Chanteur et guitariste du très respecté groupe allemand Eloy depuis plus de quarante ans, Frank Bornemann est à l'origine des studios Horus Sound, de grande renommée en Allemagne. Il y a quelques années, pour répondre aux profondes mutations de l'industrie musicale, il a aussi cofondé Artist Station, un label destiné à repenser les rapports entre commerce et création artistique. Francophile convaincu, il prépare en ce moment un nouveau projet autour de la figure de Jeanne d'Arc. Rencontre à Hanovre.
Hanovre, le 21 janvier 2013
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| Frank Bornemann |
Frank Bornemann est chez lui à Hanovre. Le musicien a fait
le tour du monde, tous les autres membres d’Eloy habitent désormais un peu
partout en Allemagne, mais lui-même finit toujours par retrouver sa ville
natale. Elle est, paraît-il, l’une des plus belles d’Allemagne. Mais en ce 21
janvier, tout se passe comme si l’artiste Christo avait utilisé la neige pour
recouvrir entièrement la métropole d’une épaisse couverture blanche. La date
est bien choisie. Lendemain d’élection dans le Land de Basse-Saxe, elle marque
également le début des célébrations du cinquantenaire du Traité de l’Elysée,
qui scella la réconciliation franco-allemande en 1963. Nous avons rendez-vous
dans les locaux des Horus Sound Studios, en plein centre-ville, quand une
voiture s’engage dans l’allée qui sépare l’entrée du studio de la rue. Michael
Gerlach, le clavier, et Bodo Schopf, le batteur, s’en extraient. Le groupe
vient d’achever, à quinze kilomètres de là, l’ultime séance de répétitions
avant les trois prochains concerts, prévus le 23 à Cologne, le 24 à Bielefeld
et le 25 à Mannheim. « Du bist wahrscheinlich der Franzose », devine
Michael. « Er kommt », conclut-il. « Er », c’est son ami
Frank. Et en effet, quelques minutes plus tard, Frank Bornemann franchit à son
tour la grille à pieds, méconnaissable sans son traditionnel béret. A la place,
il porte un épais bonnet, qui semble pourtant sans effet par ce froid polaire.
Tandis que Michael et Bodo investissent l’un des appartements prévus au studio
pour les artistes en session d’enregistrement, Frank ouvre les portes de son
bureau personnel, aux murs chargés de souvenirs. Des disques d’or qui
témoignent d’une carrière bien remplie, divers objets précieux, dont ce masque
vénitien déniché dans une boutique parisienne et qui a inspiré la couverture de
Visionary, le dernier album en date
du groupe (2009), mais aussi un portrait d’Ingrid Bergman en Jeanne d’Arc et un
tableau, qui n’attend que d’être accroché, signé Wojtek Siudmak. Popularisé en
France grâce à ses couvertures de livres de science-fiction, le célèbre peintre
a illustré deux albums d’Eloy, Ocean
l’un des disques les plus vendus du groupe en 1977, et sa réponse, Ocean 2, en 1998.
Eloy, une aventure musicale chaotique et inspirée
L’histoire d’Eloy est assez bien documentée en français sur
Internet. Il est inutile d’y revenir. Notons simplement qu’à l’époque de ses
plus gros succès, entre 1976 et 1979, Eloy fut le groupe allemand le plus
populaire outre-Rhin, non seulement en termes de notoriété, mais également en
matière de chiffres de ventes. Si on ne peut pas comparer avec les stars
internationales de la pop et de la variété qui font les mêmes scores en un seul
disque, le groupe a fini par vendre, en quarante ans d’existence entrecoupés de
nombreuses interruptions, plusieurs millions de disques. Mais qu’entend-on
exactement quand on écoute Eloy ? Frank Bornemann, lui, aime parler d’art rock, un genre affranchi de toute limitation
en termes d’inspiration, de structure ou de durée. Il se laisse pourtant
volontiers rattacher à la grande famille du rock progressif. Influencé à
l’origine par des formations comme Genesis, Jethro Tull et surtout Pink Floyd,
toutes britanniques, Eloy a en retour exercé une profonde influence sur la
scène néo-progressive d’outre-Manche dans les années 80. Les spécialistes
