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samedi 10 août 2019

More Ohr Less 2019 : la famille comme socle, le monde pour horizon


Pour la 16e édition de son célèbre festival More Ohr Less, Hans-Joachim Roedelius avait choisi pour thème l'espoir (hoffnung). Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli les festivaliers pour un premier dimanche de performances et de discussions, avant de migrer à Lunz am See pour un second long week-end, du 1 au 4 août, marqué par quelques événements dramatiques : des pluies diluviennes et la blessure au dos du maestro. Le pianiste islandais Víkingur Ólafsson était l'invité vedette de cette édition. Etaient également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, Harald Blüchel et le désormais incontournable More Ohr Less Brainstorming Orchester, qui donnait cette année sa meilleure performance.


Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2019 / Lunz am See (Autriche), du 1er au 4 août 2019

Mischa Kuball @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Mischa Kuball
Selon Tim Story, More Ohr Less est un festival unique dans la mesure où il efface la frontière entre les artistes et le public. Il n'est pas rare, explique-t-il, que les uns et les autres se retrouvent autour d'un verre, ou à nager ensemble dans le Lunzer See. Et en effet, il semble bien que tout spectateur finisse invariablement par devenir participant : soit en prenant part aux conférences, soit en montant sur scène, soit en donnant un coup de main en coulisses.

Cette année, dans le cadre du musée Arnulf Rainer de Baden, ce sont pas moins de quatre conférenciers qui ont disserté sur le thème de l'espoir en ouverture du festival : l'artiste conceptuel Mischa Kuball, le biologiste Martin Kainz, le chanteur et écrivain Alfred Goubran, et votre serviteur – suivis d'un panel de discussion avec l'épouse d'Achim et organisatrice du festival Christine-Martha Roedelius, la psychiatre et artiste Claudia Schumann, ainsi que l'activiste Nadja Schmidt, membre de l'ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, l'organisme récipiendaire du prix Nobel de la Paix 2017).
Nadja Schmidt, Claudia Schumann, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
N. Schmidt, C. Schumann,
C. M. Roedelius
Etonnamment, alors qu'on aurait pu supposer de l'espoir qu’il fût un sentiment unanimement loué, il n'en fut rien. Selon un participant sur deux, l'espoir est au contraire chargé de négativité. Au mieux inutile, au pire à proscrire. Il pousserait à la passivité, et entraverait l'action. Ce renversement de l'articulation des deux concepts, l'espoir et l'action, n'est pas nouveau. Il a été invoqué essentiellement pour parler de l'urgence climatique. Je reste pourtant convaincu que l'espoir ne peut pas être subordonné à l'action. C'est le contraire qui est vrai. J'expliquerai ce point de vue dans le texte de ma contribution, à suivre sur ce blog. C'est aussi ce que semble suggérer Christine-Martha Roedelius qui, en liant l'espoir à l'humilité, montre qu'il faut se méfier d'un optimisme trop souvent fondé sur la démesure, et dont nous déplorons aujourd'hui les résultats.

Tim Story @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story
Les discussions furent suivies par une présentation des Roedelius Cells, l'installation audio sur hui canaux imaginée par Tim Story à partir d'échantillons de piano joués par Roedelius. Laissons Tim en parler lui-même : « Achim et moi avons travaillé ensemble pendant plus de quinze années, au cours desquelles j'ai accumulé de nombreux enregistrements de lui au piano. En plus de nos disques, nous nous sommes retrouvés avec des douzaines d'heures d'improvisations. En l'état, elles n'étaient pas publiables, mais il y avait tellement de petits passages merveilleux, que j'ai eu l'idée de les utiliser pour créer de nouvelles compositions. Certains remontaient à plus de dix ou quinze ans, tous enregistrés sur le même piano. Je les ai coupés en tout petits morceaux que j'ai ensuite redéployés sur huit canaux. Leur combinaison forme une composition entièrement nouvelle. (…) Si l'on se tient à équidistance parfaite des huit haut-parleurs, au centre du cercle, on obtient l'illusion d'une composition conventionnelle, presque normale, avec ses développements, ses refrains. Mais ce n'est pas le cas. La version stéréo publiée en CD reproduit cette illusion de l'auditeur placé au centre du cercle. En revanche, si vous explorez chaque haut-parleur un par un, vous pourrez percevoir individuellement les petits échantillons dont chaque pièce est constituée en fait. De même que lorsqu’on s'approche très près d'une image vidéo figurative, on finit par n’en voir que les pixels, qui sont abstraits. En un sens, ce procédé permet à l’auditeur de recomposer lui-même l’œuvre. Et l’expérience de chacun est différente en fonction du lieu où il se situe par rapport aux huit canaux.
Tim Story, Roedelius Cells @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Les Roedelius Cells
En fin de compte, les Roedelius Cells sont un hommage à l’esprit humain, un hommage à ce que nos cerveaux effectuent constamment : créer leurs propres compositions à partir de sons épars. Quand vous vous promenez dans la rue, vous entendez un avion, une voiture, les cris d’un bébé ; eh bien votre cerveau fait une sorte de composition afin de donner un sens à tous ces événements aléatoires. C’est le cas ici. J’ai réarrangé des événements aléatoires, des notes de piano jouées par Achim, pour créer l’illusion d’une composition ».

Ce faisant, Tim Story a aussi renversé l'ordre chronologique entre la composition et l'interprétation. D’ordinaire, la composition précède l’interprétation, ou en est au mieux contemporaine, comme dans le cas de l’improvisation. Cette fois, l’interprète, Hans-Joachim Roedelius, a appuyé effectivement sur les touches de son clavier bien avant –  parfois des années – que l’œuvre finale ne soit composée par Tim. En définitive, l’exercice auquel Tim Story s’est attaché est une réinvention très subtile, et beaucoup plus audacieuse, du sampling.

Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Tim Story, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

A l’issue de la présentation des Cells, où le public était invité à se balader à sa guise au milieu des enceintes, les deux complices se retrouvaient dans une autre salle de cet ancien établissement thermal transformé en musée, où ils avaient installé leurs instruments au pied d’un bassin. Au programme, une présentation de leur dernier album, Lunz 3, sorti en avril dernier, en commençant par l’envoûtant Tenebrous. Si la performance – et l’album – s’inscrivent dans la lignée de Lunz et Inlandish par leurs sonorités et leur ambiance générale, Tim et Achim semblent avoir voulu produire des pièces plus évanescentes et moins rigoureusement structurées. L'impression d'immersion n'en est que plus forte.

Rosa Roedelius, Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius, Christopher Chaplin
La première soirée s'achève au Kunstverein, petite galerie d'art du centre historique de la ville, avec une lecture de Rosa Roedelius, accompagnée par une bande-son de Christopher Chaplin. Ma connaissance de l'allemand ne me permet pas, hélas, de comprendre immédiatement la poésie. Les mots me sont familiers, mais le sens des phrases m'échappe. La musique, en revanche, est une langue universelle, et Christopher Chaplin sait la parler. Sa performance minimaliste s'appuie sur un superbe son d'orgue, semé de bruitages ambient. C'est une direction que je ne l'avais pas encore entendu explorer. Hélas, il n'a pas cru bon d'enregistrer sa création. Mais Christopher n'est pas seulement un artiste intéressant à entendre, il est aussi intrigant à voir. Courbé sur son Novation, économe de ses gestes, il se cacherait presque pour laisser parler l'instrument, comme si lui-même préférait s'assoir au milieu du public plutôt qu'être l'objet de toutes les attentions.

Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Concert de bienfaisance au profit de l'ICAN
Le lendemain, 29 juillet, l'hôtel At the Park accueillait un concert de bienfaisance au profit de la section autrichienne de l'ICAN, dont nous avons déjà parlé. Sa représentante Nadja Schmidt, qui n'est autre que la bru de Hans-Joachim Roedelius, s'investit depuis plusieurs années dans cette cause : celle de l'abolition de l'armement nucléaire. Voyageant partout dans le monde, elle est amenée à côtoyer aussi bien les hauts dignitaires des institutions internationales que le chancelier autrichien Kurz. Le concert met en scène le MOL Brainstorming Orchester presque au complet : Roedelius, Chaplin, Story, Carl Michael von Hausswolff et Harald Blüchel. Puissamment supporté par les drones de Hausswolff, le groupe plonge le hall, ses convives et son personnel dans une ambiance tout à fait inhabituelle pour cet hôtel plutôt enclin à accueillir des groupes de jazz.
Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin, Tim Story, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
La performance des cinq artistes, bien que captivante, n'est pas pour autant exempte de défauts. Ainsi, les dialogues entre musiciens ne fonctionnent-ils pas toujours. Quand, au beau milieu de ce mur de drones, l'un des participants lance un son insolite – quelques notes tonales, une section rythmique – tout se passe comme si les autres ne savaient pas exactement quoi en faire. Si bien que personne ne suit. Ainsi, chaque variation nouvelle s'interrompt-elle brutalement faute de développement. Au cœur de cette improvisation presque totale, aucun des membres de l'orchestre ne sait vraiment qui fait quoi. Plus tard, en en reparlant, les musiciens se sont aperçus que le facétieux Achim était à l'origine de presque toutes ces bifurcations. L'une des auditrices a pourtant su donner un sens à tout cela. Le morceau lui a évoqué la menace d'annihilation que représentent les armes nucléaires, puis l'horreur de leur utilisation effective. La brutale interruption et le retour aux drones suggéraient quant à eux le silence de mort qui s'ensuivait, au milieu des ruines.

Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff
Après quelques jours de pause, le festival se poursuivait dans le petit village de Lunz am See, qui l'avait vu naître quinze ans auparavant. Mais d’abord, il fallait bien déménager le matériel et les instruments. C’est à une véritable transhumance que se sont livrés les festivaliers, traversant la Basse-Autriche depuis Baden jusqu’à Lunz par la pittoresque route de montagne de Mariazell (site touristique et lieu de pèlerinage catholique). Cette transhumance les fait un peu ressembler au bétail des éleveurs de la région. Harald Blüchel et Carl Michael von Hausswolff en particulier se montrent très intéressés par les vaches de Lunz. Carl Michael, artiste expérimental pour qui tout peut être source de musique, envisage même, un soir en terrasse, d’enregistrer le chœur des cloches du troupeau afin d’en faire tout un orchestre. Un autre jour, ce sont les ronflements du chien de Pierre, le pizzaïolo français des hauteurs du village, qui attirent son attention. Il en enregistre même un échantillon duquel il promet d’élaborer un drone du tonnerre !

Helmut David @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David
La première journée lunzienne s’ouvrait sur les allocutions d’usage du maire et du représentant du Land de Basse-Autriche. Celles-ci devaient ravir Hans-Joachim, qui apprenait à cette occasion le renouvellement pour 2020 de la subvention publique destinée au festival. Un vieil ami de la famille, le docteur Helmut David, enchaînait avec une conférence passionnée sur le thème de l'espoir. Et de citer la phrase très profonde de Vaclav Havel : « L'espoir est un état d'esprit. Ce n'est pas la conviction qu'une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu'il advienne ».

Cet état d'esprit pourrait très bien convenir au musicien multi-instrumentiste Albin Paulus, un habitué du festival dont nous avons déjà beaucoup parlé, notamment pour sa participation au groupe Hotel Palindrone. Sur la scène aquatique du lac de Lunz, Albin propose un show vivant et plein d'humour, où compositions originales côtoient le répertoire traditionnel.
Albin Paulus @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Albin Paulus
Cornemuse, guimbarde, flûtes en tous genres, chant diphonique, yodel : Albin maîtrise une large panoplie d'instruments, parfois peu ordinaires. Le premier d'entre eux, sa propre gorge, fait merveille pour le chant diphonique. Il existe de nombreuses vidéos de cette technique vocale sur Internet. Mais aucune ne m'impressionne autant que celle l'Albin, qui arrive à la fois à maintenir longtemps son souffle tout en chantant juste et rapidement. L'une de ses flûtes, explique-t-il ensuite, est une réplique de l'un des instruments les plus anciens au monde, une flûte de l'âge de pierre retrouvée en fossile dans les Alpes souabes. Un brin farceur, Albin associe ce représentant de la plus haute Antiquité à la dernière appli à la mode, Tampura Droid, très appréciée des sitaristes indiens car elle leur donne le fameux bourdonnement qui accompagne toujours le soliste dans les ragas. Albin passe allègrement du « paléolithique au paléoplastique », comme il le dit si bien, puisqu'il a apporté son Wobblephone, un instrument de sa conception, première cornemuse sans sac (« c'est moi le sac », plaisante-t-il) constituée de tubes de PVC. Au Wobblephone, il se fend d'un morceau qui ferait pâlir de jalousie le meilleur producteur de… dubstep !

Lotus, Wolfgang Semmelrock, Rosa Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Cette année, la scénographie est assurée par Rosa Roedelius, la fille du maître, et son collègue le designer Wolfgang Semmelrock, architecte de formation. Tous deux ont conçu trois nouvelles sculptures pour tenir compagnie au fameux « Auge » (l'œil) sur le lac : un lotus, des ailes d’ange et un casque sonore, que Wolfgang a réalisés dans la même matière plastique que les matelas pneumatiques. Le casque sonore (sound helmet) consiste en une cloche suspendue sous laquelle le spectateur est invité à s'assoir, comme sous le casque chez le coiffeur. Mais celui de Wolfgang, à la manière du Lauscher, émet de la musique : les Roedelius Cells, comme il se doit…

Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Christoph H. Müller, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2019

