. A ses côtés : le fantasque violoniste berlinois Tthomthom Geigenschrey, le légendaire batteur d'Agitation Free Burghard Rausch, mais aussi la chanteuse grecque Vana Verouti. Cette dernière s'est notamment illustrée dans son pays aux côtés du compositeur contemporain Mikis Theodorakis. Mais pour les amateurs de musique électronique, elle restera à jamais la voix de Heaven and Hell (1975), le mythique album de Vangelis. Vana Verouti, qui intervient sur la chanson-titre du disque de Bernd Kistenmacher, ne participe pas à la tournée, tout comme Burghard Rausch, qu'un accident fâcheux a condamné au repos. En revanche, Thorsten Quaeschning, alias Q, qui a pris part à l’album, non seulement accompagne Bernd Kistenmacher à la guitare sur la tournée, mais il assure également la première partie avec son groupe, Picture Palace music. En somme, comme aux temps glorieux des majors, il s’agit d’une tournée commune de deux artistes estampillés Groove, chez qui l’un et l’autre ont publié leur dernière production.

Picture Palace music - Remnants / source : Picture-Palace-music@Facebook
Picture Palace music n’est pas n’importe quel groupe. Initié par Q en 2003, couvert d’éloges depuis (trois Schallwelle Awards consécutifs du Meilleur Artiste de 2011 à 2013), il profite de la tournée des planétariums de Bernd Kistenmacher pour promouvoir son dernier disque, la bande originale d’un documentaire conçu pour un tel dispositif : Remnants, de Grant Wakefield. Le film se propose d’explorer en time-lapse les vestiges de la civilisation néolithique dans les îles Britanniques. Tourné en Irlande, en Ecosse et bien sûr à Stonehenge, il s’inscrit clairement dans la lignée de Koyaanisqatsi (1982) de Godfrey Reggio. Sur la scène du planétarium, Picture Palace music interprète ainsi en direct la bande son tandis que le film lui-même est projeté en intégralité au plafond, dans sa fulldome version.

Picture Palace music : Jürgen Heidemann, Thorsten Spiller, Chris Hausl, Mirko Rizzello, Thorsten Quaeschning, Sebastian Sadowski / photo S. Mazars
Picture Palace music
Mais comment ne pas jeter également un regard sur les musiciens ? Avec ses airs de chanteur d’opéra, le charismatique Thorsten Quaeschning fait la démonstration d’une belle présence. Il se montre ainsi bien plus exubérant qu’avec Tangerine Dream ou, une heure plus tard, aux côtés de Bernd Kistenmacher. Quant à la musique de Remnants, sa proximité avec la production contemporaine de Tangerine Dream oblige peut-être à reconsidérer à la hausse l'influence de Q sur le groupe d’Edgar Froese, qu’il a rejoint en 2005. Il faut dire qu’en matière de musique électronique, l’instrument fait souvent le larron. Q a ses préférences : ce soir, il se déchaîne sur son Access Virus et sur le Memotron de Manikin Electronic. La firme berlinoise est d’ailleurs représentée dans l’assistance par l’un de ses deux fondateurs, Thorsten Feuerherdt. A l’image du film, la prestation de Picture Palace music se construit comme un vaste crescendo, jusqu’à ce final explosif et parfaitement inattendu. Il est clair que le groupe est fait pour ce genre d’exercice. Nous reparlerons prochainement de Picture Palace music et de son concept si singulier.

Bernd Kistenmacher, Tthomthom Geigenschrey, Planetarium am Insulaner Berlin / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher sous le dôme, avec Tthomthom Geigenschrey
Après une courte pause, c’est au tour de Bernd Kistenmacher de présenter son nouvel album, Utopia. Mirko Rizzello à la batterie (en remplacement de Burghard Rausch, donc), mais aussi Tthomthom Geigenschrey au violon et Thorsten Quaeschning à la guitare s’organisent autour de cette scène si encombrée que les deux derniers vont plutôt jouer à côté de l’estrade. Ou carrément dans le public, comme Tthomthom Geigenschrey, si concentré qu’il ne se formalisera même pas lorsque l’un de ses fils, assis au premier rang, s’amusera à lui taper gentiment sur les fesses en plein milieu du concert ! Tandis que d’impressionnantes projections fractales signées Andreas Schwietzke illuminent le dôme du planétarium (on pense à certaines oeuvres de M.C. Escher), Bernd et ses amis exécutent un long medley de l’album, suivi d’une pièce tirée de son précédent disque, Antimatter (2012). Un rappel permet enfin de découvrir la chanson titre du disque, malheureusement sans la voix de Vana Verouti, mais dans une version instrumentale en tout point fidèle à l’univers musical de Bernd.

