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mercredi 20 mai 2015

Tommy Betzler : batteur au grand cœur et cuisinier des stars


Tommy Betzler est une figure reconnue de la scène musicale allemande. Celui qui ne manque jamais un festival électronique s'est fait connaître à la fin des années 70 comme batteur du groupe de rock P'cock avant de devenir, par un incroyable concours de circonstances, le cuisinier attitré de toutes les stars du rock mondial de passage en Allemagne. Affaibli par une terrible maladie, il est de retour derrière les fûts depuis quelques années seulement, et fourmille de projets. Présent dans l'assistance – et aussi sur scène – lors de la répétition publique du concert de Michael Brückner et Mathias Brüssel prévu à Bruxelles le 29 mai, il a accepté spontanément de raconter sa vie et son parcours, humainement et artistiquement extraordinaires.

 

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler accompagne la répétition de Brückner + Brüssel, Ober-Olm, 16 mai 2015

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

Pourquoi la batterie ?

Tommy Betzler – Dès l’âge de 10 ou 12 ans, j’ai su que je voulais devenir batteur. C’est grâce à ma sœur aînée que j’ai pu me familiariser avec le rock. Par exemple, c’est à elle que je dois d’avoir eu la chance de voir Jimi Hendrix sur scène à Francfort alors que je n’avais que 9 ans. Quelle sensation ! Mitch Mitchell à la batterie ! Mais j'admirais surtout Ginger Baker, le batteur de Cream. Par ailleurs, si je voulais tant devenir batteur, c’était aussi pour impressionner les filles, bien sûr. Si tu crois que le musicien le plus en vue dans un groupe est le guitariste, tu te trompes. C’est le batteur. Ça a toujours été le batteur. Il est toujours un peu sauvage et mystérieux alors que les guitaristes sont ennuyeux, c'est bien connu.

Tommy Betzler, les années de formation / photo : Anke Betzler
Les années de formation
(photo : Anke Betzler)
Comme j’étais un élève paresseux, j’ai rapidement été envoyé en internat. Il s’agissait d’un internat de sport. Or j’avais les os fragiles, probablement parce que j’avais grandi si vite autour de 13-14 ans. Les 4 à 6 heures de sport quotidiennes m’ont donc valu plusieurs fractures. Et c’est la pratique de la batterie qui m’a sauvé à chaque fois. Le problème, c’est que nous n’avions pas le droit d’écouter de musique à l’internat. Même la radio était interdite. Mais nous écoutions tout de même en cachette. Nous étions assez malins pour bricoler des enceintes reliées à la poignée de la porte si bien que lorsqu'un surveillant tournait la poignée, le son était coupé automatiquement avant même qu’il entre.

Une formation musicale classique

J’aimais tellement peu l’école (les langues et l’anglais en particulier. C’est curieux, parce qu’aujourd’hui, je le parle couramment) que, vers l’âge de 16 ans, j’ai intégré l'Akademie für Tonkunst de Darmstadt. J'y ai étudié très sérieusement la musique symphonique. Ce qui me vaut aujourd’hui de savoir lire une partition. Mais j’y ai surtout pris de véritables cours de batterie. Puis, quand j’ai raté mon bac, j’ai décidé de m’en moquer et de me consacrer uniquement à la musique. J'ai joué pendant quatre ou cinq ans dans un orchestre. Je m’occupais alors d’un instrument merveilleux : les timbales, mon instrument préféré. Parallèlement, j’ai commencé à cuisiner régulièrement. La cuisine et la musique sont devenues mes deux passions, la première me permettant dans un premier temps de financer la seconde.

Finalement, qui est le musicien le plus libre ? Celui qui est doué techniquement ou celui qui se laisse guider par son cœur ?

