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lundi 26 octobre 2015

E-Live 2015 : magnétique Ash Ra Tempel


Avec une tête d'affiche comme Ash Ra Tempel, Ron Boots ne pouvait faire que salle comble pour cette édition 2015 de son festival E-Live, à Oirschot. Et c'est bien ce qui s'est produit cette année, où les presque 300 places disponibles ont toutes été prévendues sur Internet. Pourtant, Manuel Göttsching, le fondateur d'Ash Ra Tempel, était déjà tête d'affiche l'année dernière. Mais cette fois, son vieux complice Lutz Ulbrich l'accompagnait sur scène pour un show plein de mélancolie et de mystère autour de la musique du film Le Berceau de cristal, une œuvre de 1975. Akikaze, Uni Sphere (le nouveau duo d'Eric van der Heijden et René Splinter) ainsi que les Britanniques de Vile Electrodes complétaient le casting.

 

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015

Oirschot, le 24 octobre 2015

Pour cause de bavardages intempestifs, je n'ai rien vu du premier concert de la journée, celui d'Akikaze. Ce musicien néerlandais, Pepijn Courant de son vrai nom, revenait pourtant sur scène pour la première fois depuis onze ans (accompagné aujourd'hui par Gert Emmens à la batterie). Pepijn faisait même partie du label SynGate Records à l'époque héroïque de Lothar Lubitz. C'est tout naturellement que SynGate a profité de l'occasion pour rééditer une poignée de ses anciens disques. On me dit qu'Akikaze appartiendrait à la tradition Berlin School (comment pourrait-il en être autrement ?), mélangeant l'influence de Tangerine Dream à celles de Neuronium, Jarre, Vangelis et même Gandalf. Je dois croire cela sur parole.

Uni Sphere

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere
En revanche, l'empreinte de Tangerine Dream ne fait aucun doute lors du concert suivant. Le nom d'Uni Sphere ne dit probablement rien à personne. C'est normal : il s'agit d'une nouvelle formation, mais composée de deux musiciens déjà bien établis au cœur de la scène électronique néerlandaise et en particulier au sein de l'écurie Groove : Eric van der Heijden et René Splinter. Cette combinaison était l'une des dernières inédite, même si Eric et René ont bien souvent partagé la scène dans d'autres circonstances, notamment lors de la dernière édition des Schallwelle Awards. A l'époque, ils avaient interprété leur premier titre commun, un morceau dédicacé à Sylvia Sommerfeld, l'infatigable promotrice de la musique électronique en Allemagne. Ce titre, désormais intitulé Eloquent Exposure, fait évidemment partie de leur nouvelle set list, et figure en bonne place sur leur premier album, le tout frais Endless Endeavor. La musique d'Uni Sphere ne fait pas seulement penser à Tangerine Dream. Elle évoque plus précisément le TD du début des années 80, mélodique et saturé de séquenceurs. René Splinter maîtrise en particulier le fameux effet de raster, caractérisé par cette impression étrange d'un emballement du séquenceur, que les fans de Tangerine Dream connaissent depuis l'album Thief.

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes
Vile Electrodes

Le duo synth-pop britannique Vile Electrodes, très remarqué lors des éditions 2013 et 2014 du festival Electronic Circus en Allemagne et couronné aux Schallwelle Awards, plaît décidément aux fans vieillissants d'électronique Old School. Même à Lille, où Vile Electrodes a joué en avril devant un public plus branché, l'assistance était à peine plus jeune, révèle Anais Neon, la fille du groupe. En 2014, nous avions laissé Anais et son partenaire Martin Swan en pleine préparation de leur second album. Très retardé, celui-ci paraîtra en février prochain. En attendant, Vile Electrodes peut tout de même présenter ses nouvelles créations, extraites du dernier EP Captive in Symmetry. Deux titres, Real 2 Reel Love et le superbe Dead Feed, avec son entêtant refrain (« can you help me break the cycle ? »), montrent une évolution du groupe vers un son plus dépouillé, et une ambiance qui évoque de plus en plus… Twin Peaks. La voix claire et pure d'Anais y est évidemment pour quelque chose. Le reste du show, avec des morceaux désormais classiques comme Empire of Wolves, The Future Through a Lens, Proximity ou Tore Myself to Pieces, montre que Vile Electrodes s'est constitué un répertoire pop très solide. Qu'attend donc Hollywood pour faire appel à leurs services ?