Si les styles de Q et de Kistenmacher sont assez éloignés, on retrouve quand même quelques similitudes dans la structure de leurs compositions. Précisément : il s’agit de compositions. Alors que tous deux cultivent une tradition musicale pourtant fondée sur l’improvisation, on sent paradoxalement que chaque note, chaque texture est pensée avant d’être jouée. Bernd Kistenmacher n’a jamais caché son admiration pour Klaus Schulze. Comme lui, il aime débuter par des atmosphères avant d’introduire rythmes et mélodies. C’est le cas ce soir à Berlin. Mais l’auditeur n’est jamais confronté à un mur sonore, comme parfois chez Schulze. De l’atonalité surgit brusquement le ton, du chaos surgit l’accord. C’est que Bernd Kistenmacher ne se livre pas à une prestation 100% synthés. Sous les étoiles du planétarium, ses trois acolytes ajoutent une belle profondeur à ses compositions chatoyantes. Inspiré et travaillé, tel s’annonce Utopia.

Set list : Utopia Live. – Antimatter (What's The Matter ? / It Doesn't Matter / Large Hadron Collider). – [rappel] Utopia (version instrumentale).

 

Prochains rendez-vous avec Bernd Kistenmacher


Utopia Tour
– LWL Planetarium, Münster, 23/11/2013
– Zeiss Planetarium, Iéna, 30/11/2013

Prochains rendez-vous avec Picture Palace music


Synths don't lie Tour 2013
Indulge the Mode, Paulus Kultur Kirche, Dortmund, 22/11/2013
Remnants, LWL Planetarium, Münster, 23/11/2013, 23/11/2013
Remnants, Zeiss Planetarium, Iéna, 30/11/2013
Hello 2014, Zeiss Planetarium, Bochum, 30/12/2013


mardi 23 juillet 2013

Bernd Kistenmacher : musique du progrès par excellence, la musique électronique survivra-t-elle au progrès ?


Bernd Kistenmacher représente la « seconde génération » d’artistes de la berliner Schule : ceux qui, à la suite des maîtres Edgar Froese, Klaus Schulze et Manuel Göttsching, se sont mis à l’électronique dans les années 80. Musicien, Bernd Kistenmacher est également producteur. Son label, Musique Intemporelle, devenu MIRecords, a fait les belles heures du genre pendant près d’une décennie. De passage à Strasbourg, il profitait d’une terrasse à l’ombre de la cathédrale pour évoquer sa carrière, son prochain album, Utopia, et la tournée qui suivra cet automne, mais aussi l’état de l’industrie musicale depuis la révolution Internet.

 

Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher devant la cathédrale de Strasbourg

Strasbourg, le 16 juillet 2013

Tu es connu comme musicien de « musique électronique ». Comment en es-tu venu à intégrer cet univers ?

Bernd Kistenmacher – Avant d’être un musicien de musique électronique, j’ai d’abord été un fan de musique électronique. J’y suis arrivé plutôt jeune, à l’âge de 10 ou 11 ans, par ma famille, ou en écoutant la radio. Autour de 1970, cette musique était encore totalement inconnue. Les groupes comme Pink Floyd et Kraftwerk émergeaient à peine, mais ces sons extraordinaires qu'on entendait alors pour la première fois m'ont plu instantanément. Ils ne m'ont jamais quitté depuis. Il faut dire que j'ai eu la chance de grandir à Berlin. J'ai donc pu assister de très près au développement de cette musique par des artistes aussi réputés que Tangerine Dream, Ashra ou Klaus Schulze. Comme ils étaient tous berlinois, je pouvais presque suivre cette évolution en direct. Jusqu'au milieu des années 70, je ne me suis pas privé de consommer tout ce qui pouvait avoir un rapport avec ce domaine.

