Musicalement actif depuis plus de vingt ans, Torsten M. Abel a attendu 2008 pour publier son premier disque sur Syngate, sous le nom de TMA. Connu pour ses multiples collaborations et projets parallèles, il est devenu depuis l'un des musiciens de la scène électronique allemande les plus remuants, notamment dans la région de la Ruhr dont il est originaire. Nommé cette année dans deux catégories – Meilleur Artiste et Meilleur Album 2013 avec RAL 5002 –, il profitait de la cérémonie des Schallwelle Awards pour raconter son histoire musicale singulière. En commençant par révéler sa découverte étonnamment tardive des classiques de la Berlin School.
Une question
classique pour commencer : comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce monde de
la musique électronique ?
Torsten M. Abel – A
la fin des années 70 et au début des années 80, j’ai commencé à m’intéresser
aux musiques électroniques qui nous parvenaient de Grande-Bretagne,
essentiellement la synthpop, ce que m'a amené à vouloir en savoir plus sur les
outils au moyen desquels elle était créée : les synthétiseurs. Dès
l’acquisition de mon premier instrument, j'ai commencé à composer moi-même de
la synthpop au sein de différents groupes. Ce n’est qu’ensuite qu’un ami m'a
introduit à la musique de Klaus Schulze et Tangerine Dream. Mes racines
plongent d'abord et avant tout dans la synthpop. Gary Numan, Depeche Mode,
Human League : mes premiers héros étaient tous anglais. J'ai grandi avec
eux. Dans mon cas, Schulze et Tangerine Dream sont donc intervenus plus tard,
au milieu des années 80. Et encore, cet ami m’a d’abord prêté leurs disques de
cette époque, Le Parc [1985] et Underwater Sunlight [1986], même si, en
ce qui concerne Schulze, il me semble avoir d’abord entendu Timewind [1975]. Ce qui a tout de suite
attiré mon attention chez eux, ce sont leurs longs développements, vers
lesquels je me suis orienté à mon tour par la suite.
Quand as-tu entendu
pour la première fois employer la notion de Berlin School ?
TMA – Le terme
procède de ce besoin de toujours classer la musique dans un bac particulier. On
a commencé à parler de Berlin School en faisant référence au style que
pratiquaient à l’époque Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra. Aujourd’hui,
dès lors qu’un artiste, d’où qu’il vienne, pratique lui-même un style de
musique fondé sur les séquenceurs, alors il sera automatiquement classifié dans
cette catégorie.
A partir du milieu
des années 80, tu as très vite accumulé toutes sortes d’instruments. Puis un
beau jour, tu as tout arrêté, avant de revenir peu à peu à la musique grâce aux
ordinateurs. Tu te décris alors volontiers comme « musicien de
salon » à cette époque. Que veux-tu dire ?
TMA – En 1995, un
an après la naissance de mon fils, j’ai en effet vendu l’intégralité de mon
studio sur un coup de tête. Je croyais même ne plus avoir envie de faire de
musique. Je me suis mis à la photo, je voulais surtout passer du temps avec ma
famille. Rapidement, pourtant, j’ai compris que je ne tiendrais pas très
longtemps sans musique. Il fallait que je retrouve cet univers d'une manière ou
d'une autre. Je m'y suis remis lentement, grâce aux logiciels de MAO qui
étaient justement en plein essor à cette époque. Mais dès cet instant, il était
déjà clair pour moi que cette situation ne pourrait être que transitoire, que
je ne pourrais me réaliser pleinement qu’au moyen de véritables appareils,
c’est-à-dire quitter mon salon. J'ai donc racheté un certain nombre de
synthétiseurs et recommencé sérieusement la musique.
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| TMA dans son studio (photo : Bettina Abel) |
Sérieusement, je ne crois absolument pas qu’on puisse faire
la différence. En tout cas, pas moi. Tout musicien un tant soit peu doué doit
pouvoir utiliser n'importe quel instrument disponible pour faire de la musique.
