Affichage des articles dont le libellé est Vile Electrodes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vile Electrodes. Afficher tous les articles

lundi 26 octobre 2015

E-Live 2015 : magnétique Ash Ra Tempel


Avec une tête d'affiche comme Ash Ra Tempel, Ron Boots ne pouvait faire que salle comble pour cette édition 2015 de son festival E-Live, à Oirschot. Et c'est bien ce qui s'est produit cette année, où les presque 300 places disponibles ont toutes été prévendues sur Internet. Pourtant, Manuel Göttsching, le fondateur d'Ash Ra Tempel, était déjà tête d'affiche l'année dernière. Mais cette fois, son vieux complice Lutz Ulbrich l'accompagnait sur scène pour un show plein de mélancolie et de mystère autour de la musique du film Le Berceau de cristal, une œuvre de 1975. Akikaze, Uni Sphere (le nouveau duo d'Eric van der Heijden et René Splinter) ainsi que les Britanniques de Vile Electrodes complétaient le casting.

 

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015

Oirschot, le 24 octobre 2015

Pour cause de bavardages intempestifs, je n'ai rien vu du premier concert de la journée, celui d'Akikaze. Ce musicien néerlandais, Pepijn Courant de son vrai nom, revenait pourtant sur scène pour la première fois depuis onze ans (accompagné aujourd'hui par Gert Emmens à la batterie). Pepijn faisait même partie du label SynGate Records à l'époque héroïque de Lothar Lubitz. C'est tout naturellement que SynGate a profité de l'occasion pour rééditer une poignée de ses anciens disques. On me dit qu'Akikaze appartiendrait à la tradition Berlin School (comment pourrait-il en être autrement ?), mélangeant l'influence de Tangerine Dream à celles de Neuronium, Jarre, Vangelis et même Gandalf. Je dois croire cela sur parole.

Uni Sphere

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere
En revanche, l'empreinte de Tangerine Dream ne fait aucun doute lors du concert suivant. Le nom d'Uni Sphere ne dit probablement rien à personne. C'est normal : il s'agit d'une nouvelle formation, mais composée de deux musiciens déjà bien établis au cœur de la scène électronique néerlandaise et en particulier au sein de l'écurie Groove : Eric van der Heijden et René Splinter. Cette combinaison était l'une des dernières inédite, même si Eric et René ont bien souvent partagé la scène dans d'autres circonstances, notamment lors de la dernière édition des Schallwelle Awards. A l'époque, ils avaient interprété leur premier titre commun, un morceau dédicacé à Sylvia Sommerfeld, l'infatigable promotrice de la musique électronique en Allemagne. Ce titre, désormais intitulé Eloquent Exposure, fait évidemment partie de leur nouvelle set list, et figure en bonne place sur leur premier album, le tout frais Endless Endeavor. La musique d'Uni Sphere ne fait pas seulement penser à Tangerine Dream. Elle évoque plus précisément le TD du début des années 80, mélodique et saturé de séquenceurs. René Splinter maîtrise en particulier le fameux effet de raster, caractérisé par cette impression étrange d'un emballement du séquenceur, que les fans de Tangerine Dream connaissent depuis l'album Thief.

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes
Vile Electrodes

Le duo synth-pop britannique Vile Electrodes, très remarqué lors des éditions 2013 et 2014 du festival Electronic Circus en Allemagne et couronné aux Schallwelle Awards, plaît décidément aux fans vieillissants d'électronique Old School. Même à Lille, où Vile Electrodes a joué en avril devant un public plus branché, l'assistance était à peine plus jeune, révèle Anais Neon, la fille du groupe. En 2014, nous avions laissé Anais et son partenaire Martin Swan en pleine préparation de leur second album. Très retardé, celui-ci paraîtra en février prochain. En attendant, Vile Electrodes peut tout de même présenter ses nouvelles créations, extraites du dernier EP Captive in Symmetry. Deux titres, Real 2 Reel Love et le superbe Dead Feed, avec son entêtant refrain (« can you help me break the cycle ? »), montrent une évolution du groupe vers un son plus dépouillé, et une ambiance qui évoque de plus en plus… Twin Peaks. La voix claire et pure d'Anais y est évidemment pour quelque chose. Le reste du show, avec des morceaux désormais classiques comme Empire of Wolves, The Future Through a Lens, Proximity ou Tore Myself to Pieces, montre que Vile Electrodes s'est constitué un répertoire pop très solide. Qu'attend donc Hollywood pour faire appel à leurs services ?