Un disque en particulier t'a-t-il marqué ? Qu'en as-tu pensé alors ?

BK – C'est étonnant, j'en ai encore un souvenir très net. Le premier enregistrement du genre que j'ai jamais entendu était ce disque complètement fou des Silver Apples, que ma cousine m'avait passé. Elle m'a ensuite fait écouter la chanson Echoes, de Pink Floyd. Je trouvais ces collages sonores révolutionnaires, incroyables. Bien sûr, d'autres chansons, comme Papa was a Rolling Stone, des Temptations, exploraient déjà cette veine expérimentale : je pense aux effets de réverbération sur la trompette. Mais c'est après qu'il s'est vraiment passé quelque chose, dans cette direction de l'électronique et du psychédélisme qui, selon moi, marque le véritable commencement.

Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Tu évoquais la scène berlinoise. Pourtant, ta musique est un peu différente de celle de Klaus Schulze ou Tangerine Dream. Comment la décrirais-tu en comparaison ?

BK – Clairement, je suis un enfant de la berliner Schule. Parce que c'est cette musique qui m'a influencé, qui marchait et que j'avais envie de faire moi-même. J'étais à l'époque un très grand fan de Klaus Schulze. C'était mon héros. Il l'est toujours. Mais à la fin des années 70 et au début des années 80, le monde de la musique a subi une profonde mutation. Tous ces supergroupes de rock aux solos interminables, tout cet arrière-plan psychédélique, tout cela a été balayé quand les punks ont débarqué. Pas plus que les autres, Tangerine Dream ou Klaus Schulze n'ont échappé à ce bouleversement. Du coup, même eux ne faisaient plus la musique que je voulais entendre. Ce fut l'événement déclencheur qui me donna envie d'en faire moi-même. Mes premiers pas remontent à 1981-1982. J'ai acheté mes premiers instruments, fait mes premiers enregistrements sur un magnétophone à cassettes. Ma motivation, c'était de continuer dans la voie tracée par les pionniers berlinois. J'ai toujours pensé que l'histoire de la berliner Schule n'était pas terminée, qu'on n'en avait pas encore exploré tous les aspects, qu'il en existait encore bien des formes d'interprétation possibles.

Etais-tu déjà musicien ?

BK – Mon père avait essayé de me faire prendre des cours de piano, mais ça n'a pas fonctionné. Je n'avais ni la patience d'apprendre, ni celle de m'exercer. En revanche, ce qui m'est resté pendant toutes ces années, c'est cette passion des claviers. Les synthétiseurs m'ont toujours fasciné. Par la suite, je me suis initié par moi-même à d'autres instruments, mais je n'ai par exemple jamais appris la guitare.

Sur quels instruments as-tu débuté ?

BK – Au début, j'ai tenté de fabriquer moi-même mes propres appareils. Je m'intéressais à la conception des systèmes modulaires, mais c'est vite devenu absurde. On peut continuer indéfiniment à modifier des branchements ou des circuits, sans être plus avancé. Comme la volonté de produire ma musique se faisait de plus en plus pressante, j'ai fini par acheter un premier appareil dans le commerce, le Korg Mono/Poly, un synthétiseur analogique. D'ailleurs, au début, je n'avais que de l'analogique. Après, grâce à un ami, j'ai pu mettre la main sur un Arp 2600, un Arp Odyssey, puis un Arp Sequencer. Puis du matériel de Roland. La totale. Quand on commence avec ces trucs, on ne peut plus s'arrêter. Si bien qu'en 1985, j'avais déjà amassé un sacré équipement. Seulement, l'enregistrement restait quant à lui toujours un peu compliqué. Je ne disposais pas encore de système d'enregistrement multipiste. Je travaillais avec des magnétophones très primitifs. En gros, je jouais en temps réel, je reproduisais ce que j'avais joué, et je recommençais par-dessus. J'ai sorti comme ça deux cassettes, Romantic Times et Music from Outer Space, en 1984 et 1985, mais c'était quand même un peu lourd ! Mes premiers concerts m'ont motivé à aller plus loin. Grâce à un musicien de ma connaissance, j'ai récupéré un huit pistes de Tascam. A partir de là, j'ai réellement pu enregistrer proprement. Et ça a donné mon premier vrai album, Head-Visions, en 1986.