Je vais te raconter une anecdote à ce sujet. Quand il était tout jeune, le batteur Terry Bozzio a joué sur scène avec Zappa à Wiesbaden. En plein milieu d'un morceau, Zappa a interrompu le concert parce que Terry avait fait une erreur. Devant le public, il l'a fait répéter jusqu'à ce qu'il parvienne à jouer correctement son passage. Je peux te dire que Terry Bozzio n'a plus jamais fait d'erreur. Il est devenu par la suite le fabuleux batteur que l'on sait. Zappa était perfectionniste. Et colérique. Et charmant à la fois. Bien sûr, on ne fait pas de musique sans sans cœur. Dernièrement, j'ai été particulièrement séduit par le travail de Johan Tronestam. Quelle inspiration ! Mais il est clair que, plus tu domines ton instrument, plus tu es libre. Seule la maîtrise technique permet de traduire en notes la créativité de ton cœur.

The Prophet (1980) - In'cognito (1981) / source : discogs
The Prophet (1980) – In'cognito (1981),
les deux premiers albums de P'cock chez Innovative Communication, désormais introuvables
P'cock et les années Klaus Schulze

Après mes années d'orchestre, j’ai fait partie de P’cock, un pur groupe de rock avec lequel j'ai enregistré deux albums : The Prophet [1980] et In’cognito [1981]. Notre modèle à tous à l'époque était Saga. Moi, j'adorais UK, dont Terry Bozzio était le batteur. Par la suite, le groupe a sorti un troisième album sans moi [3, en 1983] puis s'est séparé. Nos disques avaient été publiés par Innovative Communications, le label de Klaus Schulze. C’est ainsi que j’ai connu Klaus, mais aussi d’autres artistes IC comme Robert Schröder. J’ai eu l’occasion d’accompagner Schulze à plusieurs reprises. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Il m'est même arrivé d'aller chez lui pour lui faire la cuisine ! C'est avec lui que j'ai vécu ma dernière expérience scénique, lors du concert bruxellois de 1980 [le 28 novembre]. Après, cela, la cuisine a complètement pris le pas sur la musique. Je me suis entièrement consacré à mon business.

Cuisinier des stars

Les premières années, je finançais mes études musicales en travaillant pour Michael Zosel, un tourneur de Wiesbaden (sa boîte, Zosel Konzerts, existe toujours). Je bossais deux à trois heures par jours – je m’occupais en fait de la préparation logistique des concerts qui se déroulaient à la Rhein-Main-Halle de Wiesbaden. Souvent, j'ai eu l'occasion de remarquer que les musiciens se plaignaient de la nourriture. Tu comprends, ils avaient roulé toute la nuit, ils étaient fatigués, ils avaient faim. Pour moi, le déclic a eu lieu avec le groupe The Manhattan Transfer. Deux semaines avant leur show, ils nous ont contactés pour nous prévenir qu’ils n’avaient besoin de rien, qu’ils avaient leur propre traiteur. Quand leur bus est arrivé, trois types en sont descendus. Ils ont demandé où étaient les vestiaires, ils ont débarqué leur matériel, et là, ils ont commencé à éplucher les pommes de terre, à préparer le petit déjeuner, là, dans les locaux ! Je me suis dit : « voilà ce que je dois faire ! »

Tommy Betzler et son célèbre gong, qui lui fut... volé !
On reconnaît le t-shirt Klaus Schulze période Mirage (photo : Anke Betzler)
On était alors en 1979. J'ai pris contact avec plusieurs promoteurs, prétendant que je dirigeais un service de traiteur. C’était faux, bien sûr. Je n’avais pas d’assiettes, pas de couverts, aucun ustensile, rien. Je voulais aussi gagner de l’argent, pauvre musicien que j’étais ! Quatre jours plus tard, je reçois une réponse. On me demande de me rendre à Bad Homburg, près de Francfort, où l'agence Lippmann & Rau avait son siège. Le patron, Fritz Rau, sans doute le plus grand promoteur d'Allemagne (devenu par la suite un ami), m'a proposé de me confier une tournée. J’ai dit oui avant même qu’il me révèle les détails. C’était pour les Who. En 1980, je suis donc devenu pendant trois semaines le cuisinier de la tournée des Who en Allemagne. Keith Moon, hélas, était déjà mort. Mais quelle expérience ! J’accompagnais sur la route les héros de ma jeunesse.