Machine ou synthé virtuel, quelle importance ? Evidemment, on attend autre
chose d’un logiciel dont les fonctions s’affichent sur un écran. Pour ma part,
j’ai besoin de manipuler physiquement des boutons et des potentiomètres. Ils
m’inspirent. Mais ça ne m’empêche pas de continuer à me servir de logiciels.
Les deux mondes ont leurs avantages. Ceux des logiciels sont nombreux, comme la
mémoire ou la simplicité, qui me permettent de développer très vite une idée
naissante.
Tous tes instruments
ne se trouvent pas dans le commerce. Sont-ils des fabrications maison ?
TMA – D'un côté,
je possède des appareils du commerce si anciens et si rares qu'ils ne sont
effectivement plus disponibles. De l’autre, je dispose d’un système modulaire
fabriqué par une toute petite firme – le gérant travaille tout seul, en fait –
qui ne produit qu'un nombre limité d'instruments, de très grande qualité et qui
« sonnent » bien. L’homme s'appelle Horst Theis, et sa firme : Theis
Modular Synthesizer System. Il est assez connu parmi les musiciens allemands de
notre scène, peut-être même ailleurs en Europe.
Fais-tu partie du
petit contingent de musiciens qui ont pu devenir professionnels ?
TMA – Non, pas du
tout. Je travaille dans les transports en commun, ici même à Bochum et à
Gelsenkirchen, où je conduis des trams et des bus.
En ce qui concerne ta
carrière musicale, plusieurs rencontres ont été déterminantes. La première,
avec Thomas Hermann et l'association Ambient Circle. Que fait cette
association ?
TMA – Ambient Circle est un réseau d'amateurs
de musique électronique fondé en 2006 dans la région de la Ruhr par Thomas Hermann. Il
offre aux musiciens qui n'ont pas accès à la scène l’opportunité de se réunir
pour improviser. Les membres se rencontrent environ tous les deux mois et se
livrent à des improvisations musicales en commun et en public. Il s’agit en
général de musique électronique ambient,
en tout cas très calme. J'ai pris contact avec Thomas Hermann en 2008 sur
Internet. C’est précisément à cette époque que je voulais recommencer la
musique, « sortir de mon salon », comme je disais. Dans sa réponse,
Thomas m’a proposé de rejoindre la bande lors de sa prochaine session. J'y ai
pris part avec grand enthousiasme. Depuis, je ne manque presque jamais une
session. Après plusieurs concerts, nous avons remporté en 2009 le Schallwelle
Award du Best Newcomer [Meilleur
Espoir].
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| TMA & Friends sur scène. De gauche à droite : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski (photo : Frank Schüssler) |
Les jams, la musique à plusieurs, les collaborations semblent tenir un rôle aussi important que tes projets solo, par exemple avec Alien Nature.
TMA – Absolument.
J’ai sorti deux albums avec Wolfgang Barkowski, c’est-à-dire Alien Nature.
Wolfgang est aussi membre de notre formation TMA & Friends. En ce moment,
c’est la configuration dans laquelle je me trouve le plus souvent sur
scène : Thomas Betzler à la batterie, Martin Rohleder alias Martinson à la
guitare, Wolfgang et moi aux claviers. Au fil du temps, c'est devenu un
véritable groupe.
Jouer avec un vrai
batteur, avec un vrai guitariste, et ne pas produire une musique 100%
électronique, est-ce un choix délibéré ?
TMA – C'est même
primordial en ce qui me concerne, notamment sur scène. Ça offre d’abord un
certain confort. Ensuite, c’est plus agréable et plus spectaculaire pour le
public de regarder un groupe plutôt que deux types collés derrière leurs
claviers. Une batterie virtuelle ne sera jamais aussi vivante qu'un vrai
batteur. Quant à Martinson, il s’agit d’un guitariste irremplaçable, mais aussi
d’un ami. Il est associé à presque tous mes projets.