Et depuis ? As-tu cédé aux sirènes du numérique et de la MAO ? Ou es-tu resté un inconditionnel des synthétiseurs analogiques ?

BK – Ça, oui ! Sur scène, je vais d'ailleurs tâcher de réutiliser un peu plus de matériel analogique. Mais, de l'iPad aux synthés vintage, je n'hésite pas à me servir de tout ce qui sonne bien. Je ne veux pas me priver d’un tel spectre d'outils. J'aimerais seulement éviter de monter sur scène avec un ordinateur portable. Personne ne peut prétendre travailler avec un laptop sans logiciel. Il me semble qu'on devrait pouvoir trouver d'autres méthodes de mise en forme sonore que de se pointer sur scène avec Ableton Live et laisser le logiciel tout faire. J'essaie de procéder autrement. En revanche, pour la production pure de son, pas de problème.

Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Tes débuts furent très spontanés. Mais qu'est-ce qui t'a motivé à fonder ta propre maison de disques ?

BK – J'ai rapidement été connu dans ce milieu. Vers 1987-1988, cette musique bénéficiait encore en Allemagne d'une excellente exposition à la radio. Nous avions bien sûr Schwingungen, mais aussi beaucoup d'autres bonnes émissions qui diffusaient ce genre de choses, à Berlin ou dans d'autres Länder. Il n'y a pas de miracle. S'il y a une offre, si ça passe à la radio, les gens s'y intéressent. Si ça ne passe pas, ils n’ont aucune raison de savoir seulement que ça existe. C'est plus que jamais le cas, plus qu'il y a vingt ou trente ans. Ainsi, à l'époque, mes disques ont très vite fait le tour. J'ai pu nouer des contacts. Et j'ai fini par rencontrer des gens qui me disaient « Bon, j'aimerais aussi faire de la musique électronique ». A côté de la branche artistique de mon activité, l'idée de fonder une seconde branche, plus économique, a germé. C'est-à-dire ne plus me contenter de développer la carrière de Bernd Kistenmacher en solo, mais aussi gérer une maison de disque. Ça a commencé avec Timeless Sound. Enfin non. Mes deux premiers disques Head-Visions ‎[1986] et Wake up in the Sun [1987] sont parus sous l'appellation Cosmic Sound Production, mais c’était plutôt de l'autoproduction. Timeless Sounds [1988] a été mon premier vrai label, mais pas pour longtemps. Comme une autre firme portait le même nom, je n'ai plus eu le droit de l'utiliser. Or, comme j'ai toujours eu cette affinité pour la France (et aussi pour l'Angleterre. Selon moi, l'Allemagne, la France et l'Angleterre constituent une sorte de triangle cosmique. Tous les fans de musique électronique ont plus ou moins grandi dans l'un de ces trois pays), j'ai décidé de rebaptiser le label Musique Intemporelle [1989-1995]. Il s’agissait de promouvoir l’idée d’une musique sans texte, d'une musique qui peut te paraître incongrue aujourd'hui mais que tu trouveras formidable dans dix ans, parce qu’elle est – littéralement – intemporelle, qu’elle n'est liée à aucune tendance. Cette pensée me motive toujours. MIRecords suit la même philosophie. J'ai juste conservé les initiales dans un souci de modernisation.

Quelques noms connus apparaissent régulièrement dans le catalogue de Musique Intemporelle : Mario Schönwälder, Rolf Trostel, Günter Schickert, Harald Grosskopf. C’est une petite famille. Vous avez tous plus ou moins travaillé ensemble.