La soirée qui s'ensuit est consacrée au duo Christoph H. Müller / Hans-Joachim Roedelius. Les deux hommes ont publié en octobre dernier leur second album, Imagori II. Avec Christoph H. Müller, nous quittons le monde de l'improvisation pour celui de la composition. L'ancien du Gotan Project est connu pour ses titres travaillés. Et Imagori II n'a pas à rougir de la comparaison avec son prédécesseur. D'ailleurs, même si le duo interprète deux des titres d'Imagori, les incontournables Time has Come et Origami, le reste du set fait la part belle au dernier disque. Celui-ci ne manque pas de pépites : le planant Daumenwalzer, avec ses percussions à la Cluster, l'envoûtant Pentagramm, variation autour du thème de Tenebrous de Roedelius et Story, l'entraînant Ich Du Wir (Wandel), composé autour d'une mélopée de Rosa Roedelius, La Vie en bleu, qui permet de découvrir les talents de récitation de Hans-Joachim en français, mais surtout le brillant Fractured Being, avec ses puissantes basses et les vocalises de la chanteuse pop allemande Miss Kenichi. En fin de compte, le projet Imagori est peut-être l'une des collaborations les plus intéressantes de Roedelius de ces dernières années, après, évidemment, le duo qu'il forme avec Tim Story. Christoph H. Müller reste le véritable concepteur et maître d'œuvre derrière Imagori. Et sur ces deux disques, il a enregistré quelques-uns des morceaux de musique électronique les plus intelligents et les plus rafraîchissants du moment.

Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchester
Le lendemain devait commencer par une catastrophe. Hans-Joachim Roedelius, tâtonnant dans le noir à deux heures du matin à la recherche d’un interrupteur que jamais il ne trouva, faisait une mauvaise chute qui laissait craindre le pire. Heureusement, le maestro s’en tirait sans dommage, mais au prix de violentes douleurs au dos. Et c’est en fauteuil roulant, encore vêtu de son pantalon d’hôpital, qu’il refaisait son apparition l’après-midi-même pour le soundcheck. Le soir venu, le More Ohr Less Brainstorming Orchester au complet devait en effet se produire, de même que le duo Alfred Goubran / Lukas Lauermann.

Lukas Lauermann, Alfred Goubran @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Lukas Lauermann, Alfred Goubran
Chanteur, poète, écrivain, Alfred Goubran avait participé à l’édition 2017 à Baden, déjà accompagné de Lukas Lauermann au violoncelle. Mais cette fois, le sort devait en décider autrement. A l’heure prévue, à peine Rosa Roedelius avait-elle présenté le chanteur, prêt à jouer les premiers accords sur sa guitare, qu’un vent violent se levait, obligeant les membres du MOL Brainstorming Orchester à revenir précipitamment sur scène pour empêcher les bâches qui protégeaient leurs instruments de la pluie de s’envoler. Jacques Gassmann, l’artiste-peintre chargé d’accompagner l’orchestre par une session de peinture en direct, faisait de même avec les toiles et les krafts qu’il avait dépliés pour l’occasion. Mais il était écrit que rien ne serait épargné au festival ce jour-là. Cinq minutes plus tard, l’orage éclatait, et une averse torrentielle écrasait la scène, qui prenait des allures de Radeau de la Méduse. On entendait Christine-Martha hurler aux techniciens de couper le courant, et aux musiciens de quitter la scène sans tarder. Heureusement, aucun court-circuit, ni aucune surtension ne fut à déplorer malgré les câbles électriques détrempés répandus au sol.
Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Un peu plus tard, il s’avéra même qu’aucun instrument n’avait eu à en souffrir, en dépit des moyens de fortune employés pour les protéger. De retour au chaud, attablés au Zellerhof, les membres du MOL Orchester sont unanimes : cette soirée, avec la nature déchaînée en chef d'orchestre, fut leur meilleure performance !

Mais il y a bien une chose qui devait tomber à l’eau, et c’est le concert d’Alfred Goubran. Le chanteur aurait pu revenir jouer le lendemain, mais il tenait absolument à son accompagnateur Lukas Lauermann. Celui-ci ayant d’autres engagements, le concert fut tout simplement annulé. En revanche, le MOL Orchester décidait de remettre sa performance au lendemain, quitte à la raccourcir, car l’affiche s’annonçait chargée avec les deux pianistes solos, Víkingur Ólafsson et Harald Blüchel. Mais plus question de tenter le diable sur la scène aquatique du Lunzer See. Le festival déménageait dans la salle de sport de l’école locale, évidemment moins photogénique. Cette mésaventure n’était plus arrivée depuis l’édition 2014.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson @ More Ohr Less 2019

Né en 1984, le pianiste islandais Víkingur Ólafsson a joué avec les plus grands orchestres, et a connu le succès critique avec ses enregistrements de Brahms, Chopin, mais aussi Philip Glass et surtout Bach. En 2018, il a ainsi sorti chez Deutsche Grammophon l’album Johann Sebastian Bach, consacré à des œuvres pour piano solo du compositeur. L’année précédente, la prestigieuse maison de disque allemande avait publié l’album Einfluss, de Roedelius & Kasar. C’est ainsi que les deux hommes se sont rencontrés. A la fin de l’année passée, Roedelius a été invité à participer au disque d’Ólafsson Bach Reworks, où le piano se mêle aux sonorités électroniques contemporaines. Le 22 juin dernier, Hans-Joachim a participé au Reykjavík Midsummer Music, le festival fondé en 2012 par Víkingur. Et à son tour, ce dernier est venu à Lunz en ce 3 août pour More Ohr Less. Il est un peu la sensation du festival. Quelques figures familières ont fait le déplacement pour l’écouter, comme Bianca Acquaye, la veuve d’Edgar Froese.

Vikingur Olafsson @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Víkingur Ólafsson
Pour son programme, Víkingur Ólafsson a choisi d’interpréter une sélection d’œuvres de Bach, bien sûr, mais aussi de leur associer d’autres morceaux de deux de ses compositeurs préférés, Rameau et Debussy. Son but : montrer la modernité de Rameau, et le classicisme de Debussy. Les amateurs, pas forcément les plus avertis, savent bien distinguer les compositions de Debussy de celles de ses deux illustres prédécesseurs, et pourtant, le choix délibéré de tout jouer sans pause donne l’illusion parfaite que l’ensemble du programme n’est qu’une seule et même composition, tant les partitions s’accordent si harmonieusement entre elles. Parmi les pièces de Bach, je n’ai pu identifier que le deuxième mouvement de la Sonate no. 4, BWV 528, et peut-être un passage du Prélude et fugue en ré majeur, BWV 850. De Debussy, il me semble avoir entendu l’Hommage à Rameau, un choix en phase avec le dessein du pianiste.

