lundi 16 décembre 2013

Ron Boots et la Eindhovense School : une vie dédiée à la musique

 

Même en Belgique, où se déroule le premier B-Wave Festival, l’influence de l’Allemagne reste palpable. Mais la Berlin School n’est pas la seule école de musique électronique old school. S’il faut parler des Pays-Bas, et s’il faut parler de musique électronique, alors tous les chemins mènent à Ron. Natif d’Eindhoven, synthésiste depuis bientôt trente ans, créateur du label et du site de distribution en ligne Groove Unlimited en 1997, organisateur du E-Live, festival annuel de musique électronique, Ron Boot est sans doute la figure centrale du genre dans son pays. Ce personnage généreux et positif, dévoué à sa passion et aux autres, trouve même le temps d’animer son propre podcast, Dreamscape Radio. Il sait aussi se faire l’observateur avisé des mutations de l’industrie musicale. Entretien à Heusden-Zolder, entre deux concerts.

 

Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / photo : A. Savin (c)(c), source : Wikipedia
Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / (photo : A. Savin)

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Dis-moi, Ron, comment as-tu découvert la musique électronique ?

Ron Boots – Ouh ! C’est une longue histoire ! Je suis fan depuis mes 14 ans. J’en ai 52 aujourd’hui. J’ai commencé à écouter Pink Floyd, Mike Oldfield, les premiers albums de Vangelis, le rock progressif de Genesis – spécialement à leurs débuts avec Peter Gabriel –, Saga… J’aimais aussi Tangerine Dream et Klaus Schulze mais pas leurs premiers disques. Je trouve Zeit [de Tangerine Dream, 1972] et Cyborg [de Klaus Schulze, 1972] vraiment trop sinistres. Ce n’est pas mon truc. En revanche, j’ai immédiatement aimé Schulze à partir de Blackdance [1974], et Tangerine Dream avec Phaedra [1974] et Ricochet [1975].

Tu cites parfois d’autres influences, comme la musique ambient.

RB – Oui, mais l’ambient est arrivée plus tard. Dans les années 70, on pourrait à la limite déjà nommer ambient les plages les plus tranquilles des disques de Pink Floyd ou Alan Parsons. En revanche, j’aimais déjà la musique classique. Je suis un grand fan de Beethoven et de Grieg. Et curieusement, j’ai Mozart en horreur. Ne me demande pas pourquoi. Au lycée, nous avions fondé un groupe de rock avec des amis. On jouait les chansons du top 40, n’importe quel titre accrocheur faisait l’affaire. Du style : « Whatever you want, whatever you like » [il fredonne le tube de Status Quo]. A cette époque, je ne savais même pas jouer d’un instrument. Je me suis donc mis au chant, simplement parce que j’avais remarqué que le guitariste et le chanteur emballent toujours les plus jolies filles. Depuis lors, je n’ai plus jamais quitté le monde de la musique. En 1984, j’ai acheté mon premier synthé et j’ai commencé à produire de la musique électronique. A Eindhoven, il existait alors un petit cercle d’amateurs. Après avoir découvert mes cassettes, ils m’ont demandé de rejoindre leur bande.

Est-ce de là que provient la notion de « Eindhovense School », « L’école d’Eindhoven », dont on parle parfois en référence à la Berlin School ? Comment les deux écoles se distinguent-elles musicalement ?

RB – La Eindhovense School est liée à la concentration, autour d’Eindhoven, d’une petite communauté de fans de Tangerine Dream et de Klaus Schulze, qui s’étaient regroupés au sein d’une association : KLEM [Klub Liefhebbers Elektronische Muziek]. Sous la houlette de son fondateur, Frits Couwenberg, le club a commencé par publier un magazine bimestriel, avant de lancer son propre festival annuel, le KLEMdag, en 1988. Plusieurs membres de l’association étaient musiciens. C’est là que j’ai rencontré des artistes comme Bas Broekhuis et Eric van der Heijden. En 1989, Bas et moi avons eu l’idée de fonder une compagnie, Synteam. L’essentiel de nos activités consistait à publier des cassettes et à organiser des concerts, souvent dans des églises. Ce sont ces manifestations qui nous ont permis peu à peu de développer un style qui nous était propre, certes largement inspiré de la Berlin School, mais plus léger. Les séquenceurs restent la base, mais ils sont moins proéminents. Nous ajoutons toujours une touche mélodique.

