Si l’on excepte Synthex, Remy Stroomer fait sans doute partie des plus jeunes représentants de la scène électronique néerlandaise. Né en 1979, ce musicien originaire de Haarlem, en Hollande-Septentrionale, ne fait pourtant pas partie de l’écurie Groove, animée par Ron Boots, même si les deux hommes travaillent aussi ensemble. Remy gère lui-même son petit label, Deserted Island Music, qui était représenté lors du premier B-Wave Festival, organisé en Belgique. Il en profitait pour raconter son parcours, déjà long, et mettre en lumière ses nombreuses initiatives destinées à promouvoir cette école électronique vintage.
Remy, as-tu suivi une
formation musicale ?
Remy Stroomer –
J'ai commencé à prendre des cours de musique à l'âge de 9 ans. Mais je jouais
déjà de la musique électronique sur un clavier pour enfants. J'ignore pourquoi.
J'étais bercé par Vangelis, Jean-Michel Jarre et tous les grands synthésistes
de l'époque. Pendant mes leçons, dès lors qu'il fallait commencer à jouer, je
me mettais invariablement à improviser et à pianoter les trucs que j'avais
envie d'entendre. Or les professeurs voulaient m'enseigner à suivre des
partitions. En 1999, j'ai entamé des études de sonologie au conservatoire. Mais
j'ai arrêté après ma seconde année parce que c'était trop expérimental.
Programmer un son basique pendant des heures et se perdre dans des formules de
calcul, ce n'était vraiment pas la façon dont j'envisageais la musique. C'est
une approche intéressante, mais pour moi, la musique doit plus simplement
permettre d'exprimer des émotions.
Quelles furent tes
influences ?
RS – C'est
amusant, je parlais à l'instant de Jarre et Vangelis, mais quand j'ai composé
mes premiers morceaux, ils ressemblaient beaucoup plus à ceux de Klaus Schulze
et Tangerine Dream, qui ne m'étaient pas du tout familiers à l'époque. En
somme, j'ai sans le savoir développé mon style dans leur direction, et ce n'est
que bien plus tard que je m'en suis rendu compte, en découvrant leurs disques
au milieu des années 90.
Tu n'as pas attendu
pour fonder ton propre petit label. Pourquoi cette décision ?
RS – Dès que je
me suis rendu compte que mes compositions étaient susceptibles de plaire à un
public plus large, j'ai en effet créé Akh Records avec mon ami Ewout Koek. Comme nos centres d'intérêt ont commencé à
diverger, nous avons décidé d'un commun accord de nous séparer l'année
dernière. Ewout poursuit Akh Records, tandis que j'ai fondé une nouvelle
enseigne, Deserted Island Music.
Mais 90% de mes disques sont estampillés Akh.
A en croire les
vidéos de tes performances publiques sur ta chaîne Youtube, il semble que ta
musique sur scène et en studio soit un peu différente.
RS – Je me
perçois d'abord comme un musicien de studio. J'enregistre des albums. Un
concert de musique électronique impose toujours une base préprogrammée, surtout
quand on est seul sur scène. Mais à côté de cette armature préparée en studio,
la performance n'aurait aucun sens si elle n'offrait pas en même temps quelque
chose d'unique, en rapport avec le moment présent. C'est ce que j'essaie de
faire. Pas question de lancer un CD et de se tourner les pouces. J'improvise
beaucoup.
Visuellement, rien
n'indique sur les couvertures de tes albums qu'il s'agit de musique électronique.
Pas de planètes, pas de vaisseaux spatiaux. On s'attendrait plutôt à du
progressif ou même du rock indé. Pourquoi un tel choix ?
RS – Les
couvertures de mes premiers disques sont l'œuvre d'Ewout Koek. J'ai créé moi-même
les dernières. Bien sûr, on associe souvent spontanément ce type de musique à
l'astronomie et aux étoiles. C'est parfois mon cas. J'ai bien joué dans des
planétariums. Mais je souhaite avant tout que ma musique reflète plutôt quelque
chose d'intérieur. D'où ce choix.
Parlons de la
compilation Dutch Masters. [Il s'agit
d'une compilation représentative des principaux synthésistes néerlandais,
sortie en 2010. Chacun était invité à illustrer en musique une œuvre d’un
peintre hollandais célèbre.] Pourquoi as-tu choisi la fameuse lithographie de M.C.
Escher, Montée et descente ?
RS – Escher est
une belle source d'inspiration. Cet escalier infini, c'est une sorte de
continuum. Il en a fait une variation avec une chute d'eau [Mouvement perpétuel]. Ce type de structure
cadre parfaitement avec ma musique. Quand j'ai enregistré ce morceau
spécialement pour la compilation, j'ai volontairement accentué la similarité
entre son œuvre et mon travail.
En avril 2013, tu as
sorti PriMitiveS, un disque en commun
avec Michel van Osenbruggen, alias Synth.nl. Qui fait quoi sur l'album ?
RS – Difficile à
dire. Michel est plus dans la rythmique, mois dans les séquenceurs. Aucun de
nous deux n'aurait pu produire ce disque tout seul.
Liquid Spheres, la piste la plus ambient, est donc de toi ?
RS – Justement,
non. Michel en a fabriqué presque toutes les textures, je n'ai fait que la
base. Sur d'autres titres, nous avons plus travaillé à parité. Mais c'est bien
d'entendre ça. Ça montre qu'il peut y avoir des surprises.
