Affichage des articles dont le libellé est Eindhovense School. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Eindhovense School. Afficher tous les articles

jeudi 10 avril 2014

Synth.nl : Michel van Osenbruggen, collectionner n’est pas jouer

 

Michel van Osenbruggen a collectionné les synthétiseurs bien avant de devenir lui-même musicien. Sous le nom de Synth.nl, un pseudonyme qui allie sa passion des synthés et son travail de développeur web, il s’est imposé, en à peine sept ans, comme l’un des artistes majeurs de la scène néerlandaise sur le label Groove Unlimited. Cet avènement relativement récent ne l’a pas empêché de remporter déjà deux Schallwelle Awards. Mais c’est en simple visiteur qu’il assistait cette année à la remise des prix sous le dôme du planétarium de Bochum. L’occasion de revenir sur ses débuts, parrainés par Ron Boots, et sur son immense collection, soigneusement entreposée dans son studio « Apollo ».


Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Michel van Osenbruggen alias Synth.nl (photo : Chris van den Hout)

Bochum, le 29 mars 2014

Je pose toujours la même question en premier : quand et comment as-tu découvert le monde de la musique électronique ?

Synth.nl – Un ami du lycée avait acheté Oxygène, de Jean-Michel Jarre. Ce disque m’a impressionné à tel point que moi, le fan de métal, je suis devenu instantanément fan d'électronique. A l'époque, j'étais dans ma période Iron Maiden. Il faut dire que je ne comprenais encore rien aux paroles. Depuis, ce n'est plus vraiment mon truc. Avec Oxygène, j'entendais pour la première fois une musique radicalement différente, qui me captivait aussi d'un point de vue technique. J'ai toujours été passionné par l'ingénierie, l'électronique, les ordinateurs.

C'est même le cœur de ton métier, non ?

Synth.nl – Exact. Après le service militaire, j'ai commencé à travailler dans les technologies de l'information, pour une firme d'électronique qui développait toutes sortes d'outils. J'y ai écrit des logiciels, codé, assemblé, développé des puces et des microprocesseurs. Encore aujourd'hui, je continue à travailler dans l'univers des réseaux. En 1996, j'ai fini par créer ma propre entreprise, spécialisée dans le développement Internet.

Tu décris parfois ton premier album AeroDynamics (2007) – un disque très positif et joyeux – comme une sorte de thérapie. Pourquoi ?

Synth.nl – Dès que j'ai fondé mon entreprise, j'ai commencé à travailler jour et nuit, sept jours par semaine. Le manque de sommeil pendant des années a fini par provoquer un crash. En 2005, j'ai traversé un burnout épouvantable. Je me suis retrouvé à la maison, sommé de me reposer. Il se trouve que je collectionnais des synthés depuis un certain nombre d'années, mais essentiellement pour leur côté technique, pas pour jouer. J'ai alors pensé que la musique serait un bon moyen de sortir mon esprit de la spirale de la dépression. Donc oui, j'ai voulu créer un disque joyeux pour me réconforter moi-même.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Synth.nl aux Schallwelle Awards 2014
Tu as déjà remporté deux Schallwelle Awards [en 2010 : Meilleur Album (vote du public) pour OceanoGraphy, et en 2012 : Meilleur Album international avec Apollo]. Comment ressens-tu cette reconnaissance de la part des connaisseurs ?

Synth.nl – C'est toujours agréable d'être reconnu. Je me suis retrouvé projeté sur cette scène sans en avoir la moindre idée. Je ne soupçonnais même pas son existence avant de rencontrer Ron Boots. Je ne connaissais de la musique électronique que sa face mainstream, commerciale. C'était déjà extraordinaire d'être nommé. Alors gagner ! C'était une vraie surprise.

Qu'y a-t-il de si particulier ici en Allemagne ?

Synth.nl – Depuis les premiers développements de la Berlin School, l'Allemagne a une longue tradition de musique électronique. Elle y est bien plus populaire et répandue qu'aux Pays-Bas.

Mais n'existe-t-il pas aussi une « dutch connection », une Eindhovense School, comme dit Ron Boots ?

Synth.nl – Oui, mais très largement inspirée par la Berlin School, me semble-t-il. Malheureusement, je n'ai rien découvert de tout cela en direct. Je n'ai remarqué cette scène qu'à partir du moment où j'ai moi-même commencé à jouer. D'une certaine manière, je reste encore aujourd'hui un novice dans ce milieu, puisque je n'y ai pas de racines. Mon premier album ne remonte qu'à 2007.

Tu es un novice mais tu ne manques pas d’idées. Parlons de la compilation Dutch Masters. Si j'ai bien compris, c'était ton idée ?

Synth.nl – Oui. Auparavant, Ron Boots avait déjà fait de l'excellent travail avec une série de compilations intitulée Analogy. L'un de mes premiers morceaux a paru sur l'une d'entre elles. Mais il a laissé tomber après trois éditions. J'ai repris l'idée, en pensant plus particulièrement à centrer la compilation sur la scène néerlandaise, qui compte un grand nombre de bons musiciens. Il a spontanément été décidé de demander à chacun de travailler à partir d'un tableau célèbre du peintre néerlandais de son choix. Le principe a enthousiasmé Ron. Nous avons envoyé des emails à une quinzaine d'artistes et au bout d'une semaine, tous avaient répondu favorablement.

