Du 11 au 20 janvier 2013, les pionniers allemands de la musique électronique Kraftwerk donnaient une série de concerts dans le cadre prestigieux de la Kunstsammlung NRW, à Düsseldorf. Une rétrospective sur huit jours de l’intégralité de leur répertoire depuis Autobahn en 1974 jusqu’à Tour de France en 2003. Le 19, venait le tour de The Mix, le septième album de la liste, sorti en 1991.
Düsseldorf, le 19 janvier 2013
Musique Non Stop – Kraftwerk en tournée
Les Kraftwerk ne s’étaient plus produits chez eux, à
Düsseldorf, depuis 1991. Dans les années 2000, le groupe a fait le tour du
monde, jouant notamment les invités de marque dans les festivals de techno et
de musiques électroniques en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en
Australie et en Asie. La nouvelle décennie marque la naissance d’un nouveau
concept : « The Catalogue », tournée des plus importants musées
à travers le monde, après avoir fait en 2009 l'objet d'une sortie sous forme de
coffret au design épuré si caractéristique. Du 10 au 17 avril 2012, Kraftwerk
présentait ainsi pour la première fois le catalogue en question, huit disques
interprétés en intégralité lors d’une suite de huit concerts au MoMA, à New
York. A l’époque, toutes les places se sont arrachées en deux heures sur
Internet. La série à la
Kunstsammlung de Düsseldorf, connue pour sa collection d’art
contemporain et son fonds Paul Klee, marque la deuxième étape de la tournée,
qui mènera également Kraftwerk à la Tate Modern de Londres du 6 au 14 février 2013.
On se plaît à imaginer une suite à Beaubourg ou à l’Opéra de Paris.
Abzug – Rien de nouveau en dix ans
Si Kraftwerk n’arrête plus de tourner, cela fait en revanche
bien longtemps que la formation a arrêté d’enregistrer. Electric Café (1986) fut pendant très longtemps le dernier album de
musique inédite. Depuis, seuls un single, Expo
2000 (1999), et un album, Tour de
France (2003), auxquels il faut ajouter The
Mix, le best-of de remixes paru en 1991, sont venus enrichir la
discographie minimaliste de Kraftwerk. Soit huit disques, le groupe ayant
depuis longtemps décidé d’ignorer ses trois premières œuvres, celles de la
période « krautrock et cheveux longs » (quatre si on compte Tone Float, paru sous le nom de
Organisation en 1969). Chaque soir, le public a ainsi droit à un album en
intégralité, soit environ trois quarts d’heure de musique, que Kraftwerk
complète de toute façon avec tous les autres titres incontournables. Le 19
janvier, les Allemands jouent ainsi deux heures, mais la soirée The Mix est un peu spéciale. D’abord, le
concert est programmé deux fois, à 20 heures, puis à minuit. Ensuite, comme le
disque original est déjà un best-of, la setlist n’en suit pas parfaitement l’ordre
mais plutôt celui des shows standards de Kraftwerk de la dernière décennie. En
outre, tandis qu’au MoMA, le public pouvait entendre les versions anglophones
de The Robots ou The Model, Ralf Hütter chante cette fois Die Roboter et Das Modell
en allemand.
Autobahn – Kraftwerk, rampe de lancement des musiques électroniques d'aujourd'hui
Le hiatus de cinq ans entre Computer World (1981), considéré désormais comme le dernier
classique, et Electric Café, rebaptisé
depuis Techno Pop, a probablement été
fatal à Kraftwerk en matière de créativité. Entretemps, les synthés avaient
largement eu le temps de se populariser, et n’importe quel groupe de pop était
désormais capable de produire les sonorités électroniques jusqu’alors apanage
des Allemands. Depuis – et c’est un paradoxe –, ce groupe obsédé par l’idée de
rester à l’avant-garde a préféré capitaliser sur son glorieux passé plutôt que
de multiplier les productions studios qui auraient de toute façon eu toutes les
chances de se voir surclassées par le premier DJ venu. Reste donc cette
réputation, non usurpée, de précurseurs incontournables. La rareté du groupe,
ainsi que son identité visuelle très forte, y ont d’ailleurs fortement
contribué. De nos jours, Kraftwerk attire ainsi deux types de publics très
différents. D’un côté, les fans d’elektronische
Musik à l’allemande qui ne négligent pas non plus les sonorités plus
romantiques, moins robotiques, de la Berliner Schule [1],
parfois fans de la première heure, amateurs de krautrock, de rock progressif ou
même de heavy metal. De l’autre, un public plus jeune de clubbers branchés qui
se veulent un peu plus cultivés que leurs camarades défoncés au bigbeat.