Ton dernier album en
date, Sessions 2012, n'est pas non
plus un projet solo, mais une collaboration avec la fondation My Breath My
Music (sortie le 3 juin 2013). Comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce projet
?
RS – La fondation
My Breath My Music s'est donné
pour objectif d'aider les enfants atteints de handicaps physiques, en
particulier ceux qui ne peuvent mouvoir leurs membres, à pratiquer la musique à
un niveau professionnel malgré le handicap. L'association a développé plusieurs
instruments spéciaux, comme la
Magic Flute, un
contrôleur midi à vent. En août 2012, j'ai été approché par Ruud van der Wel,
le fondateur, qui m'a proposé de faire une session unique avec les enfants
autour de ma musique. Je leur donnais simplement les accords et ils
improvisaient par-dessus. Tous ces jeunes avaient plutôt l'habitude de jouer de
la musique pop-rock. Ce concert fut leur premier contact avec une musique
électronique dont ils ignoraient presque tout. Le résultat a été si satisfaisant
que nous en avons fait un disque. Puis nous nous sommes retrouvés au mois
d'octobre pour une nouvelle session, lors du dernier E-Live.
Tu es plutôt actif
sur MySpace. Est-ce qu'Internet
est important pour la promotion de ta musique ?
RS – De plus en
plus. J'y suis surtout sensible en tant que gérant de label. Internet
représente maintenant une large part de la distribution et des ventes. J’ai
remarqué que beaucoup de gens sont désormais prêts à dépenser de l'argent dans
un téléchargement légal. J'ai aussi mis en vente un disque sur Bandcamp. Je crois qu'il s'agit d'i-Dentity. Mais j'aurais préféré pouvoir
ne mettre à disposition que des extraits, pas l'album en entier. J'ai aussi un
compte Soundcloud, mais je n'y
suis pas très actif.
RS – C’est
tellement plus facile d’allumer son iPod, de nos jours. Mais je préfèrerai
toujours avoir quelque chose en main. C’est toute la philosophie de Deserted
Island Music. L’intention est de publier la musique que tu prendrais avec toi
si tu étais coincé sur une île déserte. C'est un concept simple. C'est pourquoi
j'ai choisi ce design très épuré pour les jaquettes. De moins en moins de gens
achètent des disques, alors il est inutile d'augmenter encore les prix. Il faut
rester sobre, offrir un produit à l'allure professionnelle, mais qui n’ignore
pas l’état actuel de l’industrie musicale.
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| Remy lors du B-Wave Festival en Belgique |
RS – Il y a dix
ou quinze ans, nous pouvions encore compter sur d'importants programmes
radiophoniques, comme Schwingungen,
sur les ondes allemandes. De nos jours, il reste l'émission d'Olaf Zimmermann
sur Radio Eins à Berlin [Elektro Beats], mais il se concentre sur Tangerine
Dream et les noms les plus importants. Cela dit, les petits artistes
indépendants peuvent toujours compter sur les web radios. J'ajoute que rien ne
nous oblige à rester cloîtrés dans notre milieu. J'aime la musique
électronique, j'aime ces festivals où on peut se retrouver entre nous, 200 ou
300 aficionados. Mais je pense qu'il faut aussi aller chercher d'autres gens à
l'extérieur, par exemple ceux qui ont peut-être oublié la scène électronique,
qui l’ont laissée de côté il y a quelques années ou, simplement, qui ne
connaissent même pas son existence. C'est ce que je cherche à faire. Par exemple,
de 2007 à 2010, j'ai eu la chance de pouvoir jouer trois concerts dans une
église chez moi, à Haarlem [l'église Saint-Bavon], à l'occasion du marché du
livre annuel, dans une bonne ambiance. Certaines personnes venaient pour moi.
Mais ceux qui venaient pour acheter des livres, qui ne me connaissaient pas,
ont pu découvrir mon travail à cette occasion. Les trois éditions ont donné
lieu à un album [The Great Church Trilogy,
2011]. De même, en mai 2012, j’ai organisé un concert avec Ron Boots dans cette
même église. Cette fois, nous avons expérimenté quelque chose de différent.
Pour son set, Ron a fait venir un chœur de dix chanteurs. Quant à moi, j’ai
invité deux violonistes et un violoncelliste. Eric van der Heijden nous a
rejoints plus tard à l’orgue. Il s'agissait d'organiser un événement qui ne
tourne pas uniquement autour de la musique électronique. A la fin de la soirée,
nous avions attiré 75% de notre public en dehors de cet univers. C'était
l'objectif. J’espère pouvoir multiplier ce genre d'initiative à l’avenir.
Le 10 janvier, je donnerai un concert solo dans un petit
théâtre de 80 places à Nieuw- en Sint Joosland,
en Zélande. Je serai accompagné par un batteur et par un guitariste qui a la particularité
de jouer avec un archet, un peu comme le guitariste de Sigur Rós. Et en juin,
j'ai prévu un concert en commun avec l'Allemand Wolfram Spyra dans des ruines,
à Santpoort, près de Haarlem, probablement devant 200-250 personnes. Enfin, je
suis en train de mixer la musique du dernier concert à l'église de Haarlem.
J'ai encore besoin d'un peu de temps. J'aimerais aussi en travailler le montage
vidéo.
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| Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 (photo : André Stooker) |