Deux semaines plus tard, ma voisine recevait un télex qui m’était destiné (à la maison, nous n’avions rien de tel, pas de fax). Cette fois, c’était Van Halen qui avait besoin de moi. Et ça n’a plus arrêté. J’ai fini par faire la popote pour tous les artistes internationaux de passage en Allemagne. Les uns après les autres. En 1982, j'ai franchi une étape supplémentaire en obtenant la tournée européenne de Mike Oldfield. Européenne ! 112 concerts d’affilée ! C’est allé crescendo, si bien que la cuisine a été mon occupation principale de 1980 à 1992. En tout, j'ai fait plus de 5000 concerts avec tous les grands. La première tournée de Tina Turner en Angleterre, Joe Cocker, les Grateful Dead, Zappa.

La plupart du temps, tout le monde était très content de ma cuisine. Mais je dois dire une chose : ceux qui avaient le plus de métier, d'expérience, étaient les moins difficiles. Eric Clapton, par exemple, s’est montré absolument charmant. Ce n'était pas le cas de certains débutants, qui avaient plus tendance à se la péter. Par ailleurs, j’étais déjà strictement végétarien à l’époque. Ma cuisine s’en ressentait. Certains, comme les Mother’s Finest, l’ont beaucoup appréciée. Ils m’ont même dédié leur album One Mother To Another. Alors que j'avais commencé mon activité tout seul, je dirigeais sur la fin une équipe de 15 à 18 employées. Que des femmes ! Mais du coup, j’ai complètement laissé tomber la musique.

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler dispose désormais d'un gong de dimensions plus réduites

La retraite

En 1992, c'est cette activité de traiteur que j'ai dû brusquement arrêter. Après une tournée de trois mois et demi avec Santana, je suis rentré à la maison aveugle d'un œil. Le diagnostic est tombé : sclérose en plaques. Le médecin m'a dit de tout arrêter si je ne voulais pas finir en chaise roulante. Du jour au lendemain, j'ai laissé tomber la firme (elle existe encore, j'en ai fait cadeau à mon plus proche collaborateur de l'époque). Je crois que c'est le stress qui m'a rendu malade. Tu bosses 24 heures sur 24 pendant des mois et des mois. Le matin, c'est toi le premier debout, la nuit, c'est toi le dernier à tout ranger dans la salle. Ensuite, tu dois te taper le voyage entre chaque ville. Tu ne te rends pas forcément compte tout de suite à quel point ce travail est infernal. C'est ton corps qui te dit stop. C'est ce qui s'est produit : un burn-out. Pour te prouver à quel point c'était stressant : le gars à qui j'ai cédé la firme s'est pendu il y a six mois. Crois-moi, je suis heureux d'être en vie.

Tommy Betzler à la Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014 / photo S. Mazars
Le look inimitable de Tommy
Il m'a fallu une année complète pour me remettre. Ma femme et moi, nous avons déménagé à Munich. Là, j'ai fondé une nouvelle firme et nous avons fait la cuisine pour l'industrie du cinéma, la télévision et les tournages dans la région. Encore une belle expérience. Mais des raisons familiales nous ont poussés à revenir précipitamment à Darmstadt en 2003. J'ai continué à travailler ici ou là, mais depuis quelques années, je suis à la retraite à cause de mon handicap. La sclérose en plaques est une maladie insidieuse. Je suis resté handicapé à 75%. La plupart des gens qui ont ma maladie depuis aussi longtemps sont aujourd'hui en fauteuil roulant et ne font plus rien. Quant à moi, je ne mange pas de viande et je ne prends aucun médicament depuis quarante ans. C'est peut-être pour ça que je me sens aussi bien. Par ailleurs, je tiens à toujours rester positif et à avoir des projets. Comme ma cuisine végétarienne est assez connue dans le milieu, il arrive encore qu'on m'appelle pour bosser quelques jours, quand une institution ou un événement recherche spécifiquement ce type de cuisine. J'ai une page Facebook dédiée. Depuis quelques mois, je fais aussi la cuisine dans des cantines scolaires. Cuisiner pour les enfants est ce qu'il y a de plus difficile. En dehors des pommes frites, des hamburgers et des pizzas, point de salut !

