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dimanche 30 septembre 2018

Electronic Circus 2018 avec Harald Grosskopf et Picture Palace music


Pour leur 11e saison, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, irremplaçables fondateurs du festival Electronic Circus, avaient prévu deux têtes d’affiche : la légende Harald Grosskopf et l’infatigable Thorsten Quaeschning, qui incarne à lui seul la scène Berlin School depuis qu’il a pris la tête de Tangerine Dream. Une formation espagnole, Audiometria, et une irlandaise, Tiny Magnetic Pets, assuraient la première partie.


Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018

Detmold, le 29 septembre 2019

Tiny Magnetic Pets live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Tiny Magnetic Pets
Je ne savais rien d’Audiometria, la formation invitée à ouvrir cette 11e édition de l’Electronic Circus. Je n’en sais toujours pas plus, puisque, retardé par le trafic sur les autoroutes allemandes, j’ai intégralement manqué leur prestation. Heureusement, comme le festival lui-même avait du retard, j’étais là à temps pour découvrir les Dublinois de Tiny Magnetic Pets, un groupe actif depuis 2010. Je n’ai pas été séduit par l’électro-pop dansante de Paula Gilmer (chant), Seán Quinn (synthés) et Eugene Somer (percussions et séquenceur). Le trio explore un filon si saturé, que seules des chansons vraiment extraordinaires permettraient de se démarquer et d’emporter l’adhésion. Mais aucun titre ne surnage vraiment. Le groupe a pourtant joué l’un des deux morceaux coréalisés avec Wolfgang Flür (ex-Kraftwerk) sur leur dernier album, Deluxe/Debris (2017). Mais il faut croire qu’un featuring prestigieux n’y change rien. L’identité visuelle rétro à base de Space Invaders, d’art soviétique, d’imagerie eighties et, bien sûr, de synthés analogiques-comme-on-n’en-fait-plus, montre elle-même ses limites. C’est un segment également exploité jusqu’à la corde.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf
Harald Grosskopf est l’un des personnages les plus attachants, et les plus intéressants, de cette immense scène allemande dont il est l’un des pionniers ; il fut dans tous les bons coups dans les années 70 (Wallenstein, Schulze, Ashra, YOU : ça fait beaucoup !). Très occupé par divers projets parallèles, il donnait ici à voir l’un de ses rares concerts en solo. Pour ma part, c’est la première fois que je le vois derrière des synthés plutôt que derrière sa batterie. Il est toujours le batteur d’Ashra au côté de Manuel Göttsching. Mais depuis l’année dernière, il est très occupé par son projet commun avec l’ancien de Kraftwerk Eberhard Kranemann, Krautwerk. L’engouement pour cette scène est telle que les deux hommes ont été invités, en mai dernier, à jouer à Shenzhen, en Chine, dans le cadre du Tomorrow Festival.

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Harald Grosskopf + Andreas Kolinski live @ Electronic Circus 2018
Harald célèbrera bientôt les 40 ans de son album référence, Synthesist, paru en 1980. Il semble qu’il n’ait pas voulu attendre jusque là pour publier Synthesist Reloaded, un album de remixes qui témoigne de son immense influence sur les musiciens électroniques plus jeunes. L’album a été réalisé en collaboration avec un jeune (né en 1964 tout de même) musicien et ingénieur du son, Andreas Kolinski. Ce dernier l’avait déjà aidé sur l’album, Naherholung, dont nous avions parlé lors de notre interview il y a deux ans.

Harald Grosskopf - Synthesist Reloaded (2018) / source : discogs.com
Tous deux ont l’occasion de parler en public de leur collaboration, puisque, depuis l’édition 2017, le festival organise de petites interviews publiques des musiciens en tête d’affiche. Thorsten Quaeschning et Harald Grosskopf prennent donc place tour à tour à côté d’Ecki Stieg, l’animateur de l’émission Grenzwellen sur Radio Hannovre, grand spécialiste de l’exercice. Harald Grosskopf, avec humilité, n’hésite pas à exposer tout ce qu’il a appris musicalement auprès de son cadet, et en retour, s’étonne presque du respect qu’Andreas lui témoigne, à lui qui « ne connaît rien à la musique ». Andreas Kolinski explique pourquoi : « Harald, la musique, il la sent ».