Harald Blüchel, Ursula Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
C’est un grand piano Bösendorfer qu'utilise Víkingur Ólafsson ce soir-là. Mis à disposition par la firme, transporté par deux déménageurs, deux forces de la nature dépêchées spécialement, l'imposant instrument a nécessité le concours de cinq hommes pour grimper les trois marches menant à la scène. Le résultat est à la hauteur de l'effort. Il est bien triste, pourtant, de ne pas avoir eu l'opportunité d'écouter Víkingur en plein air, sur le lac, en raison du mauvais temps. Mais on se rassure en songeant que le piano à queue aurait bien pu finir au fond du lac s'il avait fallu le faire traverser les étroites passerelles qui mènent à la scène. C'est devant ce même piano – son préféré – que prend place ensuite Harald Blüchel. Harald n'est pas un pianiste de répertoire, comme Víkingur. Cette ancienne star internationale de la techno est avant tout compositeur. Ce n'est qu'en 2011 qu’il a décidé de revenir au piano solo. Une décision heureuse, qui lui permet d'envisager la publication d'un nouvel album, annoncé pour le mois de mars 2020.
Harald Blüchel @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel
Harald Blüchel interprète trois morceaux, qui ne sont pas inconnus des festivaliers. Ses compositions sont des motifs minimalistes en constante évolution : répétés, décalés, modifiés, fondus, ils se réarrangent comme un ballet de feuilles mortes dans le vent d’automne. Le dernier titre, Traüme, pourrait quant à lui évoquer les orages d’été qui ont déferlé sur Lunz la veille. Harald est un concentré d’émotions et il a cette capacité rare à les transmettre, de tout son corps, à son clavier, auquel il a parfois l’air de chuchoter. Cette façon de faire de la musique lui vient peut-être de l’enfance, comme il l’explique à l’auditoire. Harald a toujours aimé les répétitions : les saisons, les fêtes, les anniversaires : des répétitions dont chaque occurrence est pourtant différente de la précédente. « Ce sont ces cycles qui maintienne le monde en place, dit-il. Et c’est là que réside la beauté du monde ». Ce faisant, il ne s’est pas si éloigné que ça de l’univers de la techno qui lui a tant souri. Car ces arpèges répétés, réarrangés et reconfigurés, c’est tout le principe des séquenceurs ! Les œuvres pour piano d’Harald mériteraient ainsi une adaptation électronique. Mais on pourrait aussi bien rêver qu’un jour un pianiste comme Víkingur Ólafsson les interprète.

Jacques Gassmann @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann
Après les deux pianistes, le peintre Jacques Gassmann et le MOL Brainstorming Orchester entrent en scène. L’idée est de permettre à l’artiste de peindre une nouvelle œuvre en direct pendant que l’orchestre s’affaire. J’ai découvert Jacques Gassmann il y a deux ans, lors d’une précédente édition du festival. J’ai été très impressionné par ses créations sacrées, œuvres de commande destinées à des églises un peu partout en Allemagne. On lui doit notamment le retable de la Neustädter Kirche de Hanovre, deux superbes triptyques à St Kilian d’Obertheres, plusieurs œuvres à Würzburg, où il habite, ainsi que les décors de plusieurs orgues, comme celui de l’église St Johannes de Kitzingen. Mais cette performance à Lunz permet de le voir à l’œuvre. Jacques travaille au sol, à l’aide d’éponges et de peintures très diluées qui lui permettent d’obtenir d’étonnants effets de transparence. Son œuvre du soir, aux lignes effacées, s’accorde parfaitement avec l’ambiance que tentent de susciter sur scène Achim et ses compagnons.

Jacques Gassmann, MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Jacques Gassmann & MOL Brainstorming Orchester
Le MOL Brainstorming Orchester se compose cette année de Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin et Thomas Rabitsch. On aurait pu regretter, là encore, la scène aquatique. Mais les rideaux tirés, derrière les musiciens, permettent d'oublier qu'on se trouve dans une salle de sport sans charme. Et on peut le dire d'emblée : il s'agit de la performance la plus aboutie du groupe depuis sa formation. Elle se présente comme une longue improvisation à la structure progressive, introduite par des drones éthérés (Hausswolff ?), auxquels s'ajoutent des nappes planantes (Story ?) et des sons étranges (Chaplin ? Blüchel ?), dans un crescendo dramatique. Il y a deux ans, l'orchestre s'était un peu perdu dans un labyrinthe de bruit et de fureur. L'année dernière, le Minimoog de Thomas Rabitsch gâchait un peu l'ambiance. Le Moog est en effet un instrument très envahissant, et l'intervention de Thomas avait tendance à écraser celles de tous les autres. Cette fois, le producteur autrichien a réussi à dompter sa machine, jouant des arpèges si rapides qu'ils se fondent dans l'atonalité de l'ensemble. Cette fois, tout s'enchaîne à merveille. Les musiciens se répondent les uns aux autres comme s'ils avaient répété des heures. Il n'en est rien. Mais il est vrai qu'ils commencent à se connaître. Cette dernière création aurait aisément pu trouver sa place dans la bande son d'un film de David Lynch.

Harald Blüchel, Carl Michael von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Harald Blüchel, CM von Hausswolff, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch
MOL Brainstorming Orchester @ More Ohr Less 2019

Hans-Joachim Roedelius, Michou Friesz @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz
Mais ce n'est pas tout. En fin de soirée, l'infatigable Hans-Joachim Roedelius remonte sur scène pour l'un de ses récitals de piano, accompagné comme souvent par la voix de Michou Friesz. Tandis que l'actrice autrichienne lit certains des poèmes d'Achim, dont le désormais célèbre Glückschmied, le maestro pianote pensivement quelques-uns de ses thèmes favoris (on reconnaît des passages de Inlandish, Piano Piano ou Lustwandel). Modeste, il explique lui-même à l'auditoire ce qui le distingue des pianistes expérimentés qui l'ont précédé au Bösendorfer : « Personne ne se rend vraiment compte de la masse de travail que représente ce que font Víkingur et Harald ». Et il est vrai que Roedelius, de son côté, n'a jamais passé des heures à s'exercer. Il excelle dans l'improvisation.

Helmut David, Karin Halbritter, Hans-Joachim Roedelius, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2019 / photo S. Mazars
Helmut David & Band
Comme chaque année, le festival s'achève le dimanche dans la petite église de Lunz. Pourtant, cette fois, le programme est une surprise. Certes, Achim et son épouse sont présents sur scène pour une séance de lecture, mais l'illustration musicale est assurée par une figure familièle, et pourtant étonnante : Helmut David et son groupe. J'ignorais que le docteur David, spécialiste du bouddhisme zen, fût également musicien. C'est pourtant le cas. Et c'est la première fois que, mandoline en bandoulière, il participe à ce titre au festival, dont il est par ailleurs un habitué. Accompagné par un batteur, un bassiste, une violoniste et une chanteuse-flûtiste-joueuse de cornemuse, il se fend de quelques morceaux de musique traditionnelle aux accents médiévaux. De quoi achever le festival sur une note joyeuse, après les quelques frayeurs des jours précédents. De quoi, surtout, donner envie qu'il y ait une prochaine fois, et qu'elle commence dès demain.


samedi 11 août 2018

More Ohr Less 2018 : quinze ans de dévouement à l’art


Hans-Joachim Roedelius a placé la 15e édition de son célèbre festival, More Ohr Less, sous le signe du dévouement : Hingabe. Comme l’année précédente, c’est chez lui, à Baden, que l’artiste a accueilli les festivaliers pour un premier week-end, les 28 et 29 juillet, avant de migrer à Lunz am See pour un second week-end, du 3 au 8 août. Le festival faisait ainsi son grand retour sur la scène qui l’avait vu naître. Etaient également de retour les habitués Tim Story et Christopher Chaplin, mais aussi les flamboyants pianistes Harald Blüchel et Arnold Kasar, ainsi que le célèbre producteur Thomas Rabitsch. Avec son Slow Club et dans une scénographie ambitieuse, ce dernier rendait hommage à l’une des plus grandes stars de la chanson autrichienne, Hansi Lang, disparu il y a dix ans.