Come back et projets

Surtout, il y a quelques années, je me suis enfin remis à la batterie. C'était en 2011, lors de l'Electronic Circus à Gütersloh, où ma femme Anke et moi étions venus en tant que simples spectateurs. Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les organisateurs, voulaient absolument me voir sur scène avec Picture Palace music, mais jamais je n'aurais osé m’imposer. C'est alors qu'en plein concert, Thorsten Quaeschning s'est tourné vers moi et m'a demandé de jouer un titre avec le groupe. Nous avons interprété Moon Dial. Je n'avais pas touché une batterie depuis 30 ans. La technique, les sensations, tout est revenu instantanément. Du coup, j'ai aussi retrouvé intégralement l'usage de ma jambe gauche, qui ne répondait plus depuis le début de cette maladie de m... C'est fou non ?

Picture Palace music – Indulge the Passion (2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate) / sources : discogs  - syngate.bandcamp.com
Les dernières collaborations discographiques de Tommy Betzler : Picture Palace music – Indulge the Passion
(2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate)

Par la suite, j'ai fait d'autres concerts avec Picture Palace music, j’ai participé à un de leurs albums [Indulge the Passion, 2012], puis j’ai travaillé avec TMA, aussi bien sur scène qu’en studio. Parallèlement, je travaille depuis quelques années sur un projet avec un bon ami de Manuel Göttsching qui habite pas loin de chez moi. Hier encore, c'est Remy Stroomer qui est venu me rendre visite à la maison. Comme tu vois, il y a plein de choses à faire. Avec Anke, nous nouons plein de contacts, nous sortons beaucoup. Pas comme avant, lorsque je partais en tournée avec tous ces groupes. J'étais toujours en route et Anke restait seule à la maison. A présent, nous rattrapons le temps perdu. A ce titre, le fait de revenir à Bruxelles dans deux semaines pour assister au concert de Michael Brückner va représenter un petit événement pour nous. Je n’avais plus mis les pieds à Bruxelles depuis ce fameux concert avec Klaus Schulze.

Tommy Betzler accompagne Brückner et Brüssel, Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Le projet le plus chaud est justement une collaboration avec Michael Brückner. Après nos quelques concerts en commun, nous préparons actuellement un CD, sur lequel figurera une reprise de P'cock. Le groupe a encore des fans partout dans le monde. Il m’est même arrivé de recevoir un message d’un type qui s’était procuré l’un de nos vieux disques sur un obscur marché en Corée ! P'cock est resté intemporel. Le problème, c'est que personne ne sait exactement qui détient les droits. Le groupe est séparé depuis longtemps, IC n'existe plus. Si ça se trouve, c'est tombé dans le domaine public. En tout cas, je sais que le manager de l'époque détient quelques vinyles encore neufs, qui n'ont jamais été utilisés. Dans la mesure où les bandes originales ont disparu, ces disques pourraient servir de base à un remaster. J'y travaille.


samedi 11 janvier 2014

Machiavel porte haut les couleurs du rock belge

 

Machiavel a publié son douzième album, Colours, le 28 novembre dernier. Après des débuts marqués par le rock progressif, le groupe s'est réorienté, au tournant des années 80, vers un rock plus direct, comme ses précurseurs Genesis ou Yes à la même époque. Depuis, le batteur Marc Isaye est devenu directeur de la très populaire radio Classic 21, animant lui-même son émission phare Les Classiques, tandis que Roland de Greef, le bassiste, et Mario Guccio, le chanteur, ont fondé le label indépendant Moonzoo Music. Autant d'activités qui démontrent la passion du groupe et son implication dans la promotion de la scène belge. Mario Guccio se confie.