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015

Ash Ra Tempel

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Lutz Ulbrich
Très peu de gens ont vu Le Berceau de cristal de Philippe Garrel, sorti en 1976, un film paraît-il très bizarre. La bande originale, interprétée par Manuel Göttsching et Lutz Ulbrich, n'était probablement pas étrangère à cette atmosphère. Manuel désirait jouer cet album sur scène depuis quelques années. La première mondiale aurait pu se dérouler en France l'année dernière, sous les auspices du Cosmiccagibi d'Olivier Bégué, dans un château du Bordelais. Ce sera donc sur la scène du E-Live. En ouverture, Manuel et Lutz s'échauffent avec un classique, Echo Waves, le morceau d'ouverture du célébrissime Inventions for Electric Guitar. Pour qui n'a pas eu la chance de voir Inventions sur scène au Japon en 2010, joué live sur quatre guitares, le dialogue de Manuel et Lutz ce soir-là constitue une très belle surprise. A cette occasion, Lutz se comporte comme le véritable double de Manuel. Le spectateur qui ferme les yeux serait bien en peine de deviner qui joue quoi.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Mais Inventions fut un album solo de Manuel Göttsching et il ne faut pas oublier que le duo Manuel-Lutz fut la dernière mouture d'Ash Ra Tempel en 1975, avant la fondation de son successeur Ashra. Autant dire que ce concert est un petit événement en soi. Le Berceau de cristal, comme l'explique Göttsching entre deux titres, est une composition très simple pour guitares et orgue. L'artiste reproduit aujourd'hui les sons originaux, si bien que le public se trouve entraîné dans un véritable voyage dans le temps. Cet été à Melbourne, il s'était déjà adonné à la même expérience en rejouant Schwingungen et Seven Up avec Ariel Pink comme si on y était (ce concert sera publié en février prochain). Le Berceau de cristal n'a déjà plus rien à voir avec ce son psychédélique. Un adjectif pourrait en résumer la substance : hypnotique.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel et Lutz ne se contentent pas de rejouer de larges extraits de la bande originale : ils proposent également un morceau inédit, conçu dans le même esprit, avant de conclure leur show par une variation plus légère sur Correlations, comme s'il s'agissait d'un signal destiné à réveiller le patient envoûté. A ce titre, Le Berceau de cristal est probablement l'un des modèles les plus aboutis du concept de deep listening, fidèle en cela à l'enseignement de Timothy Leary et à sa théorie des états modifiés de conscience.


Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015


lundi 23 mars 2015

L’hommage des Schallwelle Awards à Edgar Froese


Fondateur de Tangerine Dream et de tout un courant musical, Edgar Froese s’est éteint subitement le 20 janvier 2015. Les Schallwelle Awards, distinctions qui se réclament de son héritage, se devaient de lui rendre hommage. Quelques semaines auparavant, Sylvia Sommerfeld, organisatrice de l’événement, se réjouissait de la présence du maestro, lui qui devait être honoré d’un Schallwelle d’honneur à l’occasion de cette septième édition. C’est donc à titre posthume, et très tard dans la nuit, que la statuette lui été décernée. Thorsten Quaeschning, son partenaire depuis dix ans au sein de Tangerine Dream, était venu la recevoir en son nom. Coïncidence : son groupe Picture Palace music donnait aussi le concert d’ouverture de cette cérémonie, et repartait à son tour avec un trophée.

 

Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars
Dernier hommage à Edgar Froese sous le dôme du planétarium de Bochum, Schallwelle Awards

Bochum, le 21 mars 2015

Tangerine Dream –
Phaedra Farewell Tour 2014
Ce soir-là, sous le dôme du planétarium de Bochum, l’hommage à Edgar Froese éclipsait (sauf, peut-être, pour les artistes nominés) l’enjeu de la remise des prix. Celle-ci se révélait d’ailleurs très vite sans surprise. Si Analog Overdose 5 de Fanger & Schönwälder, ou Staub de l'un des plus talentueux jeunes disciples de Froese, Wolfram Spyra, ne manquaient pas de qualités pour prétendre au titre de Meilleur Album national (c’est-à-dire allemand) de l’année, comment ne pas récompenser Tangerine Dream et son Phaedra Farewell Tour au titre prophétique, revue de la tournée européenne du groupe au printemps 2014 ? Sorcerer 2014, un autre album de TD, concourrait dans la même catégorie, ainsi que, chose étonnante, une compilation de Picture Palace music.

