Bernd Kistenmacher a publié en décembre dernier son nouvel album, Paradise, qu'il promouvait sur scène depuis le mois d'octobre. A Iéna, où il achevait sa tournée, il prenait le temps d'un bon verre de vin quelques minutes avant son entrée en scène. Une bonne occasion de revenir sur le concept résolument écologique de son nouveau disque, de rendre un dernier hommage à Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream disparu le 20 janvier dernier, et d'évoquer ses projets musicaux, lui qui est l'un des rares artistes professionnels issus de cette niche musicale.
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| Bernd Kistenmacher joue Paradise sous la forêt fractale d'Andreas Schwietzke, planétarium de Iéna 2015 |
Iéna, le 28 février 2015
Bernd, après Utopia, en 2013, tu as décidé d'intituler
ton nouvel album Paradise. Quel sens
donnes-tu à ce terme ?
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| Bernd Kistenmacher – Paradise (2014, MIRecords) |
En 1957, Albert Camus
déclarait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.
La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être
plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Te
reconnais-tu dans cette phrase ?
BK – Nous sommes
les enfants du progrès, et nous voulons continuer à en profiter. Mais le
progrès a un prix très élevé. Nous sommes prêts à tout lui sacrifier : la
nature, comme notre liberté. Donc oui, je me reconnais là-dedans. Il serait
temps de faire une pause et de nous satisfaire de ce que nous avons déjà. Pas
toujours en vouloir plus, toujours plus, encore plus, auf Teufel komm raus – comme on dit si bien en allemand –, quel
qu'en soit le prix, pourvu qu'il y ait le progrès. Ça ne nous mènera pas loin.
Et c'est cette idée
que tu traduis aujourd'hui en musique. L'album a beau être 100% électronique,
il y règne du coup une atmosphère plutôt organique.
BK – Oui, c'est
du 100% électronique. Mais depuis quelques années, je ne cherche plus à me
conformer aux dernières tendances du genre. On peut rechercher le son le plus inédit,
le plus électronique possible, mais on peut aussi, à l'inverse, tâcher d'y apporter
une certaine chaleur humaine. Chez moi, même si la structure reste partiellement
abstraite, des passages plus harmonieux cohabitent avec les moments
expérimentaux. Pour moi, la musique électronique ne doit pas ressembler à une danse
des robots. Jamais. Ça ne conviendrait pas à ce que j'essaie de faire. Un
manifeste humaniste doit « sonner » humain.
Mais si la
technologie est la grande coupable, n'est-il pas paradoxal d'utiliser des
synthés, du courant électrique, pour la dénoncer ?
BK – C'est un
point important… et tellement plus visible pour qui utilise un synthétiseur !
Un peintre n'a pas besoin de se demander d'où vient son pinceau, ni dans
quelles circonstances il a été fabriqué. C'est vrai, j'utilise une technologie
plus gourmande, qui a probablement un éco-bilan négatif, mais c'est elle qui
existe actuellement. Rien ne nous empêche d'imaginer des solutions : des sources
d'énergie propres ou – pourquoi pas ? – des synthés organiques. Mais le fait
qu'aucun de nous ne soit un ange, ne soit totalement innocent, ne doit pas nous
empêcher d'y réfléchir.
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| Un aperçu de la forêt fractale d'Andreas Schwietzke sous le dôme du planétarium de Iéna |
Depuis quelques temps, tu travailles tes visuels sur scène avec un artiste qui s'appelle Andreas Schwietzke. Qui est-ce ?
BK – J'ai fait sa
connaissance sur Facebook. C'est là que j'ai découvert son travail. C'est un
artiste peintre qui a vécu en Espagne, qui a produit beaucoup avant de devoir
rentrer en Allemagne. Désormais, il se consacre plutôt à la peinture assistée par
ordinateur. Il fabrique des fractals, ce genre de choses. Il élabore
essentiellement deux types d'images : de vastes structures architectoniques, et
des paysages abstraits. Nous avons commencé à travailler très en amont sur Paradise. Il en est advenu cette immense
abstraction forestière, que j'ai aussitôt jugée parfaite pour ce que j'avais en
tête. C'est irréel, on peut s'y perdre. Et ça passe très bien dans un
planétarium.