Pourquoi as-tu choisi La Ronde de nuit de Rembrandt (1642) ?

Synth.nl – J'aime beaucoup cette peinture. C'est l'un des plus célèbres tableaux des Pays-Bas. Une œuvre immense, impressionnante, qui contient énormément de détails. Je peux l'admirer des heures et découvrir en permanence de nouveaux éléments, au point que je m'imagine parfois en faire partie. C'est cette impression d'entrer dans le tableau que j'ai essayé de traduire en musique.

Les couvertures des disques de Synth.nl / source : www.synth.nl
OceanoGraphy et Apollo, les deux albums de Synth.nl primés aux Schallwelle Awards
Dutch Masters, la compilation initiée par Michel van Osenbruggen

Comment construis-tu un disque ? Te laisses-tu parfois guider par ton équipement ?

Synth.nl – Je suis très visuel. Un album commence donc toujours par une image, une invitation au voyage, comme si j’allais dans un autre monde et que je décrivais ce que j’observe en chemin. C’est exactement de cette manière que j’ai procédé pour La Ronde de nuit. Aucun appareil n’est impliqué à ce stade de la composition.

Jusqu’à présent, toute ta musique a été publiée chez Groove Unlimited, la maison de disques de Ron Boots. Comment est née cette collaboration ?

Synth.nl – J'ai connu Ron par hasard, en 2005. Je fréquentais un forum intitulé synthforum.nl, destiné aux fans de synthés. Une fois par an, les administrateurs organisent une sorte de meeting. En tant que novice, j’ai pensé qu’il serait bon que j’y participe pour rencontrer des gens. Mon entreprise construisait justement cette année-là ses nouveaux bureaux. J’ai invité tous les membres à venir, munis de leur équipement. Ron était là. Il m’était très sympathique, même si je ne savais pas qui il était, ni ce qu'il représentait. Nous n'avons parlé que de synthétiseurs. Je crois avoir mentionné que je préparais moi-même un disque dans le style de Jean-Michel Jarre et Vangelis. Il m’a entendu, mais sans trop réagir. Quelques mois plus tard, j'ai acheté un synthétiseur sur Internet à l’un des membres du forum qui s’est révélé être Ron. Je suis allé dans son studio pour récupérer l'engin. Là, il m'a reconnu et m'a demandé tout de go si mon album était déjà prêt. Je lui ai répondu affirmativement, tout en précisant que je recherchais encore quelqu'un pour le mixer et le masteriser, parce que je n’y connaissais rien à l’époque. « Tu l'as ici avec toi », a-t-il insisté ? Je ne l’avais pas, mais je lui ai envoyé sur le net. Il a alors écouté quelques titres, qui l’ont tellement enthousiasmés qu'il m'a immédiatement offert de signer un contrat et de sortir le disque sur Groove. Pendant que nous travaillions ensemble au mixage, l’alchimie a tout de suite opéré. Il est maintenant l'un de mes meilleurs amis.

Michel van Osenbruggen et Remy Stroomer enregistrent PrimiTiveS / photo : Marina van Osenbruggen
Remy et Synth.nl enregistrent PrimiTiveS
(photo : Marina van Osenbruggen)
Tu semble avoir beaucoup d'amis, car ton dernier disque [PrimiTiveS, 2013] est aussi une collaboration avec un autre représentant de cette scène néerlandaise : Remy. Comment est né ce projet ?

Synth.nl – Ce fut aussi une coïncidence. J'avais déjà produit un album en collaboration auparavant, c’était justement avec Ron [Refuge en verre, 2010]. Mais c’était une sorte de projet de vacances. Nous en préparons un autre qui va bientôt sortir. J'ai rencontré Remy à force de fréquenter les événements réguliers de cette scène comme le E-Day ou le E-Live. Il avait l'air cool. Nous sommes allés dîner et, pendant le repas, nous avons convenu de jouer ensemble pour voir où ça nous mènerait. Nous nous sommes retrouvés dans mon studio une première fois, pour essayer d’enregistrer uniquement un titre. Il se trouve que nous avons une approche de la musique complètement différente. Tu le sais peut-être, Remy a suivi une formation classique, il a étudié la musicologie. Lors de notre session, il a commencé à développer toutes sortes de théories et de concepts. Je ne comprenais strictement rien à ce qu'il me racontait. A un moment, je l’ai interrompu et lui ai dit « Tais-toi et joue ! » Le résultat nous a tellement satisfaits que nous l’avons publié.

Tout cela s’est passé dans ton studio. Parlons-en. J'ai vu le petit documentaire que Thomas de Rijk t'a consacré. On y voit le studio. Mais à mes yeux, il ressemble plus à un magasin d'instruments de musique !