citent souvent Genesis ou Yes comme parents directs de cette scène encore
célébrée de nos jours en Angleterre, en Allemagne en Italie et dans les Pays de
l’Est. Pourtant, Eloy fait ici figure de chaînon manquant. Sans sa musique, à
la fois nerveuse et atmosphérique, riche et mélodieuse, celle de Marillion,
Pendragon, IQ ou Pallas aurait sans doute été très différente. Frank révèle à
ce titre qu’en mai 1984, lors d’un passage très remarqué d’Eloy au Marquee Club
de Londres, Fish, le chanteur de Marillion alors présent dans l’assistance, lui
avoua sa passion pour le groupe. Les deux concerts à guichets fermés dans le
fameux club londonien devaient d’ailleurs marquer la percée d’Eloy sur le
marché britannique. Dès l’origine, la décision de chanter en anglais, même sans
forcément maîtriser tous les aspects de la langue, trahissait déjà cette
ambition de réussite à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne, d’où provenaient
tous les groupes formateurs des Allemands. Ce fut, hélas, le moment que choisit
EMI pour se débarrasser de son encombrant poulain germanique. Frank ne l’apprit
qu’un peu plus tard, la maison de disque avait décidé de concentrer tous ses
efforts financiers sur Marillion, alors en pleine ascension. Dix ans plus tôt, en
1975, une autre mésaventure explique qu’Eloy n’ait finalement pas mené la
carrière américaine qui lui tendait les bras. A une époque où, sans iTunes, ni
Youtube, la réussite dépendait surtout des passages en radio et des ventes
physiques, les succès inespérés d’Inside
(1973) et Floating (1974) aux
Etats-Unis furent suivis par la faillite de Chess & Janus, la société qui
avait distribué les deux disques sur le territoire américain. A l’époque,
l’événement coïncida avec l’éclatement d’Eloy, laissant Frank Bornemann seul
aux commandes à partir de 1976 avec le succès que l’on sait. En 1984, ce fut la
désertion d’EMI qui provoqua cette fois la séparation d’un groupe de toute
façon miné par les trop fameuses « divergences musicale ». Sous
l’impulsion de Michael Gerlach, la marque Eloy devait renaître en 1988 sous la
forme d’un projet de studio avant de retrouver sporadiquement la scène à partir
de 1994, dans une formation enfin stable. Lors de la sortie de Visionary, en 2009, le groupe mettait
ainsi fin à un silence de onze ans. Assez pour disparaître des écrans radars de la
presse généraliste. Mais pas assez pour décourager les fans. Aujourd’hui, c’est
surtout parmi les musiciens professionnels que le nom d’Eloy suscite les
commentaires les plus dithyrambiques. Oublié, le parcours chaotique du
groupe ! Ne reste que cette immense estime pour une œuvre cohérente et
visionnaire qui, sur la durée, a marqué l’histoire du rock.
Un studio, Horus Sound, et un label, Artist Station Records
Si Eloy est à ce point apprécié dans le milieu, c’est aussi
en raison de la seconde carrière de Frank Bornemann. En 1979, grâce au succès
du groupe, le musicien peut investir dans son propre studio, qu’il installe à
Hanovre. Dès l’automne, les Horus Sound Studios accueillent leurs premières
sessions d’enregistrement. L’endroit deviendra le studio attitré d’Eloy, mais
il est aussi, dès l’origine, destiné à promouvoir le travail d’autres
musiciens. A cette époque, Frank peut déjà faire valoir de solides compétences
de producteur. On lui doit notamment Fly
to the Rainbow (1974), le second album des Scorpions, de bons amis, comme
lui originaires d’Hanovre. En 1987, le heavy metal d’Helloween, avec Keeper
of the Seven Keys, offre aux studios leur premier gros succès commercial. Depuis, Horus s’est fait une réputation de
spécialiste du genre, bien que le studio soit ouvert à tous les courants. Frank
raconte ainsi qu’il vient de produire un disque pour l’un de ses coups de cœur,
un groupe franco-allemand baptisé Eclipse Sol-Air, qui mélange allègrement hard
rock et musique médiévale, flûtes, violons et grosses guitares, à paraître en