Harald Grosskopf live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Le concert débute par quelques mots d’Harald en hommage à Udo Hanten, disparu il y a quelques semaines et avec lequel il avait collaboré au sein de YOU. Il n’oublie pas de rappeler également la mémoire de Klaus-Hoffmann-Hoock, avant de débuter son set par un morceau inédit, un work in progress qui n’a pas encore de nom : rythmé, entêtant, mais très porté sur l’atonalité, un peu comme les derniers morceaux de Manuel Göttsching. Suit une nouvelle version de son titre le plus célèbre, So Weit, so Gut, ouverture de Synthesist et générique, pendant de nombreuses années, de l’émission Schwingungen de Winfrid Trenkler. J’ai surtout été impressionné par le troisième morceau, que je n’ai pas réussi à identifier : longue introduction faite de nappes assez inquiétantes, suivie d’une excellente séquence autour de laquelle Harald donne son meilleur aux percussions.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Je suis presque sûr que Thorsten Quaeschning n’avait plus rien publié avec Picture Palace music depuis Remnants en 2013, tant la gestion de la succession de Tangerine Dream l’accapare. Ecki Stieg lui a même demandé s’il trouvait encore le temps de dormir. Mais il est de retour cette année avec une nouvelle bande originale, cette fois d’un film américain. Une fiction américaine ! Les Allemands prennent très au sérieux la reconnaissance de l’un des leurs aux Etats-Unis, comme en témoigne l’interview avec Ecki. Le film s’appelle [Cargo], c’est le premier long métrage d’un certain James Dylan et ça raconte l’histoire d’un type qui se réveille dans un container à côté d’un téléphone portable et qui n’a que 24 heures pour réunir une rançon de 10 millions de dollars. La BO est sortie en CD et en vinyle.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music Cargo / source : discogs.com
Thorsten Quaeschning est un artiste étonnant. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui. J’avais un peu peur, car ma dernière expérience de Picture Palace music au planétarium de Bochum avait été éprouvante : un mur de son inaudible, joué beaucoup trop fort, dans lequel l’auditeur ne pouvait jamais pénétrer. En outre, Picture Palace music a toujours eu une identité musicale hésitante. Les fréquents changements de personnel n’y ont pas peu contribué. Cette fois, Thorsten Quaeschning s’est entouré de sept musiciens : un batteur, un guitariste, un second clavier, une violoncelliste et trois violonistes, dont Hoshiko Yamane, sa complice de Tangerine Dream.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning
A l’origine, Picture Palace music s’était fait une spécialité d’accompagner en live la projection des classiques allemands du cinéma muet. C’est un peu au même genre de spectacle que nous assistons. Le film est projeté intégralement à l’écran, mais sans la bande-son, comme un muet ! Autrement dit, si nous avons vu [Cargo], nous ne l’avons pas entendu. A la place, nous avons écouté Thorsten et sa bande rejouer la bande originale synchronisée. Disons le d’emblée : le show ne m’a pas donné envie de voir le film mais je recommande sans hésiter la bande originale. Depuis qu’il travaille avec Ulrich Schnauss (aussi bien au sein de Tangerine Dream qu’à l’occasion de leur très bon album Synthwaves), Thorsten Quaeschning semble moins réticent à revisiter le son TD du temps de la splendeur. Les cordes, qui interviennent tard, m’ont même fait penser à l’ouverture de Zeit. Son léché, intensité dramatique à son comble, séquences grandioses à la Chris Franke (comme sur le titre Wanderbaustelle) : tous les ingrédients sont là pour séduire les fans de toujours et conquérir un nouveau public.