Dans trois semaines
aura lieu la nouvelle cérémonie des Schallwelle Awards. Les votes sur Internet révèlent
qu'en 2014, comme l'année précédente, près de 150 nouveaux albums ont été
publiés dans le genre. Cette profusion est-elle une bonne nouvelle ?
BK – Je ne sais
pas si c'est une bonne nouvelle. C'est d'abord un fait. C'est comme ça. Quant à
savoir comment l'évaluer, je ne saurais pas. D'ailleurs, j'essaie de ne pas trop
me laisser distraire. Je ne veux pas faire subir trop d'influences à mon propre
travail. Depuis le début des années 2000, la musique électronique a un peu
perdu son côté élitiste. Les pionniers, ceux qui ont développé ce style et qui
commencent à disparaître, faisaient une musique très particulière sur des
instruments très particuliers. Et très chers. Ce qui leur permettait de se
distinguer. Ces gens pouvaient vivre de leur musique. Depuis, ils ont été
rejoints par d'autres. Les machines sont devenues si petites, si bon marché, si répandues,
qu'on les trouve même chez les discounters. Du coup, plus personne ne peut se différencier
et tout le monde fait un peu la même chose. Quand on voit par exemple les
photos que postent les musiciens sur Facebook aujourd'hui, rien ne permet de
distinguer un studio d'un autre. Ils possèdent les mêmes instruments et donc produisent
souvent la même musique.
BK – Je regrette
de n'avoir pas pu faire sa connaissance plus tôt. Je ne l'ai rencontré pour la
première et la dernière fois de ma vie qu'en mai de l'année dernière, à
l'occasion du concert de Tangerine Dream à l'Admiralpalast de Berlin. Nous
avons pu échanger quelques mots. Il connaissait mon nom, ce qui m'a touché. C'est le genre de type avec lequel j'aurais pu bavarder la moitié de
la nuit. Il aurait eu des tas de choses à raconter. Mais c'est trop tard. Sa
mort a été un vrai choc pour moi.
Dans cette niche, peu
de musiciens ont pu, comme lui, devenir professionnels. Tu en fais partie.
Qu'est-ce que cela signifie ? Dois-tu obligatoirement sortir un disque par an ?
Comment organises-tu ta vie professionnelle ?
BK – Non, je ne
suis pas obligé de sortir un disque par an, mais il ne faut jamais dire jamais.
Je pourrais très bien publier un autre album dans six mois… ou dans deux ans. Normalement,
je respecte certaines règles de calendrier. Mais aujourd'hui, je veux briser un
peu le cercle routinier album/concert/album/concert. J'ai beaucoup de projets,
mais ils ne sont pas tous orientés obligatoirement vers la réalisation d'un
nouvel album. Pour la même raison, je n'ai pas prévu de nouveau concert pour le
moment. Si les choses évoluent d'elles-mêmes en ce sens, alors pourquoi pas un
nouveau disque dès l'automne ?
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| Bernd Kistenmacher live @ Zeiss-Planetarium Jena 2015 |
Musicalement, ce prochain album explorera-t-il la même philosophie que ses deux prédécesseurs, Utopia et Paradise ?
BK – Oui, s'il y
a une certitude, c'est bien celle-ci. Mais je ne souhaite rien dévoiler
précipitamment. Je pourrais t'annoncer un truc, et finir par en réaliser un
autre. Je veux aussi me laisser surprendre. Depuis quelques mois, je suis
surtout occupé à cultiver mon fond de catalogue. J'ai créé ma propre plateforme
commerciale. J'utilise pour le moment Bandcamp, où sont désormais disponibles
tous mes disques. Plus exactement, tous ceux dont j'ai récupéré les droits.