2013. Mais il est vrai qu’avec Celtic Frost, Gamma Ray, Kreator ou Paradise
Lost, le métal, dans tous ses courants, du plus mélodique au plus extrême, est
particulièrement bien représenté à Horus. D’ailleurs, la plus belle découverte
de Frank reste sans conteste Guano Apes, une formation nerveuse originaire de Göttingen,
à 100 kilomètres
au sud de Hanovre, et menée par une chanteuse enragée. Trois albums produits à
Horus entre 1997 et 2003, plusieurs fois numéros 1 des charts, des millions de
disques vendus, des concerts aux Etats-Unis en Russie et dans toute l’Europe… Mais
le nom est à peu près inconnu en France. En 1999, Frank Bornemann cède même à Henning
Rümenapp, le guitariste de Guano Apes, la direction d’Horus, si bien
qu’aujourd’hui, le fondateur d’Eloy, qui possède toujours les studios, n’y exerce
plus aucune fonction exécutive. Pour l’industrie musicale, la décennie suivante
se résume en un mot : crise ! Frank doit alors mobiliser toute son
énergie pour sauver les studios, qui ne sont pas épargnés. Le hiatus de onze
ans dans la carrière d’Eloy trouve ici une partie de son explication. Mais
quand vient sur le tapis la question du téléchargement illégal, Frank préfère se
taire. Il ne veut pas gâcher son dîner ! Au-delà du comportement
individuel des internautes, la crise que subit de plein fouet l’industrie du
disque a en effet tout à voir avec l’innovation technologique que représente
Internet. Prendre conscience que quelques clics donnent accès, littéralement, à
n’importe quoi, c’est aussi assister, de fait, à la naissance d’un nouveau
circuit de distribution tellement performant qu’il ne peut que condamner les
circuits traditionnels, plus cloisonnés et plus lents [1].
De leur côté, grâce à cette innovation, les artistes peuvent envisager
sérieusement l’idée de produire et de distribuer eux-mêmes leur travail.
« Qui a encore besoin d’un label ? », telle sera l’un des thèmes
de réflexion proposé au prochain Midem, du 26 au 28 janvier à Cannes. Pourtant,
dès 2006, Frank Bornemann répond déjà en partie à cette question
lorsqu’il fonde Artist Station Records, une nouvelle maison de disques, aux
antipodes des majors, mais aussi très différente des labels indépendants
traditionnels. Il explique le concept en quelques mots. Artist Station
s’adresse précisément à ces artistes qui veulent prendre eux-mêmes leur
carrière en mains. Mais s’il est vrai qu’Internet permet à n’importe qui de se
proclamer artiste et de publier sa musique, qui, dans cette jungle, le
remarquera ? Comment se démarquer des millions d’autres petits malins qui
ont eu la même idée ? Le label distingue deux profils – artistes débutants
et confirmés – auxquels sont proposés divers forfaits, en fonction de leur
budget et de leurs objectifs. A titre d’exemple, le forfait « local
step » propose la distribution d’un album sur les principales plateformes
de téléchargement, le pressage de 500 CD et leur promotion auprès d’une
sélection de médias. Tout est modulable. Plus question d’un contrat dans le
temps ou sur une quantité d’albums préétablie. L’artiste reste maître de ses
choix artistiques et conserve ses droits sur son œuvre. Mais il profite du
savoir-faire d’Artist Station, et de ses connexions dans l’industrie
musicale : distributeurs, tourneurs, agences de communication. Même si
Frank insiste bien sur la distinction des deux entités, le label peut aussi
s’appuyer sur la formidable infrastructure que représentent les studios Horus. Le
roster d’Artist Station affiche un grand nombre de groupes de métal,
probablement autant attirés par la qualité des studios que par le concept du
label. On y trouve aussi bien des formations déjà établies mais qui, pour une
raison ou une autre, ont quitté leur ancien label (comme Eat No Fish, issue de
la maison Virgin), que des artistes actifs de longue date mais qui débutent
seulement maintenant, grâce à Artist Station, leur carrière discographique.