Irais-tu jusqu’à dire qu’il s’agit d’une musique plus joyeuse ?

RB – Plus joyeuse, non, mais plus décontractée, assurément. Nous ne cultivons pas ce côté sombre parfois associé à la Berlin School, ce côté doombient. Notre musique renferme un petit peu plus d’espoir, comme je le répète souvent. C’est le fondement de la Eindhovense School. Et tout vient en fait de ces quatre ou cinq musiciens.

Ron Boots - Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand / sources : (1+2) Discogs, (3) Cue Records
Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand : trois disques de Ron Boots, trois ambiances

D’après les titres et les couvertures de tes disques, je dirais que tu aimes particulièrement la science-fiction. Est-elle ta seule source d’inspiration ?

RB – J’aime la science-fiction, c’est un fait. J’aime lire de la SF, même si je n’ai plus le temps aujourd’hui. En tout cas, j’en ai lu beaucoup. Je suis aussi un grand amateur d’histoire. J’ai toujours rêvé de devenir prof d’histoire. Comme j’ai commencé à travailler à 18 ans, ça ne s’est jamais fait. Mais toutes ces passions imprègnent effectivement ma musique. Par exemple, Dreamscape, mon premier CD [1990], évoque l’état de conscience qui survient quand tu fermes les yeux et que tu écoutes de la musique. Different Stories and Twisted Tales [1993] traduit en sons quelques légendes des temps anciens. J’ai consacré Acoustic Shadows [2006] aux guerres mondiales. Et sur See Beyond Times and Look Beyond Words [2008], je mets en musique les histoires d’écrivains comme Stephen King.

Ton dernier disque, Signs in the Sand, publié en 2012, s’attache-t-il aussi à un concept particulier ?

RB – Cette fois, l’idée était de composer un album à la manière de Klaus Schulze. Il s’agit d’un hommage à la période de Klaus que je préfère, de 1975 à 1981.

Ron Boots et Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 / photo : André Stooker, source : Remy Stroomer
Ron Boots et Remy live @ Haarlem (photo : André Stooker)
1981, c’est l’année de son excellent Trancefer.

RB – Oui, mais moi, l’album de lui que je préfère sera toujours X [1978]. J’ai voulu reproduire ce style, tout en ajoutant ma propre touche. La musique de Signs in the Sand résulte d’un concert dans une église de Haarlem en mai 2012, au cours duquel intervenaient un vrai orgue et un vrai chœur. Mais le titre en lui-même n’a pas de signification particulière. Il ne faut pas trop accorder d’importance à mes titres ! Désormais, je me contente simplement d’éviter les références trop évidentes à l’espace, aux voyages et aux étoiles si souvent associées à ce style de musique.

Hors des Pays-Bas, tu es bien connu ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, pour d’évidentes raisons. Qu’en est-il de la France ?

RB – Figure-toi que j’ai eu mon heure de gloire en France. Il fut un temps où j’y ai joui d’une certaine notoriété. J’avais même un agent ! Il m’a trouvé plus d’une date. En 1995, je me suis produit à Dunkerque, à l’occasion d’un festival sur la plage, devant 12000 personnes ! J’ai joué dans plusieurs planétariums importants, comme à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, ou au planétarium de Villeneuve d’Ascq, près de Lille. Mon dernier concert en France doit remonter à 2001-2002. Tout ça parce que l’agent en question, qui pratiquait cette activité pendant son temps libre, avait décidé d’arrêter. Mais ce fut une grande période, au cours de laquelle j’ai même eu droit à mon propre bac « Ron Boots » au rayon « new age et musique synthétique » du Virgin Megastore de Paris. Il y avait aussi une scène très active en France à cette époque.

Ce succès t’a-t-il permis de devenir professionnel ?

RB – Oui et non ! Je pourrais me permettre de vivre de mes compositions, mais alors il me serait impossible de financer mes autres activités. J’ai donc un job à temps partiel. Je travaille trois jours par semaine dans un magasin de musique où je vends des instruments électroniques. Ça me permet de découvrir de nouveaux disques, de tester de nouveaux instruments, et éventuellement de les acheter beaucoup moins chers. Je reste au fait de l’actualité et des derniers développements technologiques. Tout ça, de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais l’argent que j’en retire, je peux le réinvestir dans Groove. C’est le plus important.

Voilà qui nous amène à deux autres piliers, tout aussi essentiels, de ta carrière : la maison de disque Groove Unlimited et le festival E-Live.