« Quoi ? Tu connais pas Kraftwerk ? La honte, quoi ! »
Pourtant, ce soir-là, malgré le prestige des lieux, ce sont les premiers qui se
sont déplacés. Quant aux clubbers, ils retrouveront Kraftwerk à Barcelone, lors
du prochain festival Sónar, l’un des plus importants festivals de musiques
électroniques d’Europe, le 14 juin prochain.
The Robots – Qui sont les robots cette année ?
Pourtant, de la période classique (1974-1981), il ne reste
plus qu’un seul membre original, Ralf Hütter, depuis la scission du duo
fondateur en 2008 avec le départ de Florian Schneider. Depuis vingt ans, les
deux hommes, seuls véritables maîtres à bord, étaient accompagnés sur scène par
Fritz Hilpert et Henning Schmitz, compagnons de longue date de Kraftwerk,
ingénieurs du son au sein du Kling-Klang-Studio, le studio fondé par Ralf et
Florian à Düsseldorf. Si en 2012, les spectateurs du MoMA ont encore pu voir à
l’œuvre Stefan Pfaffe, le successeur de Florian Schneider, c’est un autre
bidouilleur de studio, Falk Grieffenhagen, né la même année que le groupe, qui
office à sa place à droite de la scène depuis le début de l’année. Un certain
mystère plane d’ailleurs sur le rôle de chacun sur scène, au point que quelques
journalistes se demandent parfois si les quatre hommes, munis du même pupitre
aux lignes épurées, jouent réellement quoi que ce soit. En fait, chaque sortie
de Kraftwerk relève moins de la performance de l'instrumentiste que du set de
DJ [2]. A
Ralf le chant et les solos, Henning héritant des lignes de basse et Fritz des
percussions. C’est, en tout cas, ce que permet de constater le finale du show,
lorsque les opérateurs quittent la scène un à un. Quant à Falk Grieffenhagen,
il semble qu’il soit, comme son prédécesseur, assigné au contrôle des
animations 3D à l’écran.
Neon Lights – Kraftwerk et la 3D
C’est en 2009 que Kraftwerk a exécuté son premier concert en
3D. La tournée « The Catalogue » ne modifie pourtant pas
fondamentalement l’identité visuelle du groupe sur scène, comme peut en
témoigner la comparaison avec le DVD Minimum-Maximum,
qui rendait compte de la tournée 2004. Ainsi, les extraits de Techno Pop, Expo 2000, Tour de France
et Computer World reposent sur les
mêmes animations, connues de longue date de tout amateur de Kraftwerk. C’est
aussi le cas de Neon Lights, Das Modell et The Man Machine, extraits de l’album du même nom (1978). Mais dans
l’ensemble, la 3D relève quand même un peu du gadget. Le défilé de mode vintage en noir et blanc basse
définition qui sert de toile de fond à Das
Modell conserve d’ailleurs ses deux dimensions. Autobahn et Die Roboter
ont en revanche fait l’objet d’une optimisation pour la 3D. Mais là encore, en
peut regretter que les mannequins qui s’agitent à l’écran sur Die Roboter ne remplacent pas carrément
les musiciens sur scène, comme c’était le cas lors du concert de Moscou capturé
sur Minimum-Maximum. Quant à Radioaktivität, le groupe s’est contenté
d’une simple mise à jour. Lorsque vient le moment de la liste des catastrophes
nucléaires dans le monde, Tchernobyl, Harrisburg, Sellafield et Hiroshima,
cette dernière cède sa place à Fukushima.
Radioactivity – Kraftwerk et l’engagement politique
En effet, on l’oublie parfois, Kraftwerk est aussi un groupe
« engagé ». Mais en voulant dénoncer l'énergie nucléaire, l’industrialisation,
la mécanisation et la robotisation, ces pionniers de la musique électronique inventèrent
un univers audiovisuel tellement « tendance » qu’il finit par
conférer à l’objet même de leur crainte une dignité inattendue. Dans leur
jeunesse, Ralf et Florian furent d’authentiques hippies aux cheveux longs,
vaguement écolos. Pourtant, on ne verra jamais d’animaux ou de forêt, en fait,
pas le moindre brin d’herbe dans l’identité visuelle de Kraftwerk. Toute leur
imagerie semble au contraire glorifier l’artifice humain : l’énergie
nucléaire, les transports, les ordinateurs, les télécommunications, jusqu’aux
robots. Le paysage très vert du clip d’Autobahn
ne doit tromper personne. Ce n’est pas la campagne alentour, mais bien
l’autoroute qui la traverse que célèbrent les images. De même que les cheminées
des usines qui tournent à plein régime. Le paysage n’est pas sans rappeler la
portion d’autoroute qui sépare Düsseldorf de Cologne, avec ses usines Bayer,
ses éoliennes, et au loin ses centrales nucléaires. L’utilisation de
technologies de pointe en matière d’ingénierie sonore, le bannissement radical
de tout instrument conventionnel au profit d’équipements de pure synthèse, énergétiquement
très gourmands, ne manquent pas d’aggraver le paradoxe.
Computer World – Kraftwerk entre culture et consommation
Adeptes du progressisme le plus débridé dans leurs choix
technologiques, Ralf Hütter et les siens n’en trahissent pas moins cet affect
écologique radicalement conservateur, totalement opposé. Or c’est bien lui que
le groupe met en œuvre artistiquement depuis trente ans, peut-être
inconsciemment. Car, si on peut regretter les dégâts causés à la nature par l’homme,
c’est justement pour la grandeur de l’homme et de ses réalisations que
Kraftwerk semble s’inquiéter aujourd’hui. Comme si, en ces temps de
désindustrialisation que connaît l’Europe occidentale, l’artifice humain
devenait à son tour un patrimoine fragile qu’il faut préserver. En ce sens, le
fait même de ne plus avoir rien produit de neuf, ou si peu, depuis un quart de
siècle, en dit long. Au lieu de démultiplier la nouveauté, et de condamner à
l’obsolescence tout ce qui l’a précédée, Kraftwerk creuse le même sillon,
cultive son propre héritage. Rien ne peut être plus éloigné de la logique de la
société de consommation, dont la fraîcheur et la nouveauté sont par essence les
critères de jugement moral. Rien ne peut être plus proche de la tradition
conservatrice, qui cultive l’ancien et l’améliore sans cesse, au lieu de le
détruire. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de voir Kraftwerk
faire la tournée des musées. Qu’on les considère comme de vieilles reliques
poussiéreuses ou comme les sages qui rassemblent l’essentiel en prévision de la
fin du monde, c’est là qu’est leur place.
Planet der Visionen
Numbers – La setlist
Die Roboter. – Computerliebe. – Taschenrechner / Dentaku. –
Autobahn. – Geigerzähler. – Radioaktivität. – Trans-Europa Express. – Spacelab.
– Das Modell. – Neonlicht. – Die Mensch-Maschine. – Nummern. – Computerwelt. –
Heimcomputer. – Tour de France 1983. – Tour de France 2003. – Vitamin. – Expo
2000. – Planet der Visionen. – Electric Café. – Boing Boom Tschak. – Techno
Pop. – Musique Non Stop.
[1] … dont Klaus Schulze,
Tangerine Dream ou Ashra sont les précurseurs. Une scène très importante en
Allemagne et dont nous reparlerons.
[2] Une vidéo toute récente (en allemand) éclaire le fonctionnement des concerts de Kraftwerk à la Kunstsammlung : http://youtu.be/np_bhcpE91A.
[2] Une vidéo toute récente (en allemand) éclaire le fonctionnement des concerts de Kraftwerk à la Kunstsammlung : http://youtu.be/np_bhcpE91A.