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015

Ash Ra Tempel

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Lutz Ulbrich
Très peu de gens ont vu Le Berceau de cristal de Philippe Garrel, sorti en 1976, un film paraît-il très bizarre. La bande originale, interprétée par Manuel Göttsching et Lutz Ulbrich, n'était probablement pas étrangère à cette atmosphère. Manuel désirait jouer cet album sur scène depuis quelques années. La première mondiale aurait pu se dérouler en France l'année dernière, sous les auspices du Cosmiccagibi d'Olivier Bégué, dans un château du Bordelais. Ce sera donc sur la scène du E-Live. En ouverture, Manuel et Lutz s'échauffent avec un classique, Echo Waves, le morceau d'ouverture du célébrissime Inventions for Electric Guitar. Pour qui n'a pas eu la chance de voir Inventions sur scène au Japon en 2010, joué live sur quatre guitares, le dialogue de Manuel et Lutz ce soir-là constitue une très belle surprise. A cette occasion, Lutz se comporte comme le véritable double de Manuel. Le spectateur qui ferme les yeux serait bien en peine de deviner qui joue quoi.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Mais Inventions fut un album solo de Manuel Göttsching et il ne faut pas oublier que le duo Manuel-Lutz fut la dernière mouture d'Ash Ra Tempel en 1975, avant la fondation de son successeur Ashra. Autant dire que ce concert est un petit événement en soi. Le Berceau de cristal, comme l'explique Göttsching entre deux titres, est une composition très simple pour guitares et orgue. L'artiste reproduit aujourd'hui les sons originaux, si bien que le public se trouve entraîné dans un véritable voyage dans le temps. Cet été à Melbourne, il s'était déjà adonné à la même expérience en rejouant Schwingungen et Seven Up avec Ariel Pink comme si on y était (ce concert sera publié en février prochain). Le Berceau de cristal n'a déjà plus rien à voir avec ce son psychédélique. Un adjectif pourrait en résumer la substance : hypnotique.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel et Lutz ne se contentent pas de rejouer de larges extraits de la bande originale : ils proposent également un morceau inédit, conçu dans le même esprit, avant de conclure leur show par une variation plus légère sur Correlations, comme s'il s'agissait d'un signal destiné à réveiller le patient envoûté. A ce titre, Le Berceau de cristal est probablement l'un des modèles les plus aboutis du concept de deep listening, fidèle en cela à l'enseignement de Timothy Leary et à sa théorie des états modifiés de conscience.


Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015


samedi 11 octobre 2014

Vile Electrodes : fourrures, latex et synthés


Composé de Martin Swan et Anais Neon, le duo Vile Electrodes explore une veine synth-pop qui fleure bon les années 80. Neon & Swan ont même eu l'honneur d'ouvrir pour OMD, lors de la tournée allemande du groupe de Paul Humphreys et Andy McCluskey en mai 2013. C'est à cette occasion que le duo a aussi pu découvrir la vitalité d'une scène plus ancienne, la scène électronique allemande des années 70, et se faire connaître d'elle. Invité à participer au festival Electronic Circus au mois d'octobre de la même année, Vile Electrodes y a fait si forte impression que les organisateurs n'ont pas hésité à les solliciter pour la seconde année consécutive. Et après l'Allemagne, la France ? Un premier concert à Lille est prévu en avril 2015, dans la foulée de la sortie du second album, In the Shadows of Monuments.

 

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Martin, Anais : avant votre rencontre, aviez-vous une formation musicale ?