 

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius, de retour à Lunz am See pour la 15e édition du festival More Ohr Less

Baden (Autriche), les 28 et 29 juillet 2018 / Lunz am See (Autriche), du 3 au 5 août 2018

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
En 2014, j'avais entrepris une série d'interviews des pionniers allemands de la musique électronique pour Trax Magazine. Après Edgar Froese, j'avais projeté de poursuivre avec Hans-Joachim Roedelius, cofondateur du Zodiak Club de Berlin en 1968, puis du groupe Cluster. Quelle meilleure opportunité de rencontrer le maître que le festival dont il est le promoteur depuis 2004, More Ohr Less ? J'avais déjà entendu parler de cette manifestation, et de sa localisation dans un petit village de montagne, en Autriche, au bord d'un lac. C'est donc à Lunz am See que nous nous sommes rencontrés, fin juillet 2014. Mais quitte à passer des heures sur l'autoroute, autant assister à tout le festival. J'avais de grandes espérances. Elles ne furent pas déçues. Depuis, je n'ai pas manqué une seule édition. L'année dernière, j'ai même eu l'occasion de participer pour la première fois au festival, lors du panel de discussion sur le thème Geschenk des Augenblicks. Cette année, la 15e édition avait pour thème Hingabe : le dévouement, ou l'abnégation.

Nadja Schmidt, Claudia Schumann / photo S. Mazars
Nadja Schmidt, Claudia Schumann
C'est justement par un panel de discussion présenté par Rosa Roedelius que s'ouvrait le festival à Baden, le 28 juillet dernier, dans le cadre du musée Arnulf Rainer. Outre votre serviteur, Hans-Joachim Roedelius avait invité la psychiatre et artiste Claudia Schumann, qui apportait un point de vue clinique et pratique à la notion de Hingabe, mais aussi sa belle-fille Nadja Schmidt, membre de la section autrichienne de l'ICAN, l'institution qui a obtenu le prix Nobel de la paix 2017 pour son engagement en faveur du bannissement des armes nucléaires. Je ne développerai pas ici la teneur des discussions. Ma contribution au thème du dévouement fera l'objet d'une prochaine publication sur ce blog.





Hans-Joachim Roedelius, LUkas Lauermann / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius, Lukas Lauermann
Immédiatement après, Roedelius entrait en scène sur un piano Bösendorfer, accompagné par le violoncelliste Lukas Lauermann, un fidèle du festival. Au programme : les notes pensives d'Achim, quelques textures électroniques issues de son iPad, et les longues plaintes de violoncelle que Lukas Lauermann accumulait cette fois au moyen de boucles. Une technique qu'il pratique, dit-il, depuis plusieurs années, mais qu'il utilise pour la première fois lors du festival More Ohr Less.

Carl Michael von Hausswolff, Christopher Chaplin, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff, Christopher Chaplin, Hans-Joachim Roedelius

Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
L'attraction de cette première journée suit immédiatement. Il s'agit d'une improvisation électronique à trois, entre Roedelius, Christopher Chaplin et le Suédois Carl Michael von Hausswolff, qui avait dirigé l'année passée le More Ohr Less Brainstorming Orchestra. A l'origine, Achim avait eu l'idée de tirer parti des locaux très particuliers du musée Arnulf Rainer pour amener le public à écouter de la musique tout en admirant les toiles du peintre contemporain. Le musée a en effet été aménagé en 2009 dans d'anciens thermes du début du XIXe siècle, construits dans un style néoclassique. Cette année, y sont exposées des séries de toiles géométriques d'Arnulf Rainer.

Carl Michael von Hausswolff / photo S. Mazars
Carl Michael von Hausswolff
Mais c'est à Anselm Mueller, l'indispensable responsable logistique du festival, que l'on doit la physionomie finale du concert. Lorsqu'Achim lui a suggéré l'idée, Anselm lui a en effet demandé s'il souhaitait que les musiciens se succèdent ou qu'ils jouent… en même temps. C'est cette dernière configuration qui a finalement été retenue. Tandis qu'Achim demeure derrière son piano, dans la salle principale, Christopher Chaplin et Carl Michael von Hausswolff prennent place dans deux salles adjacentes, leurs instruments disposés au fond même d'anciennes pièces d'eau.

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Plus qu'à une nième improvisation électronique, c'est à une véritable expérience immersive multimédia que sont invités les spectateurs, qui peuvent ainsi déambuler d'une salle à l'autre, entre les différentes sources sonores et les tableaux d'Arnulf Rainer. Ces derniers entrent d'ailleurs en parfaite harmonie avec les textures et les sons abstraits des trois musiciens. Le public semble apprécier, notamment une invitée de dernière minute, Bianca Acquaye, la veuve d'Edgar Froese, venue spécialement de Vienne pour rendre visite à son ami Achim.

Les discussions se poursuivent le lendemain autour du thème Hingabe. Christine Roedelius, l'épouse d'Achim, et leur fille Rosa, y apportent toutes deux leur contribution.

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Harald Blüchel

Cette deuxième journée, la dernière à Baden, s'achève par un concert au piano d'Harald Blüchel, qui avait déjà fait sensation l’année précédente au festival. Blüchel fut une immense star de la scène transe dans les années 90, sous le pseudonyme de Cosmic Baby,  Il a mixé dans les clubs du monde entier, ses hits ont été repris dans toutes les boîtes d’Europe et d’Amérique du Nord.

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Mais c’est un milieu qu’il a quitté peu à peu, pour plusieurs raisons. Les magouilles financières et les arnaques dont sont souvent victimes les artistes n’y sont pas étrangères. Blüchel raconte ainsi comme Gabi Delgado, de DAF, parvint à le manipuler à ses débuts, en lui faisant miroiter monts et merveilles : « concentre-toi sur ton art, je m'occupe du reste ». Ses amis l’enjoignirent à se méfier, à bien lire les petits caractères du contrat de distribution mirobolant qu’il s’apprêtait à signer, mais le jeune Harald pensa simplement qu’ils étaient jaloux. Comment un jeune artiste ambitieux pourrait-il renoncer à une telle opportunité ?