BK – Oui, on se connaît tous. J'ai contribué au développement de certains d’entre eux. Avec Harald, nous avons collaboré sur deux disques, donné des concerts... Les années 90 furent très actives.

As-tu réussi à devenir pro ?

BK – Oui, depuis 2009, je suis musicien professionnel.

Justement, que t'est-il arrivé entre 2000 et 2009 ? Neuf ans de désert discographique. Tu n'as donc plus fait de musique au cours de cette période ?

BK – Si, beaucoup. Mais en 2000-2001, j’ai connu une sorte de passage à vide créatif. Aucune nouvelle idée correcte ne me venait. En même temps, le marché de la musique commençait à subir un important bouleversement : on a commencé à vendre les premiers CD à graver soi-même, le téléchargement illégal s’est développé. De plus en plus pillée, la musique a rapporté de moins en moins aux artistes. Surtout, notre musique a cessé de passer en radio. Mais au-delà de ces problèmes économiques, le fait est qu’à titre personnel, je n'en avais tout simplement plus envie. J'ai donc décidé d'arrêter les frais en 2001, après un concert épouvantable en Italie. Je me suis retrouvé à occuper un emploi de bureau tout à fait normal, loin de la musique, à fréquenter les cours du soir, à essayer de me former. J'avais même l'idée, presque l’espoir, que la musique était derrière moi. Mais l'envie a fini par reprendre le dessus. En 2009, je me suis à nouveau posé la question : « Ne veux tu plus enregistrer un disque, donner un concert ? » La décision n’a pas été simple. Il s’agissait de me lancer dans un processus difficile, qui mettait en cause ma santé, qui représentait aussi une grosse charge pour ma famille. Parce que, cette fois, je me suis dit « D'accord, essaies à nouveau, mais si tu le fais, fais le à fond ». Dans le passé, j’allais toujours au travail régulièrement, j'avais toujours d’autres occupations à côté de la musique. Cette fois, je voulais le faire sérieusement, je me suis obligé à prendre le temps.



Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Tu reviens donc en 2009 avec l’album Celestial Movements, publié chez MellowJet-Records, la maison de disque de Bernd Scholl, qui a par la suite sorti tous tes disques, jusqu’au plus récent, Antimatter, en 2012. Je croyais que tu avais décidé de réactiver Musique Intemporelle. Que se passe-t-il ?

BK – Ça y est, je ne suis plus chez MellowJet. Après quatre disques, nous avons décidé d’en rester là d’un commun accord. Mon prochain album sortira donc cet automne chez Groove, le label néerlandais de Ron Boots. Je destine MIRecords à un autre projet, une idée que je gardais en tête depuis très longtemps : produire à nouveau des vinyles. L'année dernière, j'ai ainsi complètement remasterisé Head-Visions, qui est sorti en vinyle 180 grammes. J’aimerais en publier plus de la sorte. Pour l'instant, il ne s’agit que d’un passe-temps, mais le label existe toujours bel et bien. Simplement, je le réserve à Bernd Kistenmacher en solo. Ça devait arriver tôt ou tard. J’avais ma carrière, les gens m’appréciaient. Mais j’avais aussi envie d’aider les autres avec mon label. Pourtant, à la longue, ça ne fonctionnait plus. J’ai dû choisir entre créer ma propre musique ou vendre celle des autres. Or c'est une responsabilité. Et si tu n’es pas prêt à l’assumer émotionnellement, parce que tu n'as pas envie ou parce que tu préfères t'asseoir dans ton studio, alors tu as un problème. Les gens qui t'ont fait confiance, les artistes qui ont passé un contrat avec toi, sont déçus. Ils se disent que tu n'es pas correct, que tu ne fais pas du bon travail. Ta réputation en pâti, ça peut même prendre des proportions un peu injustes. Parce qu’au fond, tu ne penses pas à mal. Cela dit, oui, il y a problème, il y a conflit.