MS – Moi oui. Pendant de très nombreuses années, j'ai joué dans différents groupes. C'est ce que j'avais toujours voulu faire. Dès l'âge de 9 ans, je faisais partie d'un groupe punk. En grandissant, ça n'a pas changé. Et quand Jane et moi avons commencé notre relation, vers 2001, je jouais encore dans une autre formation depuis quelques années. Mais notre collaboration artistique n'a vraiment débuté que deux ou trois ans plus tard.
Jane Caley alias Anais Neon – Plus que ça ! Nous n'avons pas commencé avant 2006. En ce qui me concerne, Vile Electrodes constitue ma première expérience dans un groupe et ma première expérience musicale. A part chanter dans les pièces qu'on nous faisait jouer à l'école primaire, je n'ai pas eu de contact particulier avec la musique avant cette date. Le projet Vile Electrodes est quant à lui né en 2009. Nous avions toutes ces chansons sous le bras et nous nous sommes dit « Pourquoi ne pas en faire quelque chose ? »

Vile Electrodes - The Future Through a Lens / source : vileelectrodes.bandcamp.com
Le premier album : The Future Through a Lens (2013)
Que signifie le nom Vile Electrodes ?

MS – Il s'agit de la première chanson que nous avons écrite ensemble, dans un style plutôt bluesy, à la Goldfrapp ou Electric Swing Circus, mais sans vraiment avoir eu conscience à l'époque de cette filiation. La chanson parle de ce qui se passe quand on se retrouve embarqué dans une mauvaise relation.
AN – Une relation détestable, Vile – j'adore ce mot –, dont on ne peut pas s'échapper, qui nous retient liés, comme des électrodes branchées au cerveau. Le mot Electrodes a en outre l'avantage de rappeler notre identité électro. Sur le moment, ça nous a paru un excellent nom pour le groupe. Mais… parfois nous le détestons, n'est-ce pas Martin?
MS – Oui, nous n'avions pas encore de nom le jour de notre premier concert. Il a fallu en choisir un à la hâte. Le promoteur voulait simplement savoir quoi inscrire sur l'affiche. C'est un peu un accident.
AN – Nous avions des idées, mais là, il fallait choisir dans la minute. D'un côté, c'est un bon nom pour Google. Si tu tapes Vile Electrodes dans le moteur de recherche, nous sommes le seul résultat. En revanche, quand, dans un endroit un peu bruyant, quelqu'un nous aborde et nous dit « J'adore votre groupe !  C'est comment, déjà, votre nom ? »…
MS – On a beau s'époumoner, le type comprend quelque chose comme « Vileprode ». Ce serait dommage que des gens qui ont apprécié notre show ne puissent jamais nous retrouver.

Etes-vous devenus des musiciens professionnels ? Est-ce votre but ?

MS – Nous le sommes dans nos têtes. Mais oui, c'est un objectif. Vile Electrode nous mobilise déjà à plein temps, mais si le groupe, lui, rentre bien dans ses frais, il ne nous rapporte pas encore assez pour manger. Pas encore. Nous devons tous les deux travailler partiellement à côté. J'enseigne la production musicale.
AN – Je bosse chez un créateur de mode, et j'aide aussi Martin à son travail comme enseignante d'appoint.

Vous êtes très connu pour votre identité visuelle forte. Est-ce une partie du spectacle ou est-ce une partie de vous-mêmes ?

AN – Le deux, je crois. Quand nous nous sommes rencontrés, nous nous habillions pour aller en boîte. Dans des clubs électro ou fétiches, on doit toujours se déguiser. Par ailleurs, l'une des raisons pour lesquelles je n'avais jamais été dans un groupe auparavant, c'est ma nervosité. J'ai terriblement le trac sur scène. Donc je me suis créé un alter ego, un personnage, et c'est lui qui monte sur scène et non moi. Je trouve ça rassurant.
MS – Beaucoup d'artistes ne pensent qu'à leur musique et négligent leur image. Sur scène, tu dois offrir une performance, faire le spectacle. Les costumes en font partie intégrante.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014

Sur Facebook, vous proclamez votre amour pour les machines vintage. Avec quels jouets allez-vous monter sur scène ce soir ?

MS – Avec un mélange d'appareils de plusieurs époques. Quelques vieux trucs, comme un Roland Juno 60, un classique de la marque paru en 1983, et aussi un SH-101. La plus vieille pièce de notre panoplie ce soir sera un autre Roland, un string synthesizer, le RS09 [de 1978]. Mais nous ne nous considérons pas du tout comme l'un de ces groupes qui, par principe, ne daignent jouer que sur de l'analogique ou du vintage. Le plus important à nos oreilles, c’est la musique, c’est le résultat. Un bon son, une bonne texture s'apprécient indépendamment de l'outil qui les a générés. Ce n’est qu’accessoirement que, oui, il se trouve que je suis un peu fétichiste.
AN – On construit de nos jours d'excellents synthés analogiques. Nous ne nous sommes pas privés d'en acheter.

Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Anais Neon
Anais, tu partages donc dès le départ avec Martin cette passion pour les machines ?

AN – Non. Mais j’aime leur look. Quand nous nous sommes rencontrés, je ne savais même pas ce qu’était un synthé, et à peine ce qu’était la musique électronique. Je m’y suis mise vraiment à cause de la vague electroclash, vers 2001, avec des groupes comme Peaches, Miss Kittin, Fischerspooner…
MS – DJ Hell, Ladytron…
AN – Ce sont ces artistes qui m'ont initiée au genre. Et quand j’ai rencontré Martin, il m’a emmené dans son antre, où il y avait déjà toutes ces machines. Je lui ai demandé : « C’est quoi, ces pianos ? » Et il m’a répondu : « Ce sont mes synthétiseurs ! »
MS – Maintenant, elle est obligée de partager cette passion. Elle n'a plus le choix !

C’est la seconde fois aujourd’hui que vous jouez au festival Electronic Circus. Vous avez aussi remporté cette année deux Schallwelle Awards. Connaissiez-vous cette scène auparavant ?

MS – Nous l'avons découverte petit à petit. Pas avant de venir jouer en Allemagne. Après notre première tournée allemande en première partie d'OMD, en mai 2013, nous avons rencontré Frank Gerber, et c’est lui qui nous a mis au parfum. J’ai toujours été passionné par la scène électronique allemande, et conscient de son importance. Je suis un grand fan de Tangerine Dream. Cette musique a tenu un rôle important dans mon développement musical. En revanche, je ne savais pas que cette scène connaissait une actualité aussi riche. Nous nous en sommes pleinement rendu compte lors de notre premier Electronic Circus, l'année dernière.
AN – C'est une vraie communauté, en fait.
MS – Elle n'est peut-être pas gigantesque, mais déjà plus large qu’au Royaume-Uni. Le fait de revenir jouer à l'Electronic Circus nous tiens particulièrement à cœur. Cela signifie que nous cadrons avec n'importe quelle scène. Ici, beaucoup de visiteurs viennent surtout écouter de la Berlin School.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Neon & Swan devant la Weberei @ Electronic Circus Festival 2014
On vous catalogue souvent comme un groupe synth-pop. Comment vous percevez-vous vous-mêmes ?

AN – Nous acceptons le terme synth-pop. Quelques-unes de nos chansons sont très pop, pas vrai Martin ? Mais certaines personnes pensent que ce que nous faisons s’arrête là. Ce qui n’est pas le cas.
MS – Je crois qu’il faut distinguer la synth-pop et les groupes qui jouent de la pop music avec des synthés. Si tu écoutes Depeche Mode ou Joy Division, certes on peut déjà parler de pop music, mais ça ne ressemble sûrement pas à Kylie Minogue ou Madonna à la même époque. Et pourtant, ils utilisaient tous des synthés. C’est un terme souvent utilisé mais pas toujours bien compris. Notre musique correspond en partie à cette notion, mais en partie seulement. La preuve : beaucoup de gens qui se proclament fans de synth-pop n’aiment pas ce que nous faisons !

Ce revival pour la musique électronique du début des années 80 – qu'on observe surtout depuis la sortie du film Drive en 2011, avec des titres comme Nightcall de Kavinsky ou A Real Hero de College – vous a-t-il été profitable ? Et d'abord, vous sentez-vous proche de tout ça ?

AN – Oui, moi oui.
MS – Mouais. Je pense que les circonstances jouent ici un rôle central. Par exemple, un groupe qui repart en tournée après une longue absence ; ou bien le fait de se souvenir d’une chanson entendue dans une pub. Ça finit par atteindre la conscience collective. Ce serait bien de voir cette scène grandir un peu plus.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes @ Electronic Circus Festival 2014
Jusqu’à présent, vous avez autoproduit tous vos disques. Est-ce un choix délibéré ?