Machiavel - Colours / photo : Jean Marie De Brauwer, source : Moonzoo Music
Machiavel aujourd'hui : Mario Guccio, Roland de Greef, Hervé Borbé, Marc Ysaye, Christophe Pons
(photo : Jean Marie De Brauwer)

Quelque part sur Internet, 5-6 janvier 2014

Pouvez-vous me raconter la genèse de Colours ? L'avez-vous composé ensemble en studio ?

Mario Guccio – Les compositions naissent dans le groupe de manière individuelle, ainsi que l’écriture des textes. Par contre, nous avons travaillé d’une manière plus collective sur les arrangements musicaux. De son côté, Marc Ysaye chante un ou deux titres sur chaque nouvel album du groupe, il compose lui-même ses mélodies sur des tables harmoniques en général fournies par Hervé (Borbé, le clavier) ou Roland (de Greef, le bassiste). Sinon, fondamentalement, nous gardons toujours la même recette : nous choisissons ensemble les compositions qui nous semblent les meilleures, puis nous les travaillons afin de les optimiser et de les finaliser.

Certains musiciens aiment se laisser inspirer par ceux qui les ont précédés. D'autres, au contraire, cherchent toujours un son original. Comment trouvez-vous votre équilibre dans le processus de composition ?

MG – Si nous partons du principe que les notes de musique sont comme des touches de couleurs, alors je dirais que Machiavel enrichit le panel de celles-ci. Nous avons atteint une certaine maturité tout en conservant nos cœurs d'ados, ce qui confère à nos mélodies une texture riche et originale, ainsi qu’une certaine profondeur à la résonnance de nos arrangements. C'est en cela que nous trouvons notre véritable équilibre et que nous nous préservons du phénomène « mode » que nous n’avons jamais suivi, car comme le disait Coco Chanel : « Il y a quelque chose de terrible avec la mode, c’est qu’elle se démode » !

Nous n’aimons pas les étiquettes, ni les comparaisons. Comme il y a 35 ans, le groupe fait de la musique intemporelle fondée sur des mélodies. C’est sa force. Mais il est fort probable que nous soyons influencés par divers courants musicaux, qui font évoluer notre musique. Je crois que c’est le cas de tous les artistes qui, inévitablement, s’influencent les uns les autres. On ne peut pas créer un mur et s’enfermer derrière, pour se déconnecter du monde comme le ferait Roger Waters dans The Wall ! Donc fatalement, il y a des influences. Dans notre cas, elles sont inconscientes, et je pense que c’est aussi le cas pour Roger Waters ! Humblement, je pense que Machiavel a juste bien évolué. Le groupe est toujours resté très proche de son temps, a toujours reflété son époque, et ce à toutes les périodes qu’il a traversées.

Quand et comment vous retrouvez-vous désormais ? Le quotidien de Machiavel aujourd'hui est-il comparable à celui du groupe il y a 35 ans ?

MG – Sincèrement, nous nous retrouvons chaque fois que c’est possible pour répéter ou même simplement pour faire la fête.

Quelles activités parallèles exerce chacun des membres du groupe ?

MG – Chacun de nous a un job. Nous ne pourrions en aucun cas nous contenter de Machiavel, sauf si nous vendions des centaines de milliers d’albums, et si nous donnions 200 concerts à l’année, ce qui n’est pas le cas. Mis à part Marc Ysaye, qui est un homme public de par sa fonction de directeur et animateur de Classic 21, les autres occupent tous un emploi plus ou moins classique. Je suis associé à Roland de Greef dans un label musical dont il est le directeur [cf infra]. Hervé Borbé est graphiste. Quant à Christophe Pons, le guitariste, il est musicien professionnel. Il fait énormément des séances studio et accompagne divers artistes comme Lara Fabian, Bel Perez...