RB – Quand, en 1998, Frits nous a annoncé qu’il arrêtait le KLEMdag, j’ai trouvé que c’était trop bête, parce qu’il s’agissait d’un événement reconnu. Je lui ai alors fait part de mon intention de prendre le relai. Il a acquiescé, à condition que je n’utilise pas le nom de KLEM. Un an plus tard, en 1999, nous organisions le premier E-Live. Ça fait quinze ans. En comptant le KLEMdag, je poursuis donc cette aventure depuis un quart de siècle.

Et qu’est-ce que le E-Day ?

RB – Après quelques années, j’ai remarqué que nous commencions à nous trouver à l’étroit, car beaucoup de nouveaux groupes voulaient jouer chez nous, or nous n’avions qu’un festival. Comme le printemps ne croulait pas sous les événements à cette époque, nous avons sauté sur l’occasion pour en ajouter un second. Nous avions déjà l’endroit, la salle et les artistes, alors pourquoi pas ? Le premier E-Day s’est déroulé en 2005. Mais dès le début, il fut conçu dans un esprit un peu différent du E-Live. E-Live, c’est la Berlin School, la musique électronique traditionnelle : Ian Boddy, Mark Shreeve, Radio Massacre International, Loom, Tangerine Dream. E-Day nous a permis de programmer d’autres styles de musiques, comme l’ambient, avec Michael Stearns et Robert Rich. Déjà en 1999, un musicien ambient s’était produit au E-Live : le Norvégien Biosphere, alors pratiquement inconnu. Cela montre bien que mon intérêt pour ce style n’est pas nouveau.

Le public attiré par ce genre de festival semble décroître d’année en année. Est-ce inquiétant ?

RB – Il y a eu une décrue c’est vrai, mais la tendance s’inverse à nouveau. Cette année, par exemple, E-Live a attiré plus de visiteurs (environ 280) qu’il y a trois ou quatre ans. En ce qui concerne le B-Wave Festival, on ne peut pas encore comparer, puisqu’il s’agit d’une première. C’est l’exemple parfait d’une manifestation qui ne peut que grandir pourvu que ses organisateurs s’investissent à fond, qu’ils programment plus de musiciens, et surtout plus de têtes d’affiche. J’insiste, c’est important. Tangerine Dream a joué à guichets fermés au E-Day [le 13 avril 2008]. Loom a fait de même au E-Live [15 octobre 2011]. De telles affiches fidélisent. A chaque fois, de nombreux spectateurs décident de revenir l’année qui suit.

Venons-en enfin à Groove, ta maison de disques.

RB – J’ai fondé mon propre label dès 1992 [Cue Records Netherlands, rebaptisé Groove Unlimited cinq ans plus tard pour éviter la confusion avec Cue Records, la maison de disque allemande de Jörg Strawe]. Il s’agissait de poursuivre la même idée, contribuer à la promotion de la musique électronique et de ses artistes.

Qui sont les artistes Groove ?

RB – Une vingtaine de noms composent le catalogue. Nous avons fait trois disques avec Picture Palace music, dont le dernier, Remnants, est sorti en novembre. Nous venons de signer avec Bernd Kistenmacher pour son nouvel album, Utopia. Il y a des Anglais : VoLt – belle musique ! [Ron porte même leur t-shirt] – et leurs deux spin off. Des Belges : le nouvel album du duo Pillion ne devrait plus tarder. Je peux aussi mentionner Eric van der Heijden, René Splinter, moi-même et bien sûr Gert Emmens, sans doute le plus célèbre parmi les musiciens de la scène électronique néerlandaise. Nous nous occupons également du plus jeune d’entre eux, le petit Jeffrey, que je soutiens de toutes mes forces…

… et qui est plus connu sous le nom de Synthex : nous en reparlerons.

RB – Très bonne idée !

Quelle est la procédure ? Signez-vous des contrats en bonne et due forme ou vous contentez-vous d’une poignée de main ?

RB – Il y a toujours un contrat au départ, mais ensuite, on peut l’oublier dans un tiroir. Il serait toujours temps de le ressortir si par hypothèse un différend devait survenir.

M et Mme Ron Boots au B-Wave Festival devant le stand Groove / photo S. Mazars
Groove Unlimited, une entreprise familiale : M et Mme Boots
La crise de l’industrie musicale ne rend-elle pas plus périlleuse la gestion d’une maison de disque ?