Jeanne d’Arc ou la passion d’un artiste allemand pour la Pucelle d’Orléans
Cette inclination à s’occuper des autres explique en partie
pourquoi Frank Bornemann a toujours retardé la réalisation de son projet le
plus personnel, un opéra rock très complexe consacré à la figure de Jeanne
d’Arc, et qui a déjà un titre, The
Vision, the Sword and the Pyre. Soit en français La Vision, l’Epée et le Bûcher, traduit ce
francophile convaincu qui parle parfaitement notre langue. Depuis plus de vingt
ans, l’œuvre fait figure de « prochaine étape », toujours retardée,
de la carrière de Frank Bornemann. D’autres projets, d’autres obligations,
l’ont à chaque fois accaparé. C’est au début des années 90, raconte-t-il, alors
qu’il visite la cathédrale Notre-Dame à l’occasion d’un voyage à Paris avec son
épouse, que Frank découvre un spectacle donné dans l’édifice. Il se trouve que
la représentation est consacrée à la
Pucelle d’Orléans. A-t-il d’abord été impressionné par les
lieux ou bien par la mise en scène ? Quoi qu’il en soit, le musicien se
laisse séduire par le personnage de Jeanne d’Arc, auquel il décide très vite de
consacrer sa prochaine œuvre. Frank affirme que celle-ci fut dès le départ
conçue comme un projet solo, sans rapport avec Eloy. Pourtant, il semble bien
qu’il ait songé un temps à impliquer le groupe, alors constitué de son duo avec
Michael Gerlach et de musiciens de session. C’est l’époque de l’écriture de
l’album Destination (1992). Occupé à
sa finalisation, Frank décide finalement d’intégrer au disque le matériel déjà
écrit pour Jeanne d’Arc. Ce sera la
dernière piste de l’album. L’année 1993 est celle des retrouvailles avec les
anciens d’Eloy, aussitôt suivies d’un nouveau disque, The Tides Return Forever (1994), et du retour sur scène d’un vrai
groupe. Là encore, le dernier titre, Company
Of Angels, célèbre la Pucelle. Malgré
la réussite de la tournée, Frank décide de reprendre son grand projet à zéro
dès 1995. Mais cette fois, c’est une offre alléchante d’une maison de disques,
BMG, qui le convainc de continuer avec Eloy. S’ensuivent un album, Ocean 2: The Answer, et une tournée. Cette
dernière ressemble fort à une tournée d’adieux, et le disque, à un testament,
car Frank Bornemann a pris à ce moment la décision d’enterrer Eloy. Son projet
« Jeanne d’Arc » est toujours sur le feu, il envisage de le finaliser
pour la fin de la nouvelle décennie. Hélas, comme on l’a vu, celle-ci coïncide
avec la crise de l’industrie du disque, qui l’oblige à consacrer toute son
attention aux finances des studios Horus. Pourtant, même après la création
d’Artist Station et une fois la tempête apaisée, c’est à nouveau vers Eloy que
Frank se tourne. Conçu pour remercier les fans de leur fidélité, Visionary sort en 2009. Le groupe
retrouve la scène en Allemagne pour la première fois depuis treize ans lors du festival
Night of the Progs, sur le site de la Loreley, le 8 juillet 2011. Très occupé par la
tournée qui doit suivre, Frank affirme alors que The Vision, the Sword and the Pyre pourrait ne jamais voir le jour [2]. Il
songe même à intégrer une fois de plus son travail à un possible successeur de Visionary. Mais début 2013, à la veille
des trois concerts prévus en janvier, il réaffirme son intention de mener à
bien son projet. Musicalement, les fans d’Eloy ne devraient pas être dépaysés.
L’œuvre sera dans l’esprit de la chanson Company
Of Angels. Musique symphonique et chœurs puissants prendront-ils l’avantage
sur les parties plus rock ? Certains membres du groupe seront-ils
associés ? Rien n’est encore décidé. « Ce projet est le plus grand
défi de ma vie en tant que musicien », affirme Frank Bornemann, qui envisage
de le présenter sur scène à l’occasion des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans l’an
prochain ou en 2015. L’homme célèbrera alors son soixante-dixième anniversaire.
Il n’est jamais trop tard pour réaliser un rêve.
[1] J’ai consacré un article
complet à l’impact d’Internet et du téléchargement, mais sur l’industrie
cinématographique cette fois, disponible à l’adresse suivante : http://cinethiques.blogspot.fr/2011/08/a-propos-du-debat-sur-le-telechargement.html,
publié également dans le magazine CUT.
[2] C’est bien ce que déclare
M. Bornemann en interview en juin 2011 : http://www.dprp.net/wp/interviews/?page_id=443.
Cet entretien en langue anglaise dresse un panorama complet de la carrière
d’Eloy, le plus exhaustif à ce jour sur Internet.