Machiavel - Colours / source : Moonzoo Music
Machiavel - Colours (2013)
Durant toutes ces années, vous êtes restés fidèles à l'anglais. N'avez-vous jamais envisagé de chanter en français sur tout un album ?

MG – On ne sent pas la nécessité de changer, mais ce cas de figure n’est pas exclu, en tout cas en ce qui me concerne.

Mario, comment entretenez-vous votre voix ?

MG – Je fais une heure de vélo tous les jours. Je ne rate jamais cette séance, c’est sacré pour moi. Je travaille ma voix en roulant. Je ne fume pas, je ne bois pas, que des infusions ou du thé, et j’ai une hygiène de vie très stricte, mais… seulement depuis sept ans, car avant ça, j’ai bien déconné dans le schéma sex, drugs & rock'n'roll.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec un orchestre, en l'occurrence l'Orchestre royal de chambre de Wallonie ? A qui doit-on la partition ?

MG – L’occasion s’est présentée il y a deux ou trois ans avec la rencontre du directeur Laurent Fack, qui se trouve être un fan de Machiavel. L’idée a mûri, et plusieurs titres de notre nouvel album Colours ont été enregistrés avec l’orchestre, ce qui nous a donné l’idée de l'inviter à se joindre à nous pour ce concert du Cirque royal, le 21 décembre dernier. Les partitions ont été écrites par la plume remarquable du pianiste Hervé Borbé, notre claviériste, et réorchestrées non moins talentueusement par Grégoire Dune (Niagara, Bashung, Voulzy, Souchon, etc…).

L'orchestre vous accompagnera-t-il aussi sur la tournée 2014 ?

MG – Non. Nous n'envisageons que des interventions ponctuelles, selon le type de concert. Un projet est en chantier pour une série de dates en 2015. Nous donnerons des concerts avec l’orchestre sur d’anciens titres de notre répertoire – je pense plus particulièrement aux trois premiers albums, qui représentaient notre période «  progressive ». L’orchestre serait cette fois présent sur chaque titre de la track-list.

Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Machiavel au Cirque royal de Bruxelles avec l'Orchestre royal de chambre de Wallonie, 21 décembre 2013
(photo : Jean-pol Sedran)

Ce premier show, le 21 décembre dernier, marquait les 35 ans de votre concert mémorable au Cirque royal de Bruxelles en 1978. Comment s'est déroulée cette nouvelle prestation ? Comment avez-vous ressenti l'ambiance et le public cette fois-ci ?

MG – Même si c’était différent, c’était un moment magique, car unique, sans précédent. Le public était ravi. J’ai rarement vu autant d’étoiles dans les yeux des spectateurs que ce soir-là. Et ça restera gravé à jamais dans nos cœurs et nos mémoires.

Envisagez-vous des dates hors de Belgique ?

MG –Nous serons dans le sud de la France au mois de juillet pour deux concerts en festival à confirmer, mais pour les autres dates je vous renvoie à notre site.

En 1978, Machiavel était au sommet après trois albums dans un style singulier. Comment décririez-vous ce style de vos débuts ? Le terme de rock progressif vous convient-il ?

MG – Nous n’avons jamais aimé les étiquettes. « Progressif » est le qualificatif qui se rapproche le plus de ce que nous faisions effectivement à l’époque.

Quelles étaient vos influences ?

MG – Je dirais Pink Floyd, Genesis, Yes, Led Zep, etc…

Or, l'album suivant, Urban Games (le quatrième, en 1979), a marqué un changement de cap assez radical. Qu'est-ce qui a motivé ce changement ?

MG – C'est le départ du claviériste Albert Letecheur, que nous n’avons pas remplacé par respect pour son talent, et tout simplement aussi pour nous remettre en question. Nous nous sommes retrouvés à quatre, et la guitare est ainsi devenue harmoniquement le son du groupe. Mais, encore une fois, un des privilèges de ce métier est de pouvoir sans cesse se remettre en question pour éviter l’ennui. Ou pire : la routine.