Thorsten Quaeschning's Picture Palace music live @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars

Encore faut-il que celui-ci se montre. Harald Grosskopf n’a pas pu s’empêcher de remarquer que le public semble plus clairsemé d’année en année, de même que les crânes des visiteurs. J’avais déjà émis des doutes sur la stratégie de Frank Gerber de programmer des groupes dance/pop dans l’espoir d’attirer un nouveau public. Or ce que j’avais soupçonné se produit. L’Electronic Circus offre bien un nouveau public à ces groupes, mais le public habituel de ces derniers, lui, ne vient pas et, du coup, ne s’ouvre pas à la scène qu’Electronic Circus prétend promouvoir. « Si nous ne programmons que les vieux groupes ou de la Berlin School, disait en substance Frank, le festival mourra ». Peut-être, mais tout dépend du motif qui a présidé en premier lieu à la fondation du festival : s’agit-il d’organiser un festival quel qu'il soit, ou s’agit-il de promouvoir un certain genre de musique électronique, celui qui fut inventé par Tangerine Dream, Kraftwerk et cie ? Dans le second cas, pourquoi programmer de la pop ? Dans le premier, pourquoi ne pas franchement programmer que de la pop ? Le succès financier du festival serait peut-être assuré, mais dans ce cas, ce ne serait qu'un festival pop de plus. Si le public semble vieillissant en Allemagne, ce n’est pas le cas ailleurs dans le monde. C’est, du moins, l’expérience d’Harald Grosskopf. Lors de son concert en Chine, le public n’avait pas plus de 25 ans de moyenne d’âge. « On n’est jamais prophète en son pays » résume-t-il, fataliste. Ailleurs, ces gens sont absolument dans le coup ! Alors pourquoi pas en Europe ?

Frank Gerber, Hans-Hermann Hess @ Electronic Circus 2018 / photo S. Mazars
Frank Gerber, Hans-Hermann Hess
Et si ce n’était qu’un problème d’image ? Les festivals, les labels, les artistes, y sont tous plus ou moins pour quelque chose. Je vous invite à visiter les sites Internet (Cue Records, Groove), à considérer les supports de com’ (affiches des festivals, flyers, logos, couvertures de disques) : l’ imagerie « planètes et astronautes » ou « zen et relaxation », les choix esthétiques peu attrayants, le côté Jean-Michel Jarre champêtre : rien de tout cela n’est de nature à attirer un public plus jeune, alors que, de toute évidence, ce public existe, n’attend qu’une chose et ne le sait pas encore : qu’on lui colle un casque sur les oreilles avec Rubycon à plein volume !



lundi 23 mars 2015

L’hommage des Schallwelle Awards à Edgar Froese


Fondateur de Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant, Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence : son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.

 

Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars
Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards

Bochum, le 21 mars 2015

Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise. Si Analog Overdose 5 de Fanger & Schönwälder, ou Staub de l'un des plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son Phaedra Farewell Tour au titre prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ? Sorcerer 2014, un autre album de TD, concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation de Picture Palace music.

MorPheuSz - Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams / source : discogs.com
MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le public ronronnant des Schallwelle : un mix d'easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme et de mélodies accrocheuses, le Best Newcomer, Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle définitivement affranchie de la Berlin School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?

Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com)
C’est là que les Schallwelle réservent leur première surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land, sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède, paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec, de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des extraterrestres.
Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
(source : bernd-michael-land.com)
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.


Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès, parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire dubstep, Thorsten Quaeschning ayant vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux effets si caractéristiques de ce courant.

Picture Palace music / source : picture-palace-music.com
Picture Palace music (source : picture-palace-music.com)

Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.

Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en reconnaissant la mélodie de Stuntman, l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano particulièrement bienvenu.

Schallwelle Awards 2015, Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld / photo S. Mazars
Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese, éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non » catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.

Schallwelle Awards 2015, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ». Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar Froese ».