Harald Blüchel / photo S. Mazars
Ensuite, Harald, n’a jamais été uniquement un musicien de musique électronique. Enfant, il a reçu une solide formation de pianiste. Et c’est au piano qu’il est revenu au milieu des années 2000. S’il fut un grand fan de DAF et de Tangerine Dream, son véritable héros a toujours été Beethoven. Aujourd’hui, bien qu’il ne répugne pas à revenir à l’électronique, comme nous le verrons dans la suite du festival, son instrument de prédilection reste donc le piano. Pour lui, il s’agit ainsi d’un authentique retour aux sources. Ses envolées inspirées, ses arpèges en constante évolution font de lui une sorte de romantique minimaliste. Hans-Joachim n’hésite pas à l’appeler le «nouveau Beethoven», et c’est vrai qu’il lui ressemble un peu. Pour se rendre compte de son talent et se faire une idée du style qu’il a déployé à More Ohr Less, on peut regarder ce concert, diffusé sur Radio Eins le 24 janvier 2018.

L'Obersee, au sud de Lunz am See / photo S. Mazars
L'Obersee, au sud de Lunz am See

Cette année, le festival effectuait son grand retour sur la scène aquatique de Lunz am See, qui l’avait accueilli depuis ses débuts en 2004 et jusqu’à l’édition 2015. Après ce premier week-end à Baden, les festivaliers avaient ainsi quartier libre à Baden, puis à Lunz, après une transhumance en caravane de 1h45 de l’une à l’autre, le mercredi 1er août. Pour les uns, c’était assez de temps pour profiter du minigolf ou du sauna, pour d’autre, d’aller patauger aux thermes de Bad Vöslau, au pied même de la source qui donne son nom à la Vöslauer, l’équivalent local de notre Evian, ou encore d'aller découvrir les merveilles architecturales de la Basse-Autriche. A Lunz, c’était l’occasion de monter enfin jusqu’à l’Obersee, superbe lac situé à plusieurs heures de marche, à plus de 1000 mètres d’altitude.

Sans compter les Wienerschnitzel, déclinés ici ou là en burger (c’est le cas à Bas Vöslau), les délicieux Marillenknödel (quenelles fourrées aux abricots) de Christl Fuchs, la gentille voisine des Roedelius qui n’hésite pas à cuisiner des quantités astronomiques de nourriture pour les festivaliers, ou encore les succulents Kaiserschmarrn (pâte à crêpes, raisins, sucre vanillé) de Johannes Dallhammer, le chef du Rehberg, excellent restaurant situé sur les hauteurs de Lunz, environné de paisibles vaches.





Leo Hemetsberger / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
Mais dès le vendredi soir, ce sont les musiciens qui remettent le couvert. Sans crier gare, le docteur Leo Hemetsberger monte le premier sur scène peu avant 19h00. Comme l'année passée à Baden, il s'adonne à un exercice stimulant, mêlant discussion philosophique et musique. Commentant les différentes significations du concept de Hingabe, citant Aristote comme Khalil Gibran, Montaigne comme Confucius, Leo ponctue son intervention d'agréables morceaux de Hang et de Gubal. En passant, le philosophe rappelle que si le collectif a toujours primé sur l'individu dans toute l'histoire de l'humanité, la modernité nous invite aujourd'hui à penser le contraire : c’est l'individu qui prime. Mais que peut bien alors signifier «se donner» (sich hingeben) dans une relation amoureuse ?

King Consti, Leo Hemetsberger / photo S. Mazars
King Consti, Leo Hemetsberger
Son intervention devait être suivie d'une prestation d'un mystérieux rappeur, King Consti. Ce dernier n'est autre que son fils Constantin, âgé de 10 ans. Le garçon rappe un texte écrit en collaboration avec son père sur le thème du festival. Pas du tout impressionné par le public, Consti séduit sans difficulté l'auditoire par la fluidité de son flow. Si Consti parvient à mieux maîtriser son souffle, parfois trop irrégulier, il ne devrait plus rien avoir à envier à Cro, la star du genre dans le monde germanique.

Hans-Joachim Roedelius, Martin Ploderer / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius et le maire de Lunz Martin Ploderer
Après cette riche introduction, le journaliste musical Klaus Totzler, à qui il incombe d'animer le festival à Lunz, invite Hans-Joachim Roedelius à monter sur scène en compagnie du maire, le souriant Martin Ploderer, tout heureux d'accueillir à nouveau More Ohr Less dans son village. C'est l'occasion de rappeler quelques épisodes de la biographie rocambolesque de Roedelius, son enfance dans la guerre, sa jeunesse derrière le rideau de fer, son rôle majeur dans l'émergence de la scène électronique allemande, et enfin, son histoire d'amour avec l'Autriche et la fondation du festival. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus, je me permets de renvoyer à mon compte-rendu de l'hommage rendu à Roedelius en 2015 à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin. Les germanophones peuvent aussi lire Roedelius – Das Buch, l'autobiographie du maître, publiée en 2016. Une traduction anglaise est à l'étude.

Liunze Brass / photo S. Mazars
Liunze Brass
Le Liunze Brass, l'orchestre de cuivres local, dirigé par Otmar Leitner, investit la scène dans la foulée. Les musiciens jouent quelques standards, mais aussi une petite surprise. Le dernier morceau est en effet une adaptation pour cuivres d'un morceau d'Achim, Die andere Blume, extrait de l'album Lustwandel (1981). En quittant la scène, Otmar demande encore à Achim s'il a bien reconnu le titre. Et c'est vrai qu'il est presque méconnaissable.


Wiener Glüh'n - Rudolf Gratzl, Heidelinde Gratzl / photo S. Mazars
Wiener Glüh'n
Dans le soleil couchant, Heidelinde Gratzl (accordéon) et son frère Rudolf (chant, piano, clarinette) succèdent au Liunze Brass au bord de l'eau. Heidelinde et Rudi ne nous sont pas inconnus. En 2016, ils avaient déjà donné un récital de chansons viennoises devant un public hilare. Cette fois, le frère et la sœur alternent mélancolie et bonne humeur. La jolie voix perchée de Heidelinde contraste avec celle, rocailleuse et ironique, de son frère. Je ne comprends pas un mot des paroles, chantées en dialecte wienerisch, mais compte tenu des rires dans l'auditoire, j'imagine qu'il doit s'agir de quelques grivoiseries ou de commentaires bien sentis sur certaines personnalités locales.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
More Ohr Less Brainstorming Orchester
L. Lauermann, H. Blüchel, T. Story, H.-J. Roedelius, A. Kasar, C. Chaplin, T. Rabitsch

Lukas Lauermann, Harald Blüchel / photo S. Mazars
Lukas Lauermann, Harald Blüchel
Jusqu'à présent, les artistes n'ont pas eu beaucoup de temps pour s'exprimer. C'est que le programme de la soirée est encore chargé. La nuit est tombée lorsque Hans-Joachim Roedelius apparaît enfin derrière ses instruments de musique. Le public s'apprête à assister à la nouvelle improvisation du More Ohr Less Brainstorming Orchester. Outre Achim, on retrouve deux participants de l'année précédente : les incontournables Tim Story et Christopher Chaplin. Pris par d'autres projets, Carl Michael von Hausswolff a dû quitter l'Autriche au début de la semaine. Il n'est pas de la partie. En revanche, Thomas Rabitsch, Lukas Lauermann et Arnold Kasar ont rejoint le line-up cette année. Mais aussi Harald Blüchel, de retour derrière un instrument électronique, en l'occurrence un clavier Nord Stage 3.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Lauermann, Story, Roedelius
Contrairement à l'année précédente à Baden, les participants ne jouent pas immédiatement tous ensemble. Ils se succèdent, l'un après l'autre, aux côté d'Achim, seul personnage en permanence sur scène. Ce n'est qu'à la fin, que tous seront réunis pour une session commune. Tim Story et Lukas Lauermann sont les premiers à accompagner Achim. Leur prestation n'est pas sans rappeler celle de 2015 à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin : autour de quelques notes de piano archi-célèbres de Roedelius, Tim brode des nappes éthérées sur son Kurzweil, tandis que Lukas enrobe le tout de longues plaintes de violoncelle. C'est le meilleur de ce que la musique ambient peut offrir.

Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Christopher Chaplin

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Hans-Joachim Roedelius, Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Roedelius, Chaplin
L'ordre d'apparition des musiciens n'est pas dû au hasard. Après Tim, changement radical : c'est au tour de Christopher Chaplin d'accompagner le maître. Le set est plus électronique – Achim lui-même délaisse un temps le piano pour ses applis –, mais aussi plus nerveux. Christopher et sa Bass Station de Novation ne sont pas étrangers à ce brusque sursaut d'énergie. De retour d'une mini-tournée en Chine, Christopher Chaplin a développé son univers. Toujours friand de bips et de clics, il semble revenir progressivement, sinon à l'harmonie, du moins à la tonalité. La collaboration des deux hommes n'a que peu avoir avec leur premier album en duo, King of Hearts (publié en 2012 : une antiquité !), mais elle possède cette même puissance évocatrice, cette même vivacité. Bien que l'électronique domine, on se dirige ici plutôt vers une nouvelle forme de musique contemporaine.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar / photo S. Mazars
Roedelius, Kasar
Retour au calme et à l'harmonie avec le pianiste Arnold Kasar. L'année dernière, Kasar et Roedelius ont publié le disque Einfluss sur le prestigieux label Deutsche Grammophon. Avec Tim Story et Christoph H. Müller, Arnold est probablement l'un des musiciens les plus intéressants avec lesquels Roedelius collabore en ce moment. Quelques séquences au piano, de riches textures envoûtantes : sur scène, leur improvisation rend parfaitement l'humeur du Lunzer See at night. Je crois reconnaître un morceau tiré d'Einfluss : le remarquable Rohstoff, assemblage d'une séquence planante au piano et d'instruments à vent.

Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Lorsque Thomas Rabitsch entre en scène, derrière son imposant Minimoog, Achim cesse de jouer. Rabitsch n'interprète qu'un seul morceau, dans un esprit très différent des autres musiciens entendus jusqu'à présent. Ses racines rock sont évidentes. Ses solos de Moog ressemblent parfois à ceux de Rick Wakemann : autant dire que le Moog est un instrument riche et très envahissant, ce qui explique pourquoi Roedelius n'a pas senti le besoin de l'accompagner.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Blüchel, Roedelius
Harald Blüchel, dernier à rejoindre Hans-Joachim sur scène, commence par une composition déjà entendue à Baden, mais cette fois, il ne se contente pas du piano. Peu à peu, le musicien altère le timbre caractéristique du clavier pour en faire une texture électronique. Les arpèges à la Bach qu'il jouait jusqu'à présent, se transforment ainsi, sans en changer une seule note, en séquence à la Tangerine Dream. Magie des filtres. Magie de l'électronique. Blüchel est un apport de premier plan au More Ohr Less Brainstorming Orchester. Le duo qu'il forme avec Achim est prometteur. Pourrait-il être concrétisé en studio ?

Tim Story / photo S. Mazars
Tim Story
Tandis qu'Harald reste collé à sa séquence, tous les musiciens reviennent sur scène l'un après l'autre pour une ultime improvisation à sept. Très éloigné des drones agressifs et monotones entendus l'année passée, le morceau, à la fois abstrait et coloré, renoue avec l'harmonie. Il reflète assez bien la personnalité de chacun des musiciens. Difficile de savoir qui fait quoi sur scène, mais l'apport de chacun est essentiel. A partir des arpèges d'Harald, l'improvisation évolue en composition bruitiste, avant l'introduction d'un beat discret par Tim Story. A partir de là, n'était l'instrumentation 100% électronique, on aurait vraiment l'impression d'assister à une jam session de jazz. Sans doute le morceau le plus riche et le plus abouti joué par le Brainstorming Orchester depuis les débuts du festival.

More Ohr Less Brainstorming Orchester - Lukas Lauermann, Harald Blüchel, Tim Story, Hans-Joachim Roedelius, Arnold Kasar, Christopher Chaplin, Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchester

Peter Plos, Stefanie Sternig / photo S. Mazars
Peter Plos, Stefanie Sternig
La soirée n'est pas encore finie. Peter Plos et Stefanie Sternig, déjà vus à Lunz en 2015, présentent leur nouvelle performance. A l'époque, je n'avais pas été très emballé par le concept du duo. Cette fois encore, j'apprécie le travail de Plos derrière ses consoles, mais j'ai du mal à saisir le sens des pas de danse de Stefanie Sternig. Danseuse classique, elle ne nous offre à voir son talent que par intermittence. Le reste du temps, elle semble se débattre avec ses cheveux à tel point que, s'il fallait baptiser la performance, je trouverais particulièrement adapté quelque chose comme : «Where's my f***ing Comb?!».

Harry Jen / photo S. Mazars
Harry Jen
Un set mixte de DJ et de VJ clôt la soirée jusqu'au bout de la nuit. Le DJ, Harry Jen, est un habitué du festival. Je rencontre en revanche pour la première fois le vidéaste, Arjaan Auinger. Ce dernier est un ingénieur du son et designer vidéo assez réputé à Vienne, semble-t-il. Hélas, j'ai peu à dire sur le show puisqu'à minuit passé, il s'agit d'aller rejoindre la pizzeria Chez Pierre sur les hauteurs de Lunz. Mais contre toute attente, Pierre est déjà fermé, la faute à un malentendu entre lui et Achim. La soirée s'achève donc autour d'une modeste bouteille de schnaps de pin sur le pas de la porte de l'hôtel Zellerhof. On aurait pu rêver mieux pour célébrer le succès de cette riche journée musicale, mais au final, ce rassemblement de sans-toit sera l'une des plus belles nuits de festival.

Arjaan Auinger / photo S. Mazars
Arjaan Auinger
La journée du samedi devait en revanche débuter sous les plus sombres auspices. Une série de catastrophes est en effet à l'origine de plusieurs bouleversements de programme. Malade, le fabuleux guitariste Diego Mune, que j'avais eu la chance de découvrir lors de l'édition 2014, ne peut pas assurer la première partie. Quant au tromboniste Clemens Hofer, affecté par un deuil, il ne peut non plus venir assister Rosa Roedelius dans sa performance du soir.