MS – Oui. Nous n’avons rien contre le fait de travailler avec des maisons de disques et des distributeurs. Mais ce qui nous paraît essentiel, c’est de contrôler ce que nous faisons en matière de produits. Or, pour l’instant, personne n’est venu à nous pour nous proposer mieux que ce que nous parvenons à fabriquer nous-mêmes.

Oui, vous semblez attacher une importance très grande au fait de proposer des objets de collection. Qui est le graphiste ? Qui a fait le logo ?

MS – C’est moi. Anais s’occupe de la fabrication main.
AN – Je suis le bras, tu es le cerveau. J’aime beaucoup fabriquer nos produits. Ça rend chaque objet spécial pour les gens, et ça nous permet de créer des liens très agréables avec eux. Par ailleurs, nous voulons nous assurer qu’ils achètent un objet qui vaut le coup.

Mais que pensez-vous alors de la mythologie du « tout téléchargement » qui prolifère sur Internet ?

MS – Aujourd'hui, on peut tout télécharger gratuitement sur Internet. En un sens, le fait d’avoir accès, n'importe quand et n'importe où, à la musique que j'aime, c’est fantastique. Mais j’ai grandi dans une autre culture. La passion que tu peux éprouver pour un album, un CD ou un vinyle, pourrait fort bien se perdre aujourd’hui, parce que se procurer l’objet de son amour sous la forme d’un téléchargement est devenu trop facile. Il manque cette dimension d'attente. Il manque aussi cette possibilité de tenir entre les mains un produit tangible, un artefact.
AN – Par exemple, nous avons publié une édition limitée métallisée de notre premier album, The Future Through a Lens. Le digipack est rangé entre deux plaques de métal vissées entre elles. Je me souviens d’un type sur Internet qui avait posté un commentaire sur un forum pour raconter qu'il en était déçu,  parce que le coffret ne rentrait pas dans ses rayonnages, à côté des autres CD standards. Je me suis dit : « Génial ! C'est exactement ce que nous recherchons ! » Nos objets sont faits pour être mis en évidence sur une étagère. Ils sont conçus pour être regardés plutôt que stockés.

Martin Swan, Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014

Comment utilisez-vous Internet ?

AN – Nous ne serions pas là où nous en sommes sans Internet. C’est un outil inestimable. En tant que groupe, nous nous devons d'être présents sur les réseaux sociaux. Nos sommes sur Facebook, Twitter, Bandcamp, Soundcloud, partout. Et ce n’est pas facile, c’est même épuisant. La moindre mise à jour achevée sur l'un de nos profils et on se dit : «Zut ! Il en reste encore dix comme ça à mettre à jour ! » Mais c’est si important ! Ne serait-ce que pour rester en contact avec les gens qui nous apprécient.
MS – Il s'est constitué une petite communauté de gens qui nous aiment et qui nous suivent. Nous ne voulons pas les considérer comme des fans, mais plutôt comme des supporters et même des amis.

Savez-vous par hasard combien de likes ou de pages vues sont nécessaires pour atteindre un téléchargement payant ?

AN – Non. Nous pourrions le savoir par Bandcamp. Mais je n’ai pas regardé. Je suis simplement reconnaissante quand quelqu’un achète un CD ou un téléchargement.
MS – D’une certaine manière, même si nous reconnaissons l’importance de l’aspect business de notre travail, il nous semble quand même moins important que la musique elle-même. Et nous ne sommes pas très bons, de toute façon.
AN – Nous savons écrire de la musique, fabriquer du chouette merchandising, parler aux gens, être avenants. Mais les affaires, ce n’est pas notre domaine.

Vile Electrodes - The Pack of Wolves / source : twitter.com/vileelectrodes
Vile Electrodes – The Pack of Wolves (2014)
En juillet vous avez sorti un nouveau disque très particulier, The Pack of Wolves. De quoi s’agit-il ?

MS – C’est un EP, dans la grande tradition du merchandising de singles en différents formats. Nous savions que le dernier album commençait à dater, et qu’il nous faudrait encore du temps pour le prochain. En attendant, nous voulions donc offrir au public un objet un peu dingue, recouvert de fourrure. Ce sera une sorte de point de repère entre le premier et le second album.

Alors comme ça, vous préparez un nouvel album ?