Winfrid Trenkler, homme de radio à  qui revient le mot de la fin, se montre évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire. A l’époque, l’album Phaedra était encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie, tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre son convenable, et Phaedra reste le témoin de cette prise en main difficile.

Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi, plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement son nom, ne meurt jamais.

Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars

Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand : Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau : Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.


jeudi 21 novembre 2013

Bernd Kistenmacher & Picture Palace music live @ Planetarium am Insulaner, Berlin, 16 novembre 2013

 

Le 16 novembre 2013, le Zeiss Planetarium de Berlin accueillait le premier des trois concerts du champion de la Berlin School Bernd Kistenmacher, destinés à accompagner la sortie d’Utopia, son nouvel album, le premier chez Groove Unlimited. C’est également sur le label néerlandais que vient de sortir Remnants, le dernier CD de Picture Palace music, projet parallèle très personnel de Thorsten Quaeschning, partenaire d’Edgar Froese au sein de Tangerine Dream depuis 2005. Avec Picture Palace music, Thorsten assurait la première partie du show avant de rejoindre Bernd sur scène en tant que guitariste d'appoint.

 

Bernd Kistenmacher - Utopia / source : bernd-kistenmacher.blogspot.com
Berlin, le 16 novembre 2013

C'est bien entouré, dans les locaux de la UfaFabrik à Tempelhof, que Bernd Kistenmacher a enregistré Utopia. A ses côtés : le fantasque violoniste berlinois Tthomthom Geigenschrey, le légendaire batteur d'Agitation Free Burghard Rausch, mais aussi la chanteuse grecque Vana Verouti. Cette dernière s'est notamment illustrée dans son pays aux côtés du compositeur contemporain Mikis Theodorakis. Mais pour les amateurs de musique électronique, elle restera à jamais la voix de Heaven and Hell (1975), le mythique album de Vangelis. Vana Verouti, qui intervient sur la chanson-titre du disque de Bernd Kistenmacher, ne participe pas à la tournée, tout comme Burghard Rausch, qu'un accident fâcheux a condamné au repos. En revanche, Thorsten Quaeschning, alias Q, qui a pris part à l’album, non seulement accompagne Bernd Kistenmacher à la guitare sur la tournée, mais il assure également la première partie avec son groupe, Picture Palace music. En somme, comme aux temps glorieux des majors, il s’agit d’une tournée commune de deux artistes estampillés Groove, chez qui l’un et l’autre ont publié leur dernière production.

Picture Palace music - Remnants / source : Picture-Palace-music@Facebook
Picture Palace music n’est pas n’importe quel groupe. Initié par Q en 2003, couvert d’éloges depuis (trois Schallwelle Awards consécutifs du Meilleur Artiste de 2011 à 2013), il profite de la tournée des planétariums de Bernd Kistenmacher pour promouvoir son dernier disque, la bande originale d’un documentaire conçu pour un tel dispositif : Remnants, de Grant Wakefield. Le film se propose d’explorer en time-lapse les vestiges de la civilisation néolithique dans les îles Britanniques. Tourné en Irlande, en Ecosse et bien sûr à Stonehenge, il s’inscrit clairement dans la lignée de Koyaanisqatsi (1982) de Godfrey Reggio. Sur la scène du planétarium, Picture Palace music interprète ainsi en direct la bande son tandis que le film lui-même est projeté en intégralité au plafond, dans sa fulldome version.