Synth.nl – Je suis un collectionneur, j'ai ça dans le sang. Je me suis procuré mon premier synthé quand j'avais 18 ans. J'en ai presque 45. J'en achète toujours un à trois chaque année. Mais je ne vends jamais rien ! Au départ, le studio était dans ma maison, à l'étage. Mais à force, j'avais accumulé tellement de matériel que l’endroit était devenu trop exigu. L'autre problème, c'était le bruit. D'habitude, j'enregistre ma musique la nuit, quand ma femme et nos enfants dorment. Après le travail, je consacre d’abord mon temps à la famille. A l’époque, ce n’était donc que vers onze heures, quand tout le monde dormait, que je pouvais monter au studio. Hélas, même quand je jouais avec mon casque, ma femme entendait ma chaise craquer ou mes doigts parcourir le clavier. Il fallait absolument trouver un autre endroit. Mais en même temps, je ne voulais pas avoir à me déplacer à chaque fois chez quelqu’un d’autre ou dans un studio professionnel. J'ai contacté une entreprise. La solution a consisté à creuser un grand trou dans le jardin et à installer le studio sous terre.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Synth.nl dans son studio (photo : Chris van den Hout)
Ta collection comporte-t-elle quelques collectors ?

Synth.nl – J’ai eu la chance d’acheter certains appareils horriblement chers à une époque où ils étaient bon marché. J’en ai fait venir de partout dans le monde, du Japon, des Etats-Unis, du Canada. Je me suis également beaucoup fourni sur le marché de l’occasion. La plupart des grosses marques sont représentées dans mon studio. L’une de mes dernières acquisitions n’est autre qu’un EMS VCS 3. Un jouet extraordinaire, hors de prix, mais que j’ai trouvé en parfait état. C’est important. Je ne veux acheter que du matériel en excellente condition. Le son mais aussi l’aspect doivent être parfaits.

J’imagine que tu as toutes les compétences techniques pour fabriquer toi-même ce type d’engin.

Synth.nl – En effet. Il y a quatre ans, j’ai entrepris la construction d’un système modulaire, qui commence à prendre forme. J’aime fabriquer des objets, j’aime la sensation de créer quelque chose à partir de rien, et puis soudain, un jour, ça fonctionne ! C’est encore mieux si je peux m'en servir sur un album.

As-tu déjà envisagé de louer le studio à d'autres artistes ?

Synth.nl – On me l'a déjà demandé. Mais comme c'est un endroit privé, je ne le souhaite pas. Le jeune Jeffrey, qui a 15 ans, et que tu connais peut-être, est venu deux fois. Je fais volontiers visiter l’endroit à des enthousiastes comme lui, je leur montre tout ce qu’ils veulent, je les laisse pianoter. Mais ça doit rester entre amis, je ne veux pas en faire une entreprise commerciale. J'ai déjà suffisamment de travail.

As-tu prévu des concerts cette année ?

Synth.nl – Oh, mais je n’ai jamais donné de concert. Et je n’en donnerai probablement jamais. Je suis avant tout un musicien de studio.

Pour quelle raison ? Ta musique ne se prête-t-elle pas au direct ? Y aurait-il trop de playback à ton goût ?

Synth.nl – Sûrement. Mais pour être honnête, le plus gros problème, c'est que l’idée même de monter sur scène me terrorise. Je n'aime pas être le centre d'attention. Même au sein de ma propre entreprise, quand je dois faire une présentation, je préfère qu’il n’y ait pas plus de huit auditeurs. Au-delà, c’est la panique !

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Marina van Osenbruggen
Synth.nl (photo : Marina van Osenbruggen)
Quels sont tes plans ?

Synth.nl – Comme je le disais, je travaille à ce nouvel album avec Ron Boots, qui devrait sortir cette année, même si j’en suis de moins en moins sûr. Il se trouve que j’ai fondé une nouvelle entreprise l’année dernière. Commencer quelque chose de nouveau, financer un projet, c'est toujours difficile, particulièrement ces temps-ci. Je suis donc obligé de laisser un peu la musique de côté, parce que je dois consacrer énormément de temps à tout ce travail de mise en place. A nouveau, me voilà débordé de travail. Tu dois te dire que certains n'apprennent décidément jamais rien ! Mais si. Ma première expérience m’a été utile. J’essaie à présent de trouver un équilibre.



lundi 16 décembre 2013

Ron Boots et la Eindhovense School : une vie dédiée à la musique

 

Même en Belgique, où se déroule le premier B-Wave Festival, l’influence de l’Allemagne reste palpable. Mais la Berlin School n’est pas la seule école de musique électronique old school. S’il faut parler des Pays-Bas, et s’il faut parler de musique électronique, alors tous les chemins mènent à Ron. Natif d’Eindhoven, synthésiste depuis bientôt trente ans, créateur du label et du site de distribution en ligne Groove Unlimited en 1997, organisateur du E-Live, festival annuel de musique électronique, Ron Boot est sans doute la figure centrale du genre dans son pays. Ce personnage généreux et positif, dévoué à sa passion et aux autres, trouve même le temps d’animer son propre podcast, Dreamscape Radio. Il sait aussi se faire l’observateur avisé des mutations de l’industrie musicale. Entretien à Heusden-Zolder, entre deux concerts.