A propos de conflit, tu as lancé il y a quinze jours une discussion sur Facebook autour d’un nouveau service de musique en ligne en Allemagne, qui s’appelle Ampya [une création du puissant groupe de télévision allemand ProSiebenSat.1]. Ton post a suscité un grand nombre de commentaires. Toi-même, tu es tout sauf enthousiaste. Peux-tu expliquer de quoi il s’agit ? Comment as-tu découvert ce nouveau service ?

BK – Depuis quelques semaines, Ampya fait l’objet d’une campagne de pub intensive à la télévision allemande. C’est une nouvelle plateforme de téléchargement. Très officielle, parfaitement légale, une plateforme de plus parmi tant d’autres. Et mes albums y figurent. Ceux d’un certain nombre de mes amis sur Facebook aussi. Mais d’où génèrent-ils la source de leurs liens de téléchargement, aucune idée ! Ce qui me contrarie par-dessus tout dans cette histoire, c’est qu’on ne demande même plus leur avis aux artistes. S’ils sont d’accord pour céder leurs droits sous quelque forme que ce soit. Ce n’est pas comme si j’étais hostile. Ce développement est irrésistible, il ne pourra de toute façon plus être enrayé. Il ne s’agit pas de cela. Il s’agit simplement de se rendre compte que désormais, la menace ne vient plus seulement de la nébuleuse pirate. Les hackers russes pillent sans cesse nos morceaux, et nous savons bien que nous n’en tirerons pas le moindre bénéfice. Mais quand nos disques surgissent aussi à notre insu sur des plateformes légales, alors je me demande si on peut les considérer comme si légales que ça.

Ah bon ? Ampya est légal, non ?

BK – Oui, à 100% ! Tout est parfaitement en règle. Mais que devient l’artiste dans tout ça ? Comment est-il rémunéré ? Même si je considère les labels avec lesquels je suis sous contrat et qui accomplissent un travail sérieux, qui essaient de placer la musique que j’ai faite ces dernières années sur iTunes ou MusicZeit… même sur ces vecteurs ultralégaux, il faut se rendre compte de la misère qui revient à l’artiste au titre de ses droits. Quelques centimes, littéralement quelques centimes par titre joué. Inutile de me tenir de grands discours, comme celui que m’a fait cet ancien patron de maison de disque d’Allemagne du Sud. Il me disait : « De votre côté, vous postez bien vos vidéos sur Youtube et ça ne vous dérange pas de savoir qu’on pourrait les pirater ». Ce à quoi je réponds que nous vivons dans un monde audiovisuel. Les gens réclament des vidéos parce que ça leur permet aussi de mieux te connaître. Pour moi, c’est de la publicité gratuite. Mais là, on parle de consommation de musique, et personne ne m’a rien demandé. Or c’est quand même légal. A quel moment suis-je censé m’y retrouver ?

Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Jerome Froese pense qu’Ampya a traité directement avec la Gema. Précisément, sur Spotify, l’artiste ne touche que 0.0004 € par titre écouté. C’est pour cette raison que Thom Yorke, de Radiohead, a annoncé hier avoir retiré plusieurs albums de l’offre Spotify.

BK – Il s’y prend peut-être un peu tard.

Selon lui, ce modèle économique représenterait une menace pour les artistes, surtout les plus jeunes.

BK – Oui, parfaitement.

Que peuvent-ils envisager pour faire valoir leurs droits ?

BK – Rien. D’ailleurs, la réactivation de mon label l’année dernière a été comme une forme de réponse désespérée de ma part à tout cela. J’ai voulu presser à nouveau des vinyles, parce que c’était un moyen pour moi de maintenir un lien entre la musique et le matériel. Mais ça ne fonctionne que jusqu’au moment où quelqu’un la numérise et la balance sur Internet. Donc je me suis un peu leurré moi-même. Finalement, on en arrive à la situation où un disque ne permet encore de toucher des droits que dans un très court laps de temps, à sa sortie. C’est le seul moment où l’artiste exerce encore une certaine influence économique. Mais ce qui se passe après lui échappe désormais totalement. Une fois numérisée, la musique peut se retrouver n’importe où. Et ça n’a aucune importance de savoir qui copie, les bons ou les méchants, ce sera copié quoi qu’il arrive, à l’infini. Plus la peine d’espérer en tirer le moindre argent à ce moment-là. On en revient aux origines du rock’n’roll : donner des concerts et y vendre ses disques. Quand les gens viennent, ils viennent pour toi. Ils ont toujours un peu d’argent dans la poche, ils achètent un disque, demandent parfois un autographe. C’est le seul moyen.