Depuis 20 ans, EMI inonde le marché de compilations de vos premiers disques. Etes-vous partie prenante de ces initiatives ?

MG – Nous ne sommes pas vraiment consultés. On nous prévient quand c’est déjà bouclé. C’est frustrant, car artistiquement, les choix des titres sélectionnés, la pochette, etc… sont souvent inadéquats, voire de mauvais goût.

Le logo de Moonzoo Music / source : Moonzoo Music sur Youtube
Avec Roland de Greef, vous avez créé Moonzoo Music en septembre 2007. Pourquoi avoir fondé votre propre maison de disques ? Quel est l'objectif ?

MG – Aider les jeunes groupes belges qui savent défendre leur musique sur scène, et qui ont du talent. Personnellement, je ne suis plus en activité au sein du label depuis 2010. Seul Roland continue le combat, car c’est un véritable challenge que de se dévouer corps et âme au développement d’un label, avec un marché qui s’effondre depuis dix ans.

Moonzoo fonctionne-t-il comme une maison de disque ordinaire ou y a-t-il des particularités ?

MG – La particularité du label, c’est de ne coproduire que des groupes belges, non pas par discrimination, mais simplement parce que la Belgique regorge de groupes de qualité, que ce soit dans le sud ou dans le nord du pays. Pour des raisons de logistique, produire des groupes qui résideraient en dehors du territoire coûterait très cher. Or un petit label ne peut supporter de tels coûts de production.

Comment vent-on des disques en 2014 ? Un label indépendant, est-ce une entreprise rentable de nos jours ?

MG – Franchement ? Non ! Il faut être passionné, bosser 16 à 20 heures par jour, et alors, vous arriverez peux être à survivre.

Comment se porte la musique rock en Belgique ?

MG – A part le marché du CD qui s’effondre, les groupes de rock belges se battent vaillamment. Et certains parviennent à sortir du lot, comme Puggy, Triggerfinger, Hooverphonic, Arid, Ozark Henry, Machiavel.

Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 (photo : Jean-pol Sedran)
De gauche à droite : Roland de Greef, Marc Ysaye, Mario Guccio, Christophe Pons, Hervé Borbé

Nous parlions de vos influences. Marquez-vous à votre tour la jeune génération ? Inversement, vous nourrissez-vous de la musique d'aujourd'hui ?

MG – Nous nous influençons mutuellement. Les Stones influencent encore aujourd’hui les jeunes générations, Led Zep aussi. Je pourrais en citer des tonnes. Je parle bien entendu des jeunes qui ne vont pas aux concerts de Rihanna, Lady Gaga ou Justin Bieber.

Les albums de Machiavel sont disponibles en téléchargement sur iTunes. Comment utilisez-vous le média Internet ? Plutôt comme une vitrine, un outil de promotion, ou plutôt comme un nouveau support de vente ?

MG – Les deux ! Les outils actuels sont formidables lorsqu’ils sont employés avec maestria. Regardez ce que Stromae en a fait : une arme de marketing redoutable. Nous, nous sommes les enfants de la télé, tandis que les ados d’aujourd’hui sont ceux du web. Nous essayons de nous initier le mieux que nous pouvons, avec plus ou moins de bonheur, à tous ces nouveaux formats.

Malgré Internet, la télévision et la radio jouent encore, me semble-t-il, un rôle décisif dans la promotion de la musique. Partagez-vous l’idée que ces médias contribuent à une sorte d’uniformisation ? Dans cet univers, l'émission Les Classiques de Marc Ysaye ne fait-elle pas, du coup, figure d'exception ?