Michael Rosen / photo S. Mazars
Michael Rosen
Heureusement, le DJ Michael Rosen, qui devait assurer la fin de soirée, accepte au pied levé d'ouvrir le bal. Pas question, donc, d’effrayer le public avec un set de DJ trop rythmé ou trop dansant. Rosen opte pour des sonorités plus ambient. Mais rien n’y fait, le public, encore familial en ce début de soirée, venu en grande majorité pour écouter le concert en hommage à Hansi Lang, prend la fuite assez rapidement. Des enfants se bouchent les oreilles. Ce set aurait été parfait pour clore la nuit. Michael a bien du mérite de rester sur scène près d’une heure et demie. Il faut en effet qu’il tienne jusqu’à la nuit tombée, car le spectacle consacré à Hansi Lang, avec ses vidéoprojections, a besoin de l’obscurité complète.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Le concert du Slow Club en hommage à Hansi Lang (1955-2008)

Hansi Lang fut l’une des gloires de la chanson autrichienne des années 80 aux années 2000. En 1980 sortait son premier single, Keine Angst, un tube instantané. Par la suite, Lang devait chanter aussi bien en allemand qu’en anglais, et se lança également dans une carrière d’acteur. En 2004, en compagnie de Thomas Rabitsch et Wolfgang Schlögl, il fondait le Slow Club, un supergroupe connu pour ses reprises du répertoire américain. C’est en août 2008 qu’il donna son dernier concert… à Lunz, lors de la cinquième édition du festival More Ohr Less. Quelques jours plus tard, il succombait à un AVC alors qu’il écoutait, tranquillement couché sur un canapé, le mix du second album à paraître du Slow Club. Il y a pire, comme mort, pour un artiste, fait remarquer quelqu’un.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Ce soir, dix ans après la mort de Lang, le Slow Club se reforme pour lui rendre un hommage très particulier. Autour de Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl et Andy Bartosh (le guitariste du groupe en live), ce sont pas moins de trois chanteurs, Birgit Denk, Tini Kainrath et Roman Gregory, qui reprennent ensemble ses chansons et les standards du Slow Club. De son côté, l’acteur Johannes Krisch lit des passages de la biographie du chanteur, à la première personne. Hansi Lang lui-même est présent sur scène, à travers des extraits de vidéos de ses concerts, parfaitement synchronisés avec les musiciens. Une prouesse technique qui enchante le public, venu très nombreux. Hansi Lang est quasiment un inconnu en France, mais il a toujours une armée de fans hardcore dans son pays.

Hansi Lang, The Slow Club, Thomas Rabitsch, Wolfgang Schlögl, Andy Bartosh / photo S. Mazars
Je ne connaissais pas cet artiste, mais il faut reconnaître qu’il savait chanter avec beaucoup de tact les classiques américains. Les passages vidéo filmés à Lunz sont aussi particulièrement émouvants. On reconnaît immédiatement le Lunzer See en arrière plan. Ce type de concerts virtuels marche très fort en ce moment, notamment dans le monde anglo-saxon. Avec des moyens plus modestes, la troupe à Rabitsch et les techniciens du festival ont réalisé une belle performance. Je peux donc comprendre l’enthousiasme des spectateurs. Ceux-ci ne sont pas venus seuls : la télévision autrichienne a également fait le déplacement. Quelques semaines plus tôt, l’ÖRF avait même filmé les répétitions du Slow Club. C’est l’occasion, pour Johannes Krisch, Thomas Rabitsch, et Hans-Joachim Roedelius, de répondre aussi aux questions des journalistes.

Hansi Lang, Niclas Anatol / photo S. Mazars
Hansi Lang par Niclas Anatol
 Malheureusement, à peine le dernier rappel était-il achevé, que le public se précipitait vers la sortie, ignorant qu’une vente aux enchères de portraits d’Hansi Lang par l’artiste Niclas Anatol devait se dérouler juste après. Grâce aux efforts de Leo Hemetsberger, commissaire-priseur improvisé, l’un des tableaux trouva preneur. Nul doute que les trois seraient partis, si les fans étaient restés !

Rosa Roedelius / photo S. Mazars
Rosa Roedelius

Immédiatement après, Rosa Roedelius entre en scène dans une nouvelle performance. Pour pallier l’absence de Clemens Hofer, Christopher Chaplin assure l’illustration musicale. Tandis que Rosa déclame un texte et arpente la scène aquatique, donnant leur sens aux objets qu’elle y a disposés depuis le début du festival, Christopher commence par divers bruitages inquiétants avant d’enchaîner sur des chœurs grandioses. Comme le résume si bien Tim Story : «First, some strange noises, and then some Aaaaaahs !». En réalité, la bande-son de Christopher rappelle un peu, du moins dans sa structure, le travail qu’il a effectué sur son surprenant nouvel album, Paradise Lost (Fabrique Records). S’éloignant un peu des drones de son premier disque, Christopher signe là une véritable œuvre de musique contemporaine.

Arnold Kasar / photo S. Mazars
Arnold Kasar
La soirée s’achève cette fois chez Pierre qui, à plus de minuit rallume son four à pizza pour nourrir les festivaliers jusqu’au bout de la nuit. Il manque, bien sûr, les musiciens des années précédentes, Albin Paulus et Stephan Steiner, notamment.

Et pourtant, pas question de faire la grâce matinée le lendemain dimanche. A 11 heures, après la messe, Hans-Joachim Roedelius et Arnord Kasar investissent l’église du village pour un dernier concert. Il s’agit d’une petite présentation de leur album, Einfluss. En fait, ils s’adonnent à des variations sur certains thèmes du disque. Plus jeune de trente ans que son aîné, Kasar est un pianiste de formation. Mais aujourd’hui, tout se passe comme s’il laissait à Roedelius la vedette. Achim, qui n’a jamais appris à lire la musique, fait preuve d’une incroyable dextérité, notamment sur le morceau Rolling. On en vient à espérer une suite à cet album, qui a déjà plus d’un an.

Arnold Kasar, Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Arnold Kasar, Hans-Joachim Roedelius
Achim Roedelius est un artiste très important dans l’histoire de la musique. Sans lui, la scène électronique allemande n’aurait peut-être pas vu le jour. Et sans cette dernière, où serait la musique électronique ? Féru de technologie – il n’a pas mis bien longtemps à adopter les applis, l’iPad et les réseaux sociaux –, c’est aussi un homme de goût, qui aime les belles choses. D’où son retour paradoxal au piano, à la musique classique, aux racines de la culture européenne. Il est un pont entre les générations et entre les cultures, comme en témoigne son festival More Ohr Less. Si cette édition, quelque peu chaotique en raison des imprévus de dernière minute et des difficultés logistiques de sa double localisation, a fait la part belle à la musique électronique, cela n’a pas toujours été le cas. Tous les genres musicaux ont pu, un jour ou l’autre, s’exprimer à More Ohr Less. Achim a déjà en tête le thème du prochain festival. Et j’en serai.

Hans-Joachim Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius