Fondé à Oldenburg en
1994 par Frank Specht et Gerd Wienekamp, le duo Rainbow Serpent est devenu en une
dizaine d’albums l’un des noms respectés de la musique électronique
traditionnelle, du fait d'une méthode rigoureuse qui laisse peu de place au hasard ou à l'improvisation. Quant à Gerd Wienekamp, il s’est lui-même révélé comme l’un des
piliers du label Manikin Records à Berlin, pour lequel il assure le rôle
d’ingénieur du son. Le 5 octobre 2013, il avait fait le déplacement à Gütersloh
pour la 6e édition du festival Electronic Circus, mais sans son partenaire de
longue date. Peu présent dans la salle de concert pour des raisons qu’il
explique (sauf lors de la prestation de Michael Rother), l’homme avait donc
tout le temps de répondre à quelques questions dans le restaurant attenant à
l’ancien atelier de tissage où se déroulait la manifestation.
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| Rainbow Serpent sur scène : Frank Specht et Gerd Wienekamp |
Gütersloh, le 5 octobre 2013
Comment as-tu
découvert la musique électronique ?
Gerd Wienekamp – Comme
beaucoup d’autres musiciens dans cet entourage, je crois : grâce à l’initiation
à Klaus Schulze, dans les années 70. Non. En fait, j’avais déjà écouté de la
musique électronique avant. Je me souviens avoir immédiatement accroché quand
j’ai entendu pour la première fois Kometenmelodie,
de Kraftwerk, à la radio. J’ai aussi beaucoup apprécié la présence du
séquenceur en arrière-plan sur I Feel
Love, de Donna Summer. Enfin, en 1976, j’ai découvert Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans Mondbasis Alpha 1, une série télé qui passait chez nous à l’époque
[Cosmos 1999 en français]. Je crois
que le générique original était totalement différent, mais la version allemande
lui avait substitué Oxygène. Après
avoir entendu ça, je me suis précipité chez le premier disquaire de notre
petite ville pour acheter l’album. Klaus Schulze est venu après. Je n’avais
jamais entendu parler de lui. Un collègue de travail qui avait remarqué que
j’écoutais Jarre, me l’a vivement conseillé. Il m’a prêté Moondawn. Ça ne m’a pas tout de suite plu. A la première écoute, il
ne se passait rien, puis toujours rien, et encore rien. Il a fallu plusieurs
années pour que Klaus Schulze devienne enfin accessible à mes oreilles. J’ai alors
tenté moi-même de me procurer divers instruments. Mais quand j’ai découvert les
prix à l’époque du Korg MS-10 ou du MS-20, j’ai vite compris que je n’avais pas
les moyens de me les offrir. J’ai attendu jusqu’à la fin des années 80 pour
m’acheter enfin un petit synthé d’occasion, le Kawai K11. Et là, j’ai commencé
tout doucement à jouer, mais sans direction précise.
Je crois savoir que
tu pratiques d’autres instruments, comme le violoncelle.
GW – J’ai un
faible pour les instruments à cordes. Le violoncelle est l’un de mes favoris.
J’en ai un à la maison, sur lequel je joue parfois en dilettante. Je n’ai
jamais appris. Mais ça me suffit. J’aime le son, tout simplement.
Comment as-tu
rencontré Frank Specht, ton partenaire de Rainbow Serpent ?
GW – Grâce à l’astronomie.
Depuis longtemps, l’astronomie est l’un de mes hobbies. Avec un ami, nous avions
même fondé une association. Frank nous a rejoints vers 1989-90. J’ignorais
totalement ses goûts musicaux, jusqu’au jour où il est venu avec une ceinture
« Klaus Schulze ». Je pense qu’il l’avait faite lui-même. Nous avons
aussitôt échangé sur le sujet. Il se trouve qu’il possédait lui aussi un
synthétiseur. Mais notre collaboration n’a pas démarré tout de suite. Je
n’avais pas encore d’ordinateur, contrairement à Frank, qui travaillait déjà
sur Atari. Il m’en a fourni un en échange d’un télescope. Mais à un moment
donné, nous nous sommes trouvés dans la situation de devoir choisir entre
l’astronomie et la musique. Nous avons choisi la musique. Nous avons vendus
tous nos télescopes et tous nos équipements pour investir dans les synthés.
Quels sont vos
goûts ?
GW – Je suis un
grand fan de Peter Gabriel. J’aime également Pink Floyd. Mais j’écoute aussi beaucoup
de jazz, de musique classique et énormément de musiques de films, en
particulier les bandes originales de Hans Zimmer. En musique électronique, je
peux citer Yello, mais en revanche, j’évite de trop écouter ce que font les
collègues. J’ai trop peur de subir leur influence !
Voilà qui explique
pourquoi je ne t’ai pas encore vu beaucoup dans la salle aujourd’hui, ni la
semaine dernière lors du Raumzeit Festival.
GW – Voilà, c’est
pour ça.
Que signifie le nom
du groupe ?
GW – Ah, c’est
toute une histoire. A nos débuts, quand est venue l’heure de donner notre
premier concert, nous n’avions toujours pas de nom. Il se trouve que nous
venions de découvrir l’Australie et la culture aborigène. Chacun de nous avait
acheté un didgeridoo. Et dans l’urgence, rien d’autre ne nous est venu que
Rainbow Serpent, la figure mythologique des Aborigènes. Ça ne sonne pas très « électronique »,
mais nous y sommes restés attachés.
A quel genre rattacherais-tu
votre travail ?
GW – En dehors de
« musique électronique », je ne sais pas trop. Bien sûr, l’influence
de Klaus Schulze et de la Berlin School
est évidente, mais il y en a d’autres. La jeune génération pourrait reconnaître
des éléments de techno, trance, minimal, house ou breakbeat, mais les
passerelles sont nombreuses, et même « musique électronique
traditionnelle » ne correspond pas non plus à un univers bien précis.
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| Gerd Wienekamp alias Der Laborant |
Tu es aussi connu
sous le nom de « Der Laborant ». Ta musique en solo se distingue-t-elle
de celle de Rainbow Serpent ?
GW – Oui, il y a
des différences. Elles sont liées à notre parcours. Frank était déjà musicien à
l’origine. Il a très sérieusement appris à jouer du piano. Il est
particulièrement versé dans le solfège. Quant à moi, je n’ai reçu aucune
formation musicale. Tout vient des tripes. Rainbow Serpent fait la synthèse des
deux. L’arrière-plan théorique et musical de Frank se combine avec mes inspirations.
Frank fournit l’harmonie et la mélodie, comme Jarre, et je m’occupe des machines,
des séquenceurs. Il n’est donc pas étonnant que le seul disque que j’ai
enregistré en solo sous le nom de Der Laborant soit naturellement plus orienté
Berlin School.
Au fait, d’où vient
cette notion ?
GW – Je ne sais
pas. Mais Klaus Schulze, Tangerine Dream, tous ces artistes qui habitaient
Berlin faisaient cette musique sans savoir qu’on lui donnerait ce nom plus tard.
Comment vous
êtes-vous retrouvés chez Manikin Records ? Quel rôle as-tu fini par jouer au
sein du label ?
GW – Nous premiers
albums sont sortis chez Ardema-Musik. Mais quand Arndt Maschinski, le
propriétaire, a décidé de fermer boutique à la fin des années 90, il nous a
bien fallu en trouver une autre. Un jour, lors d’un concert, j’ai rencontré
Mario Schönwälder, que j’avais déjà croisé, et nous nous sommes mis d’accord.
C’est ainsi que Rainbow Serpent a intégré l’écurie Manikin Record. Ensuite,
comme tout se passe un peu en famille, j’en suis venu à m’occuper de mixage
pour le label. C’est ça que j’ai apporté à Manikin. Par exemple, j’ai mixé et
masterisé les derniers CD et DVD, mais aussi enregistré le dernier concert de
BK&S à Repelen.
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| Une vue du studio |
Comme ingénieur du
son, de quel équipement t’es-tu entouré dans ton studio ?
GW – Je suis un
peu puriste. Je travaille volontiers avec des logiciels, mais je préfèrerai
toujours le matériel. Tout passe par une table de mixage 12 pistes stéréo, 24
canaux, et par un égaliseur Avalon plutôt haut de gamme. Je dispose aussi de
pas mal de racks d’effets externes Lexicon ou TC Electronic, et d’un compresseur
de chez SPL. Qui s’intéresse un peu à ces questions reconnaîtra immédiatement
les marques.
Est-ce ton
métier ?
GW – Non. Je suis
électronicien. Je travaille dans une firme qui fabrique des capteurs
sous-marins destinés à mesurer le taux de pollution des eaux.
Et en tant que
musiciens, quel regard portez-vous sur l’évolution technologique, des premiers
synthétiseurs analogiques aux instruments virtuels d’aujourd’hui ?
GW – A nos
débuts, en 1994, nous étions déjà immergés dans l’univers du tout numérique,
avec la première Wavestation, le Korg M1. Nous sommes donc forcément partis de
là. En studio avec les instruments virtuels. Sur scène avec l’ordinateur
portable, devenu incontournable. Mais depuis, nous avons parcouru à rebours le
chemin de cette évolution technologique. Nous sommes revenus à l’analogique :
de gros synthés, des séquenceurs, notamment celui de Manikin Electronics. Ça
nous permet de jouer plus de choses en direct sans exclure complètement le
playback. Il y en aura toujours. Les arrangements peaufinés en studio sont
parfois si complexes qu’il faudrait manipuler cinq ou six claviers en même
temps pour les reproduire sur scène. Pour autant, nous ne nous livrons que
rarement à l’improvisation. Nous sommes trop perfectionnistes. Nous aimons
vraiment pouvoir jouer sur scène les idées développées en studio. Mais pour en
revenir à la technologie, j’aime les vieux synthés comme les instruments
virtuels. J’aime les deux univers. Réussie, leur combinaison permet de réaliser
de très belles choses.
Pourquoi avez-vous
décidé de déléguer la production de vos disques à un label, contrairement à de
nombreux musiciens qui préfèrent se débrouiller seuls ?
GW – Le facteur
temps a été déterminant dans ce choix. Quand je vois tout le temps qu’investit
Mario dans cette affaire ! Si en plus, on a un emploi à côté, il faut bien
grignoter quelque part, et c’est forcément le temps consacré à la musique qui prend.
Comme nous ne retirons financièrement pas grand-chose de la musique, autant
investir dans la création plutôt que dans la gestion. Et pourtant, on peut dire
qu’en la matière, tout est devenu beaucoup plus simple ces dernières années,
avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Quand nous avons
commencé, Frank et moi, Internet débutait à peine. En plus de la production
d’un album, il restait encore beaucoup à faire pour une maison de disque en
matière de promotion : beaucoup de travail d’impression, de relance.
Aujourd’hui, les ventes physiques plongent, mais un grand nombre de musiciens se
contentent désormais de mettre leurs disques en ligne sur iTunes ou Spotify. Ça
représente beaucoup moins de travail. Et on peut faire sa pub sur Facebook ou
Youtube.
Vous utilisez les
nouveaux outils Internet comme outils de promotion. Vous servent-ils également à
la vente ?
GW – Pas
directement. Mario met en ligne les disques Manikin sur iTunes,
CD Baby et Amazon. L’avantage
de CD Baby, c’est qu’ils se chargent eux-mêmes d’ajouter un lien de téléchargement
sur les deux autres plateformes. Nous n’avons plus à nous en occuper.
Et dans le commerce ?
GW – Autrefois nos
disques étaient disponibles dans les rayons des disquaires. Aujourd’hui c’est
devenu très difficile. On ne trouve plus rien en dehors des productions des
majors. Il peut rester l’un ou l’autre magasin indépendant, à Berlin ou
ailleurs, qui propose quelques-uns de nos albums, mais je crois que c’est
devenu très rare. En revanche, dans certaines enseignes, il reste toujours la
possibilité de passer commande, notamment chez
JPC.
Tu parlais à
l’instant de Spotify. Que penses-tu des dernières plateformes de téléchargement
comme Ampya ou Spotify ?
GW – Sincèrement,
je suis sceptique. Je n’ai pas d’avis sur ces plateformes spécifiques, mais
plus généralement sur la dématérialisation. J’ai grandi dans un monde où
existaient des cassettes, des disques vinyl, puis des CD. Je suis resté très
attaché à l’idée d’un objet physique. Télécharger un album de mon artiste
préféré ne me suffira jamais. J’ai besoin d’une pochette, d’un livret. C’est
peut-être vieux jeu. Je ne sais pas. Je n’y peux rien.
En un mot, comment
décrirais-tu la situation actuelle de la musique électronique traditionnelle, par
rapport aux années 80 ou 90 ?
GW – Compliquée !
Un passage en radio sur les grands réseaux nationaux est devenu presque
impossible. Autrefois, chez nous à Oldenburg, nous captions la radio ffn, qui
diffusait l’émission Grenzwellen,
animée par Ecki Stieg [de 1987 à 1997, puis en ligne jusqu’en 2009]. Ecki Stieg
diffusait toutes sortes de musiques progressives. Avec Rainbow Serpent, nous en
avons vécu les dernières années. On pouvait espérer être programmés. Chez
Winfrid Trenkler aussi, dans son émission Schwingungen,
mais nous ne l’écoutions pas, parce que la WDR n’atteignait pas la Basse-Saxe. Evidemment,
les webradios te permettent maintenant d’élargir considérablement ton public,
virtuellement au monde entier. Mais combien de gens écoutent vraiment ?
Quand on interroge les animateurs, on s’aperçoit qu’il n’y a parfois pas plus
de 30 auditeurs. Leur impact est très surévalué.
Que faire pour
élargir le public ?
GW – C’est une
question très difficile. Il manque peut-être l’attention de la presse musicale
traditionnelle. Tu connais probablement le magazine Tracks sur Arte. Klaus Schulze et Tangerine Dream y ont déjà fait
l’objet de reportages. C’est le genre d’émission qui pourrait favoriser une
meilleure connaissance de notre musique.
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| Rainbow Serpent & Isgaard : «Stranger» |
Revenons à Rainbow
Serpent. Votre dernier album, Stranger,
en 2010, a
été réalisé en collaboration avec la chanteuse Isgaard. Peux-tu raconter la
genèse du projet ?
GW – En 2008,
Frank et moi réfléchissions à un nouvel album. Cela faisait longtemps que nous
voulions produire un disque chanté. Et nous voulions absolument une voix
féminine, parce que nous pensions sans arrêt à Lisa Gerrard. Nous avons d’abord
envisagé d’organiser un casting, de passer une annonce dans les quotidiens.
Mais nous avons vite renoncé. Un soir, nous étions au bistrot, où nous nous
retrouvons souvent le vendredi. Nous avions entendu parler d’Isgaard, car elle
s’était fait connaître grâce à sa collaboration avec Schiller. C’est une
chanteuse d’opéra, de formation classique. Frank m’a dit qu’elle serait
parfaite. Je lui ai répondu que nous n’avions aucune chance de la convaincre.
C’est une professionnelle, nous ne jouons pas dans la même ligue. Mais le
dimanche, en cherchant sur Internet, j’ai fini par trouver un email sur
MySpace. Sans me faire d’illusions, j’ai écrit quelque chose comme :
« Nous sommes un groupe électronique d’Oldenburg, nous aimerions bien vous
voir chanter sur notre prochain album ». Une semaine plus tard, j’avais
une réponse dans ma boîte mail. Elle avait écouté notre musique, le projet l’intéressait,
elle me demandait de la rappeler pour organiser tout ça. Nous nous sommes
rencontrés à Hambourg et tout a parfaitement fonctionné, musicalement mais
aussi humainement, c’est important. Nous avons apporté la musique, mais c’est
elle et son producteur qui ont développé les paroles de leur côté. Puis nous
avons publié le disque chez nous, chez Manikin.
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| Frank Specht, Isgaard et Gerd Wienekamp en studio |
Quand allez-vous
remonter sur scène ?
GW – Plus cette
année. Peut-être la prochaine. Pour l’instant, nous sommes surtout en plein
brainstorming pour notre prochain album. C’est la phase la plus difficile. En
général, chacun produit ses morceaux dans son coin, puis nous les développons
ensemble. Quand nous en avons en nombre suffisant, nous les écoutons et voyons
ce que nous pouvons en tirer. Nous souhaitons toujours faire de chaque nouvel
album quelque chose de différent. Nous ne planifions rien.