Picture Palace music : Jürgen Heidemann, Thorsten Spiller, Chris Hausl, Mirko Rizzello, Thorsten Quaeschning, Sebastian Sadowski / photo S. Mazars
Picture Palace music
Mais comment ne pas jeter également un regard sur les musiciens ? Avec ses airs de chanteur d’opéra, le charismatique Thorsten Quaeschning fait la démonstration d’une belle présence. Il se montre ainsi bien plus exubérant qu’avec Tangerine Dream ou, une heure plus tard, aux côtés de Bernd Kistenmacher. Quant à la musique de Remnants, sa proximité avec la production contemporaine de Tangerine Dream oblige peut-être à reconsidérer à la hausse l'influence de Q sur le groupe d’Edgar Froese, qu’il a rejoint en 2005. Il faut dire qu’en matière de musique électronique, l’instrument fait souvent le larron. Q a ses préférences : ce soir, il se déchaîne sur son Access Virus et sur le Memotron de Manikin Electronic. La firme berlinoise est d’ailleurs représentée dans l’assistance par l’un de ses deux fondateurs, Thorsten Feuerherdt. A l’image du film, la prestation de Picture Palace music se construit comme un vaste crescendo, jusqu’à ce final explosif et parfaitement inattendu. Il est clair que le groupe est fait pour ce genre d’exercice. Nous reparlerons prochainement de Picture Palace music et de son concept si singulier.

Bernd Kistenmacher, Tthomthom Geigenschrey, Planetarium am Insulaner Berlin / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher sous le dôme, avec Tthomthom Geigenschrey
Après une courte pause, c’est au tour de Bernd Kistenmacher de présenter son nouvel album, Utopia. Mirko Rizzello à la batterie (en remplacement de Burghard Rausch, donc), mais aussi Tthomthom Geigenschrey au violon et Thorsten Quaeschning à la guitare s’organisent autour de cette scène si encombrée que les deux derniers vont plutôt jouer à côté de l’estrade. Ou carrément dans le public, comme Tthomthom Geigenschrey, si concentré qu’il ne se formalisera même pas lorsque l’un de ses fils, assis au premier rang, s’amusera à lui taper gentiment sur les fesses en plein milieu du concert ! Tandis que d’impressionnantes projections fractales signées Andreas Schwietzke illuminent le dôme du planétarium (on pense à certaines oeuvres de M.C. Escher), Bernd et ses amis exécutent un long medley de l’album, suivi d’une pièce tirée de son précédent disque, Antimatter (2012). Un rappel permet enfin de découvrir la chanson titre du disque, malheureusement sans la voix de Vana Verouti, mais dans une version instrumentale en tout point fidèle à l’univers musical de Bernd.

Si les styles de Q et de Kistenmacher sont assez éloignés, on retrouve quand même quelques similitudes dans la structure de leurs compositions. Précisément : il s’agit de compositions. Alors que tous deux cultivent une tradition musicale pourtant fondée sur l’improvisation, on sent paradoxalement que chaque note, chaque texture est pensée avant d’être jouée. Bernd Kistenmacher n’a jamais caché son admiration pour Klaus Schulze. Comme lui, il aime débuter par des atmosphères avant d’introduire rythmes et mélodies. C’est le cas ce soir à Berlin. Mais l’auditeur n’est jamais confronté à un mur sonore, comme parfois chez Schulze. De l’atonalité surgit brusquement le ton, du chaos surgit l’accord. C’est que Bernd Kistenmacher ne se livre pas à une prestation 100% synthés. Sous les étoiles du planétarium, ses trois acolytes ajoutent une belle profondeur à ses compositions chatoyantes. Inspiré et travaillé, tel s’annonce Utopia.

Set list : Utopia Live. – Antimatter (What's The Matter ? / It Doesn't Matter / Large Hadron Collider). – [rappel] Utopia (version instrumentale).

 

Prochains rendez-vous avec Bernd Kistenmacher


Utopia Tour
– LWL Planetarium, Münster, 23/11/2013
– Zeiss Planetarium, Iéna, 30/11/2013

Prochains rendez-vous avec Picture Palace music


Synths don't lie Tour 2013
Indulge the Mode, Paulus Kultur Kirche, Dortmund, 22/11/2013
Remnants, LWL Planetarium, Münster, 23/11/2013, 23/11/2013
Remnants, Zeiss Planetarium, Iéna, 30/11/2013
Hello 2014, Zeiss Planetarium, Bochum, 30/12/2013