 

Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / photo : A. Savin (c)(c), source : Wikipedia
Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / (photo : A. Savin)

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Dis-moi, Ron, comment as-tu découvert la musique électronique ?

Ron Boots – Ouh ! C’est une longue histoire ! Je suis fan depuis mes 14 ans. J’en ai 52 aujourd’hui. J’ai commencé à écouter Pink Floyd, Mike Oldfield, les premiers albums de Vangelis, le rock progressif de Genesis – spécialement à leurs débuts avec Peter Gabriel –, Saga… J’aimais aussi Tangerine Dream et Klaus Schulze mais pas leurs premiers disques. Je trouve Zeit [de Tangerine Dream, 1972] et Cyborg [de Klaus Schulze, 1972] vraiment trop sinistres. Ce n’est pas mon truc. En revanche, j’ai immédiatement aimé Schulze à partir de Blackdance [1974], et Tangerine Dream avec Phaedra [1974] et Ricochet [1975].

Tu cites parfois d’autres influences, comme la musique ambient.

RB – Oui, mais l’ambient est arrivée plus tard. Dans les années 70, on pourrait à la limite déjà nommer ambient les plages les plus tranquilles des disques de Pink Floyd ou Alan Parsons. En revanche, j’aimais déjà la musique classique. Je suis un grand fan de Beethoven et de Grieg. Et curieusement, j’ai Mozart en horreur. Ne me demande pas pourquoi. Au lycée, nous avions fondé un groupe de rock avec des amis. On jouait les chansons du top 40, n’importe quel titre accrocheur faisait l’affaire. Du style : « Whatever you want, whatever you like » [il fredonne le tube de Status Quo]. A cette époque, je ne savais même pas jouer d’un instrument. Je me suis donc mis au chant, simplement parce que j’avais remarqué que le guitariste et le chanteur emballent toujours les plus jolies filles. Depuis lors, je n’ai plus jamais quitté le monde de la musique. En 1984, j’ai acheté mon premier synthé et j’ai commencé à produire de la musique électronique. A Eindhoven, il existait alors un petit cercle d’amateurs. Après avoir découvert mes cassettes, ils m’ont demandé de rejoindre leur bande.

Est-ce de là que provient la notion de « Eindhovense School », « L’école d’Eindhoven », dont on parle parfois en référence à la Berlin School ? Comment les deux écoles se distinguent-elles musicalement ?

RB – La Eindhovense School est liée à la concentration, autour d’Eindhoven, d’une petite communauté de fans de Tangerine Dream et de Klaus Schulze, qui s’étaient regroupés au sein d’une association : KLEM [Klub Liefhebbers Elektronische Muziek]. Sous la houlette de son fondateur, Frits Couwenberg, le club a commencé par publier un magazine bimestriel, avant de lancer son propre festival annuel, le KLEMdag, en 1988. Plusieurs membres de l’association étaient musiciens. C’est là que j’ai rencontré des artistes comme Bas Broekhuis et Eric van der Heijden. En 1989, Bas et moi avons eu l’idée de fonder une compagnie, Synteam. L’essentiel de nos activités consistait à publier des cassettes et à organiser des concerts, souvent dans des églises. Ce sont ces manifestations qui nous ont permis peu à peu de développer un style qui nous était propre, certes largement inspiré de la Berlin School, mais plus léger. Les séquenceurs restent la base, mais ils sont moins proéminents. Nous ajoutons toujours une touche mélodique.

Irais-tu jusqu’à dire qu’il s’agit d’une musique plus joyeuse ?

RB – Plus joyeuse, non, mais plus décontractée, assurément. Nous ne cultivons pas ce côté sombre parfois associé à la Berlin School, ce côté doombient. Notre musique renferme un petit peu plus d’espoir, comme je le répète souvent. C’est le fondement de la Eindhovense School. Et tout vient en fait de ces quatre ou cinq musiciens.

Ron Boots - Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand / sources : (1+2) Discogs, (3) Cue Records
Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand : trois disques de Ron Boots, trois ambiances

D’après les titres et les couvertures de tes disques, je dirais que tu aimes particulièrement la science-fiction. Est-elle ta seule source d’inspiration ?

RB – J’aime la science-fiction, c’est un fait. J’aime lire de la SF, même si je n’ai plus le temps aujourd’hui. En tout cas, j’en ai lu beaucoup. Je suis aussi un grand amateur d’histoire. J’ai toujours rêvé de devenir prof d’histoire. Comme j’ai commencé à travailler à 18 ans, ça ne s’est jamais fait. Mais toutes ces passions imprègnent effectivement ma musique. Par exemple, Dreamscape, mon premier CD [1990], évoque l’état de conscience qui survient quand tu fermes les yeux et que tu écoutes de la musique. Different Stories and Twisted Tales [1993] traduit en sons quelques légendes des temps anciens. J’ai consacré Acoustic Shadows [2006] aux guerres mondiales. Et sur See Beyond Times and Look Beyond Words [2008], je mets en musique les histoires d’écrivains comme Stephen King.