Pour l'heure, seul Utopia reste
encore la propriété de Groove Unlimited. Je vais ouvrir une structure semblable sur iTunes dans les
prochains mois. Ça me permettra de couvrir les deux plus importants portails de
distribution légale de musique. Je consacre aussi un certain temps à retirer
tous mes titres des plateformes de streaming [nous en avions déjà parlé lors
d'une précédente interview]. Et je ne parle même pas de l'offre illégale. On ne peut pas
l'ignorer. Mais pour se donner au moins une chance de l'assécher, il fallait qu'une
offre légale existe. De mon point de vue, il s'agit de lancer un signal à celui
qui serait tenté : «Voilà, je ne peux pas contrôler dans ta tête où tu te
procures ta musique mais sache qu'il existe aussi une offre légale. Ça coûte un
peu d'argent, mais c'est légal.»
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| B. Kistenmacher – Head-Visions (1986-2012, MIRecords) |
BK – C'est aussi l'objectif.
Album après album. Mais seulement dans les cas où ça vaut vraiment le coup. Je
ne dispose malheureusement plus des bandes originales de certains de mes plus
anciens disques. Par chance, je les avais pour Head-Visions [1986], bien conservées et bien complètes, ce qui m'a
permis de réaliser un travail de remasterisation très sérieux. Je vais essayer
ensuite avec Wake Up In The Sun [1987],
dont je possède aussi les originaux. Hélas, ce sera plus difficile pour Kaleidoscope, le troisième album [1989],
que j'avais enregistré selon des techniques nouvelles et très différentes. Quoi
qu'il en soit, je vais continuer à dépoussiérer, à remasteriser mon vieux
matériel, même si tout ne sortira pas en 33 tours. Je ne crois pas que le
résultat soit forcément meilleur parce que le son a été repiqué sur vinyle. Et
puis il faut que ça intéresse quelqu'un.
Qui achète les
vinyles ?
BK – Oh, il y des
gens à qui ça plaît. De plus en plus. Ça ne part pas aussi vite que des petits
pains, évidemment, mais ça revient tout doucement. En revanche, comme toutes
les plateformes ne permettent pas de vendre des LP, je les propose souvent moi-même
en exclusivité. Ça nécessite de ma part un sérieux travail de communication,
afin que les gens qui s'intéressent à Bernd Kistenmacher, qui viennent d'écouter
l'un de ses disques, sachent qu'il existe aussi une version LP.
BK – Rien du tout
! C'est une discussion qui revient souvent. Quand on assiste à des concerts, on
voit des cheveux gris dans le public et on se lamente : « Il n'y a pas assez de
jeunes !» Mais les jeunes ont bien le droit d'écouter une autre musique. Nous
venons d'une génération singulière, qui a grandi avec Pink Floyd et Led
Zeppelin, le rock et la musique électronique, et nous continuons bien à les
écouter, eux. Nous avons grandi avec, nous vieillissons avec. Sincèrement, je
crois que notre musique mourra avec nous.
Tu ne feras donc
jamais de dubstep !
BK – Non. Je ne
pourrais pas me corrompre à ce point ! Tu ne peux composer que la musique qui
vient de ton âme. Ça ne m'empêche pas d'en écouter, il ne s'agit pas de cela.
Mais je ne vais pas commencer à me raser les cheveux et à porter un képi pour
faire jeune. Ce ne serait pas authentique. Nous vieillissons, il faut
l'accepter. Je me réjouis, bien sûr, si des jeunes aiment ma musique. Et il y
en a. Mais de là à tenter de me faire passer pour ce que je ne suis pas, le
chantre de la next generation ou je
ne sais quoi, non ! Vois-tu, j'habite à Berlin, et j'écoute quotidiennement la
radio. Là-bas, la musique électronique, c'est Electronic Beats et ce n'est pas du tout
le même genre. Pas de Vangelis, pas de Schulze, encore moins de Kistenmacher. Ils
ne me connaissent même pas. Si tu les appelais pour leur dire qu'il y a un type
à Berlin qui donne un concert de musique électronique, ils te demanderaient
aussitôt : « Ah oui ? Dans quel club il joue ?» Et même s'ils se pointaient,
ils t'objecteraient probablement que ma musique n'est pas exactement celle de
leur public-cible. C'est ainsi qu'ils raisonnent. Pourquoi leur courir après ?
Je fais ma musique, elle plaît à un certain public. Ça me suffit amplement.






