MG – Même si parfois nous arrivons à regarder la radio – sur le web – et écouter la TV – à la radio (oui, vous avez bien lu, cela paraît paradoxal), radio et télévision restent deux médias déterminants pour la promotion, car ils touchent une frange du public qui achète encore des CD. Les jeunes générations downloadent gratuitement sur des plateformes gratuites ou crackent des musiques pour mettre dans leurs iPods, iPads ou smartphones. Et ils ne font plus figure d’exceptions. Voyez les annonceurs publicitaires : ils achètent de l’espace à tire-larigot.

Mario Guccio (Machiavel) au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Mario Guccio (photo : Jean-pol Sedran)
Votre longévité vous a permis de connaître tous les grands bouleversements de l'industrie musicale. Comment jugez-vous cette évolution et que pensez-vous de l'une des dernières innovations en date : le streaming ?

MG – Pour résumer : ce qui rend les choses difficiles pour tous les acteurs du métier, les artistes comme les professions qui les entourent, c’est le marché qui évolue en permanence, et pas forcément dans le bon sens. Il y a eu le marché du disque vinyle, ensuite c’est devenu le marché du CD, qui maintenant est devenu le marché du fichier. Or ce dernier ne rapporte quasiment rien aux artistes, même ceux qui vendent énormément de téléchargements, tellement la rémunération de ceux-ci est insignifiante. Et ne parlons pas du streaming, à la rémunération quasi nulle, pourtant déjà en passe de renvoyer aux oubliettes le téléchargement. A mon sens, le téléchargement aura une durée de vie très limitée. Il n’y aura bientôt plus, à moyen et même peut-être à court terme, de magasins de disques. Ils disparaîtront. Paradoxalement, le marché du vinyle fait son come back, comme le sursaut d’un poisson mort auquel on aurait donné un shoot d’adrénaline. Je suis persuadé qu'il s'agit d'une manière d’acheter que les gens adoptent consciemment ou inconsciemment afin de donner un coup de frein à cette évolution intempestive du marché boosté par les nouvelles technologies, c'est-à-dire afin de revenir à des valeurs plus traditionnelles ou, si vous préférez, plus vintage.

Il est de plus en plus difficile de vendre sa musique et d’obtenir de la visibilité, tellement l’information s'est muée en surinformation. A cause de la multitude incalculable de pseudo-groupes ou pseudo-artistes qui parasitent la toile et monopolisent l’accès aux médias, ce qui a pour résultat d’étouffer dans l’œuf énormément de talents qui ne seront jamais sous la lumière des projecteurs, ou bien resteront cantonnés sur une scène de dernière zone qui n’intéresse personne. Et ça, c’est triste, et quelque part, révoltant.

Vous avez choisi la chanson Satellites comme premier single. Que signifie la sortie d'un single dans le contexte actuel, sachant qu’Amazon, par exemple, propose chaque titre du disque en téléchargement mp3 séparément.

MG – Satellites est un single promo radio non vendu dans le commerce, comme tous les singles du groupe. Le nouveau single, le second, Colour Damage, est en rotation sur plusieurs grandes stations belges.

En 1996, les vingt ans du groupe avaient donné lieu à une tournée d'adieux, qui avait finalement complètement relancé le groupe. Avez-vous déjà des projets pour les quarante ans, en 2016 ?

MG – Comme je l’ai dit précédemment, quelques dates sont prévues avec l’Orchestre royal de chambre de Wallonie. Nous reprendrions le contenu de nos trois premiers albums dans des endroits adéquats, comme l’auditorium de Flagey, le Théâtre de la Place à Liège ou le Théâtre de Mons. Un bel anniversaire en perspective, non ?



 

Prochains rendez-vous avec Machiavel


Centre culturel, Seraing, 08/02/2014
Carnaval de Wellin, 08/03/2014
Centre culturel Le Cothurne, Attert, 14/03/2014
Bel'zik Festival, Hall de Criées, Herve, 28/03/2014
Festival Francofolies, Parc de Sept Heures, Spa, 18/07/2014
Fête des jeunes, Obigies, 17/08/2014
Centre culturel, Dison, 27/09/2014