Ton dernier disque, Signs in the Sand, publié en 2012, s’attache-t-il aussi à un concept particulier ?

RB – Cette fois, l’idée était de composer un album à la manière de Klaus Schulze. Il s’agit d’un hommage à la période de Klaus que je préfère, de 1975 à 1981.

Ron Boots et Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 / photo : André Stooker, source : Remy Stroomer
Ron Boots et Remy live @ Haarlem (photo : André Stooker)
1981, c’est l’année de son excellent Trancefer.

RB – Oui, mais moi, l’album de lui que je préfère sera toujours X [1978]. J’ai voulu reproduire ce style, tout en ajoutant ma propre touche. La musique de Signs in the Sand résulte d’un concert dans une église de Haarlem en mai 2012, au cours duquel intervenaient un vrai orgue et un vrai chœur. Mais le titre en lui-même n’a pas de signification particulière. Il ne faut pas trop accorder d’importance à mes titres ! Désormais, je me contente simplement d’éviter les références trop évidentes à l’espace, aux voyages et aux étoiles si souvent associées à ce style de musique.

Hors des Pays-Bas, tu es bien connu ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, pour d’évidentes raisons. Qu’en est-il de la France ?

RB – Figure-toi que j’ai eu mon heure de gloire en France. Il fut un temps où j’y ai joui d’une certaine notoriété. J’avais même un agent ! Il m’a trouvé plus d’une date. En 1995, je me suis produit à Dunkerque, à l’occasion d’un festival sur la plage, devant 12000 personnes ! J’ai joué dans plusieurs planétariums importants, comme à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, ou au planétarium de Villeneuve d’Ascq, près de Lille. Mon dernier concert en France doit remonter à 2001-2002. Tout ça parce que l’agent en question, qui pratiquait cette activité pendant son temps libre, avait décidé d’arrêter. Mais ce fut une grande période, au cours de laquelle j’ai même eu droit à mon propre bac « Ron Boots » au rayon « new age et musique synthétique » du Virgin Megastore de Paris. Il y avait aussi une scène très active en France à cette époque.

Ce succès t’a-t-il permis de devenir professionnel ?

RB – Oui et non ! Je pourrais me permettre de vivre de mes compositions, mais alors il me serait impossible de financer mes autres activités. J’ai donc un job à temps partiel. Je travaille trois jours par semaine dans un magasin de musique où je vends des instruments électroniques. Ça me permet de découvrir de nouveaux disques, de tester de nouveaux instruments, et éventuellement de les acheter beaucoup moins chers. Je reste au fait de l’actualité et des derniers développements technologiques. Tout ça, de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais l’argent que j’en retire, je peux le réinvestir dans Groove. C’est le plus important.

Voilà qui nous amène à deux autres piliers, tout aussi essentiels, de ta carrière : la maison de disque Groove Unlimited et le festival E-Live.

RB – Quand, en 1998, Frits nous a annoncé qu’il arrêtait le KLEMdag, j’ai trouvé que c’était trop bête, parce qu’il s’agissait d’un événement reconnu. Je lui ai alors fait part de mon intention de prendre le relai. Il a acquiescé, à condition que je n’utilise pas le nom de KLEM. Un an plus tard, en 1999, nous organisions le premier E-Live. Ça fait quinze ans. En comptant le KLEMdag, je poursuis donc cette aventure depuis un quart de siècle.

Et qu’est-ce que le E-Day ?

RB – Après quelques années, j’ai remarqué que nous commencions à nous trouver à l’étroit, car beaucoup de nouveaux groupes voulaient jouer chez nous, or nous n’avions qu’un festival. Comme le printemps ne croulait pas sous les événements à cette époque, nous avons sauté sur l’occasion pour en ajouter un second. Nous avions déjà l’endroit, la salle et les artistes, alors pourquoi pas ? Le premier E-Day s’est déroulé en 2005. Mais dès le début, il fut conçu dans un esprit un peu différent du E-Live. E-Live, c’est la Berlin School, la musique électronique traditionnelle : Ian Boddy, Mark Shreeve, Radio Massacre International, Loom, Tangerine Dream. E-Day nous a permis de programmer d’autres styles de musiques, comme l’ambient, avec Michael Stearns et Robert Rich. Déjà en 1999, un musicien ambient s’était produit au E-Live : le Norvégien Biosphere, alors pratiquement inconnu. Cela montre bien que mon intérêt pour ce style n’est pas nouveau.

Le public attiré par ce genre de festival semble décroître d’année en année. Est-ce inquiétant ?

RB – Il y a eu une décrue c’est vrai, mais la tendance s’inverse à nouveau. Cette année, par exemple, E-Live a attiré plus de visiteurs (environ 280) qu’il y a trois ou quatre ans. En ce qui concerne le B-Wave Festival, on ne peut pas encore comparer, puisqu’il s’agit d’une première. C’est l’exemple parfait d’une manifestation qui ne peut que grandir pourvu que ses organisateurs s’investissent à fond, qu’ils programment plus de musiciens, et surtout plus de têtes d’affiche. J’insiste, c’est important. Tangerine Dream a joué à guichets fermés au E-Day [le 13 avril 2008]. Loom a fait de même au E-Live [15 octobre 2011]. De telles affiches fidélisent. A chaque fois, de nombreux spectateurs décident de revenir l’année qui suit.