RB – Détrompe-toi, c’est devenu plus facile. Jusqu’à 2005-2007, la chute des ventes de disques a été incontestable, même chez nous. Le public ne pouvait plus nous trouver. Les émissions de radio spécialisées avaient disparu les unes après les autres. Surtout, Internet n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui. Avec le développement du téléchargement, avec les réseaux comme Facebook, les web radios, nous sommes de nouveaux visibles, et on en revient à l’état d’il y a dix ans, vers 2002-2003.

Groove a presque connu les débuts d’Internet.

RB – C’est exact. Rends-toi compte : la boutique en ligne a été fondée en 1996 !

Que penses-tu du téléchargement ?

RB – Nous en proposons. Tous les CD que nous vendons sont aussi disponibles en téléchargement. En passer par là constitue une obligation de nos jours, sinon les internautes se servent de toute manière illégalement. Et ça, c’est décourageant pour les artistes. Je n’aime pas non plus Spotify. Les musiciens n’en retirent rien. Mais iTunes fait du bon travail, Amazon et MusicZeit aussi. Et bien sûr Groove download ! Le téléchargement a un autre avantage. Envoyer un objet à l’étranger est devenu hors de prix. Si je veux expédier un seul CD aux Etats-Unis, il m’en coûtera 7 euros. Le téléchargement réduit le coût d’acheminement à zéro. En plus, grâce au format lossless Flac, que nous proposons aussi, la qualité reste identique. En revanche, je garde le CD en haute estime. Il reste un merveilleux produit. En tant qu’acheteur, j’aime l’objet. Je m’efforcerai toujours de vendre de vrais CD pressés. En général, nous débutons sur une base de 500 exemplaires. Si j’avais le courage et l’argent, je produirais même des vinyles. Mais ce serait du luxe. Il faudrait investir beaucoup pour peu de revenus : soit un véritable gouffre financier. Une bonne sortie CD, accompagnée de son téléchargement, permet d’atteindre des chiffres très corrects. L’artiste gagne de l’argent, nous aussi, ce qui nous permet de maintenir un standard de qualité élevé.

Est-ce l’exigence fondamentale ?

RB – Le problème, c’est que tout le monde peut désormais uploader sa musique sur le net. Littéralement n’importe qui. Et donc, de mon point de vue, il y a trop de mauvaise musique en circulation. Trop de musique pas bien mixée, pas bien masterisée. Quelqu’un s’assied dans son studio, enregistre son truc pendant trois ou quatre heures et commercialise le tout immédiatement sur n’importe quelle plateforme pour 4 euros. Pour moi, c’est de la m****. Je n’achèterais pas ça. Je n’écouterais même pas. Ce serait perdre mon temps. Alors qu’il y a de la vraie belle musique par ailleurs. Jeffrey en est un bon exemple. Un petit gars talentueux, mais perdu au milieu d’une masse de musique électronique de piètre qualité. C’est dommage, car on peut passer à côté de vrais joyaux.

Pour éviter cela, un musicien débutant devrait-il obligatoirement passer par une maison de disques ?

RB – Eh bien non ! Moi-même, je ne l’ai jamais fait. Si tu crois en ta musique, alors rien ne t’empêche de t’autoproduire. Sortir un CD, ce n’est plus si cher. Je tiens à le dire à tous ceux qui liront cette interview. Ceux qui veulent se lancer, qu’ils m’écrivent, et je leur donnerai toutes les idées, toutes les infos que j’ai amassées sur le sujet en vingt-cinq ans d’expérience. Je peux aussi les aider à publier leur CD, même s’ils n’ont pas d’argent, Groove investira toujours dans de la bonne musique. Et il y en a toujours. Mais ceux qui en composent ne doivent rien lâcher.

Peux-tu déjà me révéler l’affiche du prochain E-Day, le 10 mai 2014 ?

RB – Je ne peux pas, rien n’est signé. Mais si qui je crois vient jouer, alors nous aurons à nouveau droit à une journée extraordinaire.

Avec toutes tes activités, te reste-t-il du temps à consacrer à ton prochain album ?

Le 9 novembre dernier, j’ai participé à un petit festival tout nouveau, la première Ambient Music Night, dans la vieille église de Middelbeers, près d’Eindhoven. Il s’agit de pure ambient music, dans la veine de Biosphere. J’ai enregistré le concert, le mixage est presque terminé, et j’aimerais le publier en CD dès le 1er janvier.