Fondateur de
Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement
le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de
son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant,
Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence
du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion
de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la
nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis
dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence :
son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette
cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.
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| Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards |
Bochum, le 21 mars 2015
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Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014 |
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage
à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu
de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise.
Si
Analog Overdose 5 de Fanger &
Schönwälder, ou
Staub de l'un des
plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de
qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire
allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son
Phaedra Farewell Tour au titre
prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ?
Sorcerer 2014, un autre album de TD,
concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation
de Picture Palace music.
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MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams |
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne
pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation
néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der
Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le
public ronronnant des Schallwelle : un mix d'
easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la
batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur
Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait
de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme
et de mélodies accrocheuses, le
Best Newcomer,
Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les
inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La
musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle
définitivement affranchie de la Berlin
School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?
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| Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com) |
C’est là que les Schallwelle réservent leur première
surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la
catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land,
sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède,
paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur
d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec,
de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des
extraterrestres.
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| (source : bernd-michael-land.com) |
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de
Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.
Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de
Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue
de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture
de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès,
parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps
une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire
dubstep, Thorsten Quaeschning ayant
vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux
effets si caractéristiques de ce courant.
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| Picture Palace music (source : picture-palace-music.com) |
Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la
musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner
la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun
besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un
nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel
instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à
l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle
pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche
pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle
catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part
des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le
format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les
oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.
Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le
moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le
second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles
au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y
sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en
reconnaissant la mélodie de Stuntman,
l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano
particulièrement bienvenu.
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| Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld |
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à
Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese,
éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le
propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non »
catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous
continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous
entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année
suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell
Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la
porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning
revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour
qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.
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| Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese |
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre
un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger
par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé
pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que
réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les
morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ».
Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar
Froese ».
Winfrid Trenkler, homme de radio à qui revient le mot de la fin, se montre
évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream
doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils
ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de
Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une
interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux
développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire.
A l’époque, l’album Phaedra était
encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête
de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie,
tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans
savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre
son convenable, et Phaedra reste le
témoin de cette prise en main difficile.
Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement
suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la
banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans
l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais
Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à
placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire
de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi
avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il
d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans
l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi,
plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse
Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement
son nom, ne meurt jamais.
Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand :
Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international :
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau :
Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.