Venons-en enfin à Groove, ta maison de disques.

RB – J’ai fondé mon propre label dès 1992 [Cue Records Netherlands, rebaptisé Groove Unlimited cinq ans plus tard pour éviter la confusion avec Cue Records, la maison de disque allemande de Jörg Strawe]. Il s’agissait de poursuivre la même idée, contribuer à la promotion de la musique électronique et de ses artistes.

Qui sont les artistes Groove ?

RB – Une vingtaine de noms composent le catalogue. Nous avons fait trois disques avec Picture Palace music, dont le dernier, Remnants, est sorti en novembre. Nous venons de signer avec Bernd Kistenmacher pour son nouvel album, Utopia. Il y a des Anglais : VoLt – belle musique ! [Ron porte même leur t-shirt] – et leurs deux spin off. Des Belges : le nouvel album du duo Pillion ne devrait plus tarder. Je peux aussi mentionner Eric van der Heijden, René Splinter, moi-même et bien sûr Gert Emmens, sans doute le plus célèbre parmi les musiciens de la scène électronique néerlandaise. Nous nous occupons également du plus jeune d’entre eux, le petit Jeffrey, que je soutiens de toutes mes forces…

… et qui est plus connu sous le nom de Synthex : nous en reparlerons.

RB – Très bonne idée !

Quelle est la procédure ? Signez-vous des contrats en bonne et due forme ou vous contentez-vous d’une poignée de main ?

RB – Il y a toujours un contrat au départ, mais ensuite, on peut l’oublier dans un tiroir. Il serait toujours temps de le ressortir si par hypothèse un différend devait survenir.

M et Mme Ron Boots au B-Wave Festival devant le stand Groove / photo S. Mazars
Groove Unlimited, une entreprise familiale : M et Mme Boots
La crise de l’industrie musicale ne rend-elle pas plus périlleuse la gestion d’une maison de disque ?

RB – Détrompe-toi, c’est devenu plus facile. Jusqu’à 2005-2007, la chute des ventes de disques a été incontestable, même chez nous. Le public ne pouvait plus nous trouver. Les émissions de radio spécialisées avaient disparu les unes après les autres. Surtout, Internet n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui. Avec le développement du téléchargement, avec les réseaux comme Facebook, les web radios, nous sommes de nouveaux visibles, et on en revient à l’état d’il y a dix ans, vers 2002-2003.

Groove a presque connu les débuts d’Internet.

RB – C’est exact. Rends-toi compte : la boutique en ligne a été fondée en 1996 !

Que penses-tu du téléchargement ?

RB – Nous en proposons. Tous les CD que nous vendons sont aussi disponibles en téléchargement. En passer par là constitue une obligation de nos jours, sinon les internautes se servent de toute manière illégalement. Et ça, c’est décourageant pour les artistes. Je n’aime pas non plus Spotify. Les musiciens n’en retirent rien. Mais iTunes fait du bon travail, Amazon et MusicZeit aussi. Et bien sûr Groove download ! Le téléchargement a un autre avantage. Envoyer un objet à l’étranger est devenu hors de prix. Si je veux expédier un seul CD aux Etats-Unis, il m’en coûtera 7 euros. Le téléchargement réduit le coût d’acheminement à zéro. En plus, grâce au format lossless Flac, que nous proposons aussi, la qualité reste identique. En revanche, je garde le CD en haute estime. Il reste un merveilleux produit. En tant qu’acheteur, j’aime l’objet. Je m’efforcerai toujours de vendre de vrais CD pressés. En général, nous débutons sur une base de 500 exemplaires. Si j’avais le courage et l’argent, je produirais même des vinyles. Mais ce serait du luxe. Il faudrait investir beaucoup pour peu de revenus : soit un véritable gouffre financier. Une bonne sortie CD, accompagnée de son téléchargement, permet d’atteindre des chiffres très corrects. L’artiste gagne de l’argent, nous aussi, ce qui nous permet de maintenir un standard de qualité élevé.

Est-ce l’exigence fondamentale ?

RB – Le problème, c’est que tout le monde peut désormais uploader sa musique sur le net. Littéralement n’importe qui. Et donc, de mon point de vue, il y a trop de mauvaise musique en circulation. Trop de musique pas bien mixée, pas bien masterisée. Quelqu’un s’assied dans son studio, enregistre son truc pendant trois ou quatre heures et commercialise le tout immédiatement sur n’importe quelle plateforme pour 4 euros. Pour moi, c’est de la m****. Je n’achèterais pas ça. Je n’écouterais même pas. Ce serait perdre mon temps. Alors qu’il y a de la vraie belle musique par ailleurs. Jeffrey en est un bon exemple. Un petit gars talentueux, mais perdu au milieu d’une masse de musique électronique de piètre qualité. C’est dommage, car on peut passer à côté de vrais joyaux.