En novembre dernier,
TMA & Friends a publié un disque live, intitulé 4F Live.
TMA – Le titre
est un jeu de mot : « Four Friends » comme « quatre
amis » qui jouent sur scène, ou « For Friends », c’est-à-dire
« pour les amis », puisqu’il s’agit de la captation de notre concert
lors du E-Day à Oirschot, le 6 avril 2013. Le concert a même été filmé par
Winfried Wiesrecker et Lutz Hilker. Winfried s’est ensuite chargé du montage et
de la production, ce qui nous a permis de sortir un combi CD/DVD. Les fichiers
audio seuls sont par ailleurs accessibles en téléchargement sur Bandcamp.
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| TMA featuring Martinson - RAL 5002 |
TMA – RAL 5002
est un code pour désigner une couleur, le bleu outremer. C'est la couleur
typique d'un synthétiseur très particulier, le PPG Wave, dont j'ai eu la chance
en 2012 de me procurer un exemplaire vieux de 30 ans. Il était sérieusement
endommagé, j'ai dû le faire réparer à Hamburg, si bien qu’il m’a coûté une
petite fortune. Mais c’est un péché mignon. Je n’ai jamais entendu un son si
épais sortir d’aucun autre synthé numérique. Ses sonorités m'ont largement
inspiré pour l’album. Même s’il n’est pas le seul instrument utilisé, j'ai
commencé à composer chaque morceau avec cet appareil. Le PPG figure ainsi sur
chaque titre. Et là encore, Martinson m'accompagne à la guitare.
Depuis 2008, tu es un
artiste 100% Syngate. Comment est née cette collaboration ?
TMA – Wolfgang
Barkowski joue une fois de plus un grand rôle. C’est lui qui m'a introduit
auprès de Syngate, qui était à l’époque son label. Il m'a présenté Lothar
Lubitz, le gérant d'alors, auquel j’ai fait écouter l’une de mes toutes
premières productions : mon premier CD, réalisé en 1993, que j’ai pu ainsi
ressortir en 2008 sur Syngate. Notre collaboration a fonctionné tout simplement
parce que Lothar aimait ma musique.
Envisages-tu de
produire un jour des singles ?
TMA – Je le
ferais s'il y avait un marché. Notre scène ne le permet clairement pas. Le
marché de la musique électronique en Allemagne n'est pas aussi développé qu'il
y a 15 ou 25 ans. A l'époque, les artistes qui produisaient ce genre de musique
vendaient aussi très bien. Ce n'est plus le cas. Nous sommes devenus une très
petite communauté. En plus, il y a plus d’artistes. Beaucoup de gens peuvent
désormais s’improviser musiciens grâce à des outils informatiques pas chers et
très efficaces.
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| TMA et Martinson (photo : Aleksandra Przybylska) |
TMA – Oui, j'y
travaille toujours. Mais le projet est un peu passé au second plan ces derniers
temps, parce que j'ai d’autres engagements. Le 9 mai, Martinson et moi jouerons
au planétarium de Recklinghausen dans le cadre de la seconde édition d’une
manifestation que nous avons baptisée Sternentraumreise.
Nous serons accompagnés par le groupe Naviára. Il s’agit d’un duo composé d’une
chanteuse et pianiste [Vera Meredith van Bergh] et d’un clavier [Anthony J.
Walters]. Ensuite, TMA & Friends se retrouverons à Solingen le 30 août. Ce
sont pour le moment les deux seules dates confirmées. J'espère pouvoir mettre
aussi un point final à une production studio du groupe, de préférence avant
notre concert de Solingen. Enfin, je prépare mon nouvel album solo, toujours
accompagné de Martinson. Donc l’album ambient
n’est pas une priorité, mais il pourrait quand même sortir encore cette année.
>> Site officiel
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