MS – Il n’est pas terminé. Ce serait bien qu'il soit prêt pour janvier ou février 2015.

Avez-vous déjà un titre ?

MS – Oui.
AN – Ah bon ? On choisit finalement celui que j'ai suggéré ?
MS – Je le révèle ? Je peux ? On en fait une exclusivité ?
AN – Oui, oui.
MS – L’album va s’appeler In the Shadows of Monuments. Un titre à multiples significations.
AN – …qui sont venues après ! J'ai apporté l’idée, et c’est toi qui en a fait tout un concept.
MS – Oui, mais ce ne sera pas un concept-album. Par contre, un certain nombre de thèmes récurrents parcourront le disque du début à la fin.

Anais, tu es une grande chanteuse.

AN – Merci beaucoup !

Martin Swan : Vile Electrodes live @ Electronic Circus Festival 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan
Quant à toi, Martin, ne voudrais-tu pas aussi chanter un jour sur un titre de Vile Electrodes ?

MS – On peut entendre des bouts de ma voix sur une chanson que nous avons enregistrée trois fois, une chanson de Noël qui s’appelle The Ghosts of Christmas. Mais je ne suis pas chanteur.
AN – Tu oublies de mentionner la chanson que tu as écrite avec uniquement ta voix. Mais Martin ne veut pas aller plus loin. Il a une belle voix, pourtant. Sur scène, on peut le voir parfois faire les chœurs, quand il ne devrait pas.
MS – C’est plus par enthousiasme que par talent que je chante sur scène.

A part l’album, avez-vous d’autres projets, prévu d'autres concerts ?

MS – Nous jouons demain à Berlin [au Hangar 49]. Mais nous sommes déjà impatients de participer le 24 ou le 25 avril 2015 au iSynth Festival de Lille, en France, un pays dans lequel nous n'avions encore jamais joué. Ce serait bien de pouvoir y organiser d’autres concerts. Nous espérons aussi nous produire prochainement en Suède ou en Finlande, mais rien n’est confirmé. Nous jouerons bien sûr aussi au Royaume-Uni. Mais d’abord, il faut finir l’album. Dans les deux mois, nous allons sortir un nouveau single, qui pourrait ou non figurer sur le disque. Même s'il n'y figure pas, il en donnera en tout cas un bon avant-goût.
AN – Dans le set de ce soir, nous allons interpréter plusieurs titres qui, eux, seront sur l’album.

Vous parliez de la France. En avez-vous déjà reçu des échos ?

AN – Nous avons plus de fans en Allemagne.
MS – Nous nous sommes faits quelques amis en France. Jouer en France, en Italie, en Espagne, c’est un objectif. Petit à petit, à force de créer des liens, nous y parviendrons.


mercredi 8 octobre 2014

Electronic Circus 2014 : électrique éclectique

 

Depuis 2008, le festival Electronic Circus rend compte de la variété et de la richesse de la musique électronique dite traditionnelle. Toujours sous la houlette de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, cette 7e édition a une fois encore su mettre en perspective des courants très dissemblables. Qu’ont en commun les Italiens d’Alerick Project, les Britanniques Vile Electrodes et les Berlinois Bernd Kistenmacher et Jerome Froese, si ce n’est l’usage des machines ? Savoir rassembler tout ce petit monde dans l’arène, tel était le secret de cette édition, illuminée par la présence de Johannes Schmoelling, ancien de Tangerine Dream et partenaire de Jerome Froese au sein de la formation Loom.

 

Jerome Froese & Loom live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese, Robert Waters et Johannes Schmoelling : Loom réuni sur la scène de l'Electronic Circus 2014

Gütersloh, le 4 octobre 2014

Hans-Hermann Hess & Frank Gerber @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Hans-Hermann Hess, Frank Gerber
Comme chaque année, Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les maîtres d’œuvre de l’Electronic Circus, sont aussi les maîtres de cérémonie de l’événement. Et chaque année, Frank Gerber rivalise d’inventivité pour dénicher les déguisements les plus improbables. C’est en costume rococo fin XVIIIe siècle, coiffe en ailes de pigeon et masque – très vaguement – vénitien sur le visage qu’il accueille le public de cette septième édition du festival de musique électronique.

Alerick Project live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project
C’est que la première formation invitée sur la scène de la Weberei, à Gütersloh, vient d’Italie. Les Romains Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna forment le duo Alerick Project, dont le concert du jour constitue tout bonnement la toute première prestation live. Alerick Project commence plutôt bien, tout en ambiances et en séquences, mais dès le second titre, se laisse emporter par un goût peut-être immodéré pour les tempos binaires et les rythmes techno, replongeant aussitôt dans l’anonymat du beat. C’est dommage, car lorsqu’il s’agit d’atmosphères et de textures, les deux hommes savent ce qu’ils font. Le set aurait probablement été plus adapté sur un dancefloor – où la musique compte moins que la pulsation – qu’à la Weberei, devant un parterre de places assises. Mais heureusement, Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna savent capter autrement (ou détourner ?) l'attention de l'assistance grâce à des projections vidéo qui sentent bon l'Italie, comme ces silhouettes de femmes dénudées se trémoussant à gogo, très commentées à l'issue du concert.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
On entre dans le vif du sujet avec Bernd Kistenmacher, l'une des valeurs sûres de la scène électronique berlinoise, qui présente aujourd'hui son nouvel album, Paradise, malheureusement pas achevé à temps pour le festival. Après Utopia en 2013, Kistenmacher explore donc un autre thème inépuisable de la philosophie classique : le paradis. Mais quand il nous parle de paradis, le musicien veut plutôt dire « paradis perdu », comme l'atteste la couverture de l'album à venir, superbe représentation d’un bout de forêt tropicale en flammes. Paradise se veut donc un hymne à la nature, la traduction en musique d’un sursaut écologiste. Les larges extraits du disque interprétés par le Berlinois sur scène, une fois de plus illustrés à l'écran par les remarquables fractals d'Andreas Schwietzke, semblent même véhiculer quelques accents inquiets. On y retrouve aussi le pur style Kistenmacher, symphonique et solennel, dramatique et mélancolique, très adapté au sujet.

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Depuis presque trente ans, Bernd Kistenmacher développe en effet un son bien à lui, assez éloigné des lignes de séquenceurs typiques de la Berlin School à laquelle on l’associe souvent. Outre ce profil atypique, il est aussi l'un des rares musiciens professionnels à avoir émergé de ce qui, paradoxalement, est à la fois une niche et une scène pléthorique. Témoin de cette professionnalisation, MI Records, son label, vient de franchir le pas du vinyle, en rééditant en 33 tours son tout premier album, Head-Visions (1986). A l’époque, le disque était illustré par une sculpture ethnique du plasticien Rainer Kriester, aujourd’hui disparu. La réédition rend un bel hommage à cet artiste, plaçant son travail quasiment à égalité avec la bande son, dont Bernd Kistenmacher ne manque pas d’interpréter un extrait en rappel à Gütersloh : l’incontournable Rücksturz. Très applaudi, le Berlinois remercie à son tour son public en photographiant la salle en liesse, une pratique de plus en plus courante chez les musiciens désireux de bâtir une relation durable avec leurs fans. Mission accomplie, Bernd !

Bernd Kistenmacher live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Le temps d’annoncer les résultats de la journée de foot (Frank Gerber dans son maillot fétiche, est très satisfait de révéler aux nombreux supporters de Dortmund la cruelle défaite du Borussia à domicile, mais aussi la victoire 4-1 de son équipe à lui, l’Arminia Bielefeld, sur le leader de D3 allemande, le Dynamo Dresde)… et il est déjà temps de préparer le matériel des deux shows suivants.



Martin Swan & Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014

Martin Swan : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Martin Swan
Déjà à l'affiche du précédent Electronic Circus, les Anglais Anais Neon et Martin Swan alias Vile Electrodes remontent sur scène armés d’une bien meilleure notoriété que l'an passé. Le couple interprète ce soir de nombreux titres frais, extraits d’un second album en préparation. Des morceaux ciselés, doués d’un potentiel commercial incontestable et qui n’attendent que de se faire connaître. Très agité, survolté même, Martin a beaucoup à faire derrière ses machines et sa forêt de câbles, tandis qu'Anais, concentrée sur le chant, utilise les générateurs de boucles avec intelligence pour démultiplier sa voix. La décontraction de Martin contraste avec le tempérament peut-être plus soucieux de sa compagne, qui croise les doigts à plusieurs reprises dans l’espoir que le bon set d’instruments se charge correctement. De précédents concerts leur avaient valu quelques mésaventures.