Pour éviter cela, un musicien débutant devrait-il obligatoirement passer par une maison de disques ?

RB – Eh bien non ! Moi-même, je ne l’ai jamais fait. Si tu crois en ta musique, alors rien ne t’empêche de t’autoproduire. Sortir un CD, ce n’est plus si cher. Je tiens à le dire à tous ceux qui liront cette interview. Ceux qui veulent se lancer, qu’ils m’écrivent, et je leur donnerai toutes les idées, toutes les infos que j’ai amassées sur le sujet en vingt-cinq ans d’expérience. Je peux aussi les aider à publier leur CD, même s’ils n’ont pas d’argent, Groove investira toujours dans de la bonne musique. Et il y en a toujours. Mais ceux qui en composent ne doivent rien lâcher.

Peux-tu déjà me révéler l’affiche du prochain E-Day, le 10 mai 2014 ?

RB – Je ne peux pas, rien n’est signé. Mais si qui je crois vient jouer, alors nous aurons à nouveau droit à une journée extraordinaire.

Avec toutes tes activités, te reste-t-il du temps à consacrer à ton prochain album ?

Le 9 novembre dernier, j’ai participé à un petit festival tout nouveau, la première Ambient Music Night, dans la vieille église de Middelbeers, près d’Eindhoven. Il s’agit de pure ambient music, dans la veine de Biosphere. J’ai enregistré le concert, le mixage est presque terminé, et j’aimerais le publier en CD dès le 1er janvier.


vendredi 25 octobre 2013

E-Live 2013 : la Hollande, l'autre pays de la musique électronique

 

Créé par le natif d'Eindhoven Ron Boots, figure centrale de la scène électronique néerlandaise, E-Live Festival célébrait le 19 octobre 2013 son quinzième anniversaire. Avec Beyond Berlin, ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp), The Other Side of F.D. Project et le duo ARC, formé par les Anglais Ian Boddy and Mark Shreeve en tête d'affiche, la programmation de cette édition signait l'ancrage d'E-Live dans l’univers de la musique électronique vintage. Depuis 2009, le festival se déroule au centre culturel De Enck, à Oirschot, à quelques kilomètres au nord-ouest d'Eindhoven.

 

 ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) têtes d'affiche de l'édition 2013 du festival E-Live 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Marqué dans les années 70 par la Berlin School et les sonorités nouvelles alors en provenance d'Allemagne, Ron Boots commence, au milieu de la décennie suivante, à produire sa propre musique, devenant le pape d'une Eindhovense School alors émergente et aujourd'hui pléthorique. Mais il ne s'arrête pas là. Organisateur né, Ron Boots est aussi à l'origine de la maison de disques Groove Unlimited, également distributeur mondial de la plupart des labels spécialisés. Enfin, c'est en 1998, qu'il fonde E-Live, festival de musique électronique traditionnelle de renommée internationale. Nous aurons prochainement l'occasion de reparler de la manifestation et de ses racines. Au cœur du centre culturel De Enck, la scène assez large du RaboTheater permet à tous les musiciens du jour, y compris les deux têtes d'affiche, de disposer à l'avance l'ensemble de leur matériel avant le début du premier show, si bien qu'à l'ouverture des portes, tout est déjà prêt, dans un indescriptible fouillis d’instruments divers qui seront retirés au fur et à mesure. La méthode à l'avantage de limiter la durée des pauses. Mais chacune d'entre elles permet à Rémy, l'un des jeunes représentants de cette scène néerlandaise, de se produire dans une salle secondaire, située au-dessus du RaboTheater, en compagnie des sociétaires de My Breath My Music, une association locale destinée à la promotion de la pratique musicale par les handicapés moteurs.

Beyond Berlin (Martin Peters et Rene Bakker) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Beyond Berlin
Beyond Berlin, le groupe d'ouverture de ce E-Live 2013, réunit Martin Peters et Rene Bakker, deux musiciens néerlandais très actifs sur Internet. Les deux hommes ne cachent pas leur nostalgie pour cette époque où « musique électronique » signifiait avant tout synthétiseurs analogiques et séquenceurs. Le duo produit donc une musique largement dominée par ces derniers, de la pure Berlin School, improvisée sur des instruments parfois fabriqués par leurs soins. Construit autour d'un enchaînement de motifs séquencés, leur set permet de comprendre à quel point la structure même d’un morceau Berlin School dépend de sa technique de fabrication. Il arrive ainsi que la durée de ces longues improvisations ne tienne en fait qu'à la durée nécessaire aux différents réglages des appareils. C'est le cas ce soir. Quand Martin Peter doit modifier les branchements jack de l’un de ses séquenceurs, il faut bien que René Bakker meuble avec quelques accords tandis que son partenaire, perplexe, consulte ses notes en se grattant la tête avant de lancer, finalement, la suite du programme.

ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
VoLt & friends
Après une courte pause, un autre duo, britannique cette fois, succède à Beyond Berlin. Composé de Michael Shipway et Steve Smith, VoLt a remporté cette année le prix du Meilleur Artiste international aux Schallwelle Awards. Synthétiseurs analogiques, numériques, instruments virtuels : VoLt puise dans toutes les ressources de la technologie. Mais si celle-ci ne cesse d'évoluer, ce n'est pas nécessairement le cas du son lui-même. Ce soir, la musique de VoLt reproduit des textures et des rythmiques très en vogue au début des années 90 quand, grâce à la généralisation du sampling, les boîtes à rythme commençaient à s'éloigner de la synthèse, avec plus ou moins de bonheur. Plus proches de la pop que de la Berlin School, Shipway et Smith sont impliqués dans divers projets parallèles. C’est ainsi qu’après vingt minutes en duo, Smith quitte son collègue, le temps pour Shipway de reformer son autre duo, Lamp, avec le guitariste Garth Jones. Puis c'est au tour de Shipway de quitter la scène pour laisser la place à Smith et à ses deux amis de Tylas Cyndrome, le guitariste Alan Ford et le batteur Les Sims. La scène est donc bien encombrée lorsque tous les musiciens se retrouvent pour un ultime morceau.

F.D. Project (Frank Dorittke) & Eric Van Der Heijden @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
F.D. Project
Contraste radical lorsque Frank Dorittke, alias F.D. Project, se présente à son tour devant le public. L'Allemand est seul derrière ses claviers pendant toute la première partie du concert. Au programme : textures éthérées et séquences lumineuses, dans la grande tradition de la Berlin School, dont Frank est un inconditionnel, même s’il est avant tout guitariste. Dans la seconde partie, il laisse ainsi défiler ses claviers en playback, s’attachant seulement à ses solos, floydiens ou oldfieldiens selon l’inspiration. C’est alors qu’Eric Van Der Heijden, son comparse du groupe MorPheuSz, qui compte aussi Harold Van Der Heijden et Ron Boots, vient l’accompagner à la flûte (en fait, un contrôleur MIDI à vent développé par Yamaha). Le public approuve bruyamment, mais c’est probablement le dernier solo de Frank, intense et dramatique, qui récoltera ce soir les applaudissements les plus nourris.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy & Mark Shreeve @ E-Live 2013

Lorsque le public investit pour la dernière fois le RaboTheater, c’est pour constater que le capharnaüm a été entièrement remballé. Exit les forêts de claviers et de racks, de cordons et de diodes. Exit, aussi, les projections vidéo sur l’écran derrière la scène, remplacées par un rideau bleu d’une sobriété absolue. Et au milieu de cette scène qui paraît soudain immense, il ne reste plus, chacun entouré de son petit îlot d’instruments, que deux hommes assis côte à côte : Ian Boddy et Mark Shreeve. Soit deux légendes de la musique électronique britannique depuis le début des années 80. Ami de longue date de Ron Boots, le premier fut très influencé par la Berlin School avant d’explorer d’autres horizons, notablement l’ambient. En solo ou en collaboration, il a publié un nombre incalculable de disques sur les deux labels qu’il a fondés, Something Else et DiN. Quant à Mark Shreeve, s’il a connu la gloire en écrivant les tubes de Samantha Fox, il semble avoir parcouru un chemin inverse, passant des motifs minimalistes à la John Carpenter de ses années en solo aux séquences typiques d’une Berlin School radicale avec son groupe Redshift, au milieu des années 90. Depuis quinze ans, Boddy et Shreeve collaborent sous l’appellation ARC.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Invités régulièrement à E-Live (ARC était la tête d'affiche 2007, Ian Boddy est venu en 2000 et 2006 en solo, Mark Shreeve en 2004 avec Redshift), les deux hommes ont l’âge de sortir leurs lunettes de vue avant de s’installer derrière leurs claviers. Mais dans un tel décor, ils respirent l’élégance et la classe. Dès les premières notes de leur prestation, les auditeurs savent qu’ils vont assister à un moment classique. Immobile et concentré, Mark Shreeve ne prononce pas un mot, tandis que Ian Boddy, survolté, agite sa queue de cheval au rythme des pulsations de leurs séquenceurs, monstrueusement épaisses et continuellement changeantes, comme à la grande époque de Tangerine Dream version Ricochet. ARC excelle dans un registre sombre, majestueux, parfois angoissant. Mais le rappel, aérien et mélancolique, dévoile la large palette d'émotions que le duo sait provoquer avec si peu de matériel. Ce soir, Ian Boddy et Mark Shreeve démontrent tout simplement qu'ils font et feront toujours partie des maîtres de l'électronique.

Contrairement au festival Electronic Circus, qui a diversifié sa programmation, E-Live reste fidèle à la Berlin School traditionnelle. Avec quelque 300 visiteurs cette année, son affluence reste comparable à celle de son homologue allemand. Et si la plupart des musiciens à l'affiche commencent doucement à grisonner, la relève semble assurée aux Pays-Bas en la personne de Jeffrey Haster, alias Synthex, invité par Ron Boots à présenter son second album et qui n'a que 15 ans. Soit l'âge du festival.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Ron Boots