Mais quand tu publies tes CD, ils sont pressés. Cela représente quand même un gros investissement, non ?

BK – Oui, mes CD sont pressés, mais je passe toujours par un label pour la production. Je ne prends pas moi-même le risque économique. Je ne le veux pas. En définitive, je m’en tiens au chemin classique. Je pense que tout musicien devrait avoir un contrat avec une maison de disque. C’est elle qui prend le risque financier. C’est sa raison d’être. Elle croit à ce produit, elle investit pour lui, elle trouve elle-même son intérêt à le vendre. Il lui revient ensuite de faire ses comptes avec l’artiste. Mais celui-ci ne s’occupe de rien de tout cela. Il a son contrat et c’est tout. Quand il porte lui-même la casquette de producteur, il doit d’abord s’assurer d’avoir un distributeur, d’avoir vendu suffisamment de billets de concerts ; s’il est son propre distributeur, d’avoir une petite plateforme Internet… c’est un peu plus mouvementé.

Bernd Kistenmacher à Strasbourg / photo S. Mazars
Tu as parlé d'un nouvel album en automne. Une mini-tournée suivra en novembre : trois concerts dans des planétariums. Pourquoi les planétariums attirent-ils autant les représentants de ce genre musical ?

BK – C'est un classique. D’abord pour l'ambiance. Ensuite, parce que nous pouvons nous reposer sur une logistique préexistante : un espace isolé, des places assises confortables où les gens se relaxent, des projections de lumière, des lasers, les étoiles. Tout ce que le musicien a à fournir, c’est le son. Il peut donc se contenter d'une organisation légère. Bon, en fait ce n'est pas si simple que ce que je viens de décrire. En outre, ça accrédite aussi ce cliché de « musique des étoiles ». D’un autre côté, pourquoi pas ? Il y a beaucoup de planétariums en Allemagne, qui de leur côté, ont aussi envie d’organiser ce genre de spectacles. Ces dernières années, j'ai ainsi joué à Münster et à Bochum, toujours à guichets fermés, si bien que je me vois bien encore faire ça quelque temps, jusqu'à ce qu'un organisateur me demande d'essayer autre chose.

Par exemple, te produirais-tu ici ? [je désigne la cathédrale de Strasbourg, derrière lui]

BK – Immédiatement ! L'église catholique l'autoriserait-elle ?

Pas sûr. Toujours à cause de ce concert de Tangerine Dream à Reims en 1974.

BK – Toujours ? Ça alors ! Décidément, ça reste un événement célèbre.

Oui, la télévision française lui a même consacré un documentaire au mois de décembre dernier.

BK – Ah oui, j’en ai entendu parler par Olivier Bégué. Il y a contribué avec quelques amis. Ils sont allés filmer sur place. Mais je n’ai pas vu le film. C'est passé sur Arte ?

Sur France 3. La vidéo est toujours disponible sur Dailymotion. En attendant, que peut-on attendre des concerts prévus en novembre ?

BK – Nous allons interpréter sur scène mon nouvel album, Utopia. Je serai accompagné d’un batteur, qui n’est autre que Burghard Rausch, d’Agitation Free, dont la présence m’enchante d’avance. Il y aura aussi ce violoniste fou, Tthomthom Geigenschrey, assez connu à Berlin et vraiment très doué. Il joue également du violon électrique. La première partie sera assurée par Picture Palace music, le groupe de Thorsten Quaeschning. J’espère encore pouvoir réserver au public l’une ou l’autre surprise.

Les dates : 16/11/2013, Planetarium am Insulaner, Berlin – 23/11/2013, LWL Planetarium, Münster – 30/11/2013, Zeiss Planetarium, Iéna.