Anais Neon : Vile Electrodes live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Anais Neon
Mais depuis un an, Vile Electrodes a déjà franchi une étape, comme en témoigne la réaction du public. Ce dernier reconnaît déjà et applaudi bruyamment les anciens titres, ceux du premier album, The Future Through a Lens. Voici donc un groupe encore jeune, mais dont le répertoire comporte déjà une poignée de standards qu'un public qui n'est pas le sien lui réclame, au premier rang desquels figure le rappel, Proximity : un modèle de musique électronique contemporaine. Chaque élément s’y insère pile au bon moment : les paroles brutes, le rythme massif, les séquences dignes de la Berlin School, mais employées dans une tout autre perspective, et bien sûr la prestation vocale de la chanteuse, probablement la plus captivante de tout le répertoire de Vile Electrodes. A l’issue du concert, le stand de merchandising du duo est immédiatement pris d'assaut par les visiteurs, intrigués par l’extravagant costume de scène tout en latex moulant de la belle Anais, et plus généralement par l’identité visuelle fortement fétichiste du groupe.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014

Robert Waters : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Robert Waters
Jerome Froese solo en tête d’affiche : sur cette scène très particulière, c’est un véritable événement qu’ont réussi à organiser Frank Gerber et Hans-Hermann Hess. Depuis la fondation de Loom en 2011, le fils unique du fondateur de Tangerine Dream, lui-même membre du groupe de 1990 à 2006, a pris une nouvelle dimension. Si bien que, même en solo, ses partenaires de Loom, Robert Waters et Johannes Schmoelling (autre grand ancien de Tangerine Dream de 1980 à 1985) viennent l’accompagner sur scène. Tout à sa guitare, Jerome laisse en effet la haute main à Robert Waters sur les machines pendant toute la durée du concert. Mais, comme il l’explique lui-même, la guitare n’est pas conçue ici seulement comme un instrument solo. Elle participe elle-même à la charpente de chaque morceau. Jerome débute par un extrait de son dernier EP, #! (Shebang), sorti la veille, avant de se livrer à une revue fluide et sans trêve de sa discographie depuis 2005.

Johannes Schmoelling : Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Johannes Schmoelling
L’entrée en scène tardive de Johannes Schmoelling ne passe pas inaperçue. L’homme est une légende sur la scène électronique, et personne n’a oublié sa contribution à certains jalons essentiels de l’histoire de la musique électronique, comme Tangram, en 1980. A cet instant, c’est bien Loom qui se reforme pour toute la fin du concert. Aussitôt, l’ambiance, plutôt sombre et dramatique jusqu’alors, se fait plus aérienne et romantique. La magie ressurgit comme par miracle. Tout est là : les textures uniques et le toucher reconnaissable entre mille de Johannes. Après seulement un titre de Tangerine Dream période Jerome Froese (La Marche) et un morceau solo de Johannes (A Long Time Ago), le groupe quitte déjà la scène. Mais le public insistant finira par obtenir pas moins de trois rappels : les deux hymnes de Loom, Rejuvenation et Time & Tide (une composition de Johannes et de son fils Jonas), puis le hit grandiose de Tangerine Dream période Schmoelling, Choronzon, qui figura de 1980 à 1983 sur la track list de presque tous les concerts de TD.

Jerome Froese live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Jerome Froese
Johannes Schmoelling aux claviers, Jerome Froese à la guitare s'adonnent sur scène à un dialogue joyeux qui ajoute à l'ambiance. La longue complicité des deux hommes, leur joie de jouer ensemble sont manifestes. Leur prestation est un exemple de l'immense fécondité de cette rencontre intergénérationnelle, qui est aussi une rencontre de styles. Bercé – au sens littéral – aux sons du Tangerine Dream de la grande époque, Jerome a su innover, s’ouvrir au monde et introduire d’autres influences. Le concept de rock électronique, qu'on appliquait autrefois à ce type de musique faute de trouver un genre auquel la rattacher, prend avec Jerome Froese un sens nouveau, et très positif.