MorPheuSz - Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams / source : discogs.com
MorPheuSz –
Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams
Du côté de l'Album international de l’année, le trophée ne pouvait échapper à Ron Boots et ses amis de MorPheuSz pour Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams. La formation néerlando-germanique composée de Boots, Frank Dorritke, Eric et Harold van der Heijden, très active l'an passé, semble avoir trouvé le truc pour séduire le public ronronnant des Schallwelle : un mix d'easy listening et de rock, souligné par la guitare de Frank et la batterie d'Harold. Le groupe rafle pour la même raison le titre de Meilleur Artiste étranger devant… Pink Floyd, dont la nomination aux Schallwelle suscitait de nombreuses interrogations. Dépourvu de cette facette rock mais non de rythme et de mélodies accrocheuses, le Best Newcomer, Thomas Jung, appartient semble-t-il à la même école que MorPheuSz : les inévitables séquences pour les basses, quelques accords, des airs simples. La musique électronique traditionnelle a-t-elle trouvé sa voie ? Se serait-elle définitivement affranchie de la Berlin School deux mois seulement après la mort d’Edgar Froese ?

Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
Bernd-Michael Land dans son studio (source : bernd-michael-land.com)
C’est là que les Schallwelle réservent leur première surprise. Alors qu’on attendait le plébiscite de Tangerine Dream dans la catégorie Meilleur Artiste allemand, la récompense revient à Bernd-Michael Land, sympathique papy aux cheveux orange, collectionneur de synthés (il possède, paraît-il, l’un des plus volumineux systèmes modulaires d’Allemagne), détenteur d’une Ford T customisée (le moteur est si puissant qu’il n’a jamais roulé avec, de peur que la voiture s’envole), et enfin fervent convaincu de l’existence des extraterrestres.
Bernd-Michael Land dans son studio / source : bernd-michael-land.com
(source : bernd-michael-land.com)
Né à Francfort en 1954, Bernd-Michael Land a commencé la musique à la fin des années 60. Encore aujourd’hui, il utilise son système modulaire pour tirer des sons expérimentaux dans la droite ligne de Phaedra. Récompenser cet homme plutôt que TD est, en définitive, une manière plus subtile de rendre hommage à Edgar Froese. C’est aussi une manière de reconnaître l’art de la débrouille propre à cette époque, et que des artistes comme Bernd-Michael Land perpétuent. L’homme fait tout tout seul et publie lui-même ses disques, dont les couvertures épouvantables rappellent l’ambiance des fanzines des années 70. En 2015, il sort ainsi pas moins de cinq albums : en solo, sous le nom d’Alien Project, ou en collaboration.


Entre le rock de MorPheuSz et l’électronique vintage de Bernd-Michael Land, l’écart est abyssal. Il démontre s’il en était besoin l’étendue de la notion de « musique électronique ». Le mini-concert d’ouverture de Picture Palace music en exprime encore un aspect différent. Plus difficile d’accès, parfois dissonante, la musique de Picture Palace music occupe depuis longtemps une place à part. Ce soir, elle a des accents industriels, voire dubstep, Thorsten Quaeschning ayant vraisemblablement fait l’acquisition récente de quelques modules dédiés aux effets si caractéristiques de ce courant.

Picture Palace music / source : picture-palace-music.com
Picture Palace music (source : picture-palace-music.com)

Sa prestation révèle une facette totalement inattendue de la musique électronique, dont la plupart des promoteurs n’ont de cesse de souligner la liberté sans commune mesure dont elle serait porteuse. Aucune limite, aucun besoin d’apprendre ! Pourtant, force est de constater que, chaque fois qu’un nouveau genre électronique émerge, son origine peut être attribuée à un nouvel instrument, une nouvelle pédale d’effet ou un nouveau plugin bien plus souvent qu’à l’inspiration subite de tel ou tel artiste. La technologie ne nous détermine-t-elle pas plus qu’elle ne nous rend libre ? La discussion est ouverte. Elle n’empêche pas Picture Palace music de remporter le premier trophée d’une nouvelle catégorie, le Titre de l’année, dont la création témoigne peut-être, de la part des organisateurs, d’un désir de capter un nouvel auditoire en privilégiant le format court. En effet, comment attirer l’attention d’un public dont les oreilles sont de plus en plus sollicitées ? Vaste sujet.

Toutes ces questions passent au second plan lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’Edgar Froese. René Splinter, a qui a été confié le second mini-concert de la soirée, rend sans doute l’un des plus beaux hommages possibles au fondateur de Tangerine Dream. Tout son show évoque le groupe mythique. On y sent des réminiscences de Logos, de Poland, et le public frémit aussitôt en reconnaissant la mélodie de Stuntman, l’un des titres phares d’Edgar Froese en solo, dans un arrangement au piano particulièrement bienvenu.

Schallwelle Awards 2015, Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld / photo S. Mazars
Thomas Gonsior, Sylvia Sommerfeld
Thomas Gonsior ne pouvait pas ne pas poser la question à Thorsten Quaeschning. Tangerine Dream va-t-il survivre à Edgar Froese, éventuellement avec l’appui d’anciens membres ? L’un d’entre eux, le propre fils d’Edgar, avait déjà tranché ce sujet sur Facebook par un « non » catégorique et définitif. Thorsten ne se laisse pas déstabiliser. «Si nous continuons ? Bien entendu : après le Phaedra Farewell Tour, nous entamons cette année le Rubycon Farewell Tour, puis nous enchaînons l’année suivante avec le Ricochet Farewell Tour et ainsi de suite, jusqu’au Farewell Farewell Tour ». S’il s’empresse d’ajouter que non, il ne ferme pas la porte, qu’il doit se laisser le temps de réfléchir, on imagine mal Thorsten Quaeschning revenir sur scène sous la bannière Tangerine Dream. Mais c’est son trait d’humour qui révèle le mieux l’incongruité d’une telle idée.

Schallwelle Awards 2015, Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Thorsten Quaeschning rend hommage à Edgar Froese
Pressé de reprendre la parole un peu plus tard pour rendre un dernier hommage au maestro, Thorsten semble un moment se laisser submerger par l’émotion. Peut-être a-t-il aussi le sentiment de ne pas être le mieux placé pour cette tâche ? Ne sachant que dire, cherchant ses mots, il ne peut que réaffirmer son immense gratitude envers Edgar, avant de conclure « Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants ont oublié leurs noms... ». Ses dernières syllabes articuleront donc celui du maître lui-même : « Edgar Froese ».

Winfrid Trenkler, homme de radio à  qui revient le mot de la fin, se montre évidemment plus loquace. C’est à lui que des groupes comme Tangerine Dream doivent d’avoir accédé à la notoriété en Allemagne, c’est à son micro qu’ils ont répondu à leurs premières interviews. Trenkler, qui vient directement de Suède où il habite désormais, a eu le temps de monter quelques extraits d’une interview de 1975, véritable document historique pour qui s’intéresse aux développements de la musique électronique. Il en fait bien sûr profiter l’auditoire. A l’époque, l’album Phaedra était encore frais. Edgar raconte comment le groupe avait décidé sur un coup de tête de revendre tous ses instruments conventionnels – les guitares, la batterie, tout ! –, pour investir dans ces nouveaux outils appelés synthétiseurs… sans savoir comment s’en servir. Il a fallu des semaines avant d’en tirer le moindre son convenable, et Phaedra reste le témoin de cette prise en main difficile.

Pour Winfrid Trenkler, c’est à ce saut dans l’inconnu, commercialement suicidaire, effectué par des gens comme Froese à l’époque, que nous devons la banalisation actuelle des instruments électroniques. Mieux : ce saut dans l’inconnu est la démarche par excellence de tout artiste novateur. Mais Trenkler ne s’arrête pas à cette rhétorique progressiste. S’il n’hésite pas à placer Froese à égalité avec Bach, Mozart et Beethoven au panthéon de l’histoire de la musique, il sait aussi qu’il ne suffit pas d’être novateur. Il faut aussi avoir une postérité. « Le roi est mort, vive le roi ! », s’empresse-t-il d’ajouter. Sans postérité, la plus géniale innovation retombera invariablement dans l’oubli. Seule la postérité fonde la culture et c’est précisément pourquoi, plus que jamais aujourd’hui, la scène électronique traditionnelle, la fameuse Berlin School, doit survivre. Pour que l’œuvre d’Edgar Froese, et pas seulement son nom, ne meurt jamais.

Schallwelle Awards 2015 / photo S. Mazars

Palmarès. Prix spécial : Edgar Froese. – Meilleur Artiste allemand : Bernd-Michael Land. – Meilleur Artiste international : MorPheuSz. – Meilleur Album allemand : Phaedra Farewell Tour (Tangerine Dream). – Meilleur Album international : Tantalizing Thoughts at the Dawn of Dreams (MorPheuSz). – Meilleur morceau : Sleepwalking Marathon (is not Olympic) (Picture Palace music). – Meilleur Espoir : Thomas Jung.


lundi 19 mai 2014

Les villes abandonnées de René Splinter


Le label Groove Unlimited abrite quelques-uns des artistes les plus captivants de la scène électronique néerlandaise. René Splinter en fait partie. Il a publié en 2013 son quatrième album, Modern Ruins, et prépare cette année son premier concert en terre britannique, lors du Awakenings Festival en septembre. Autant intéressé par la face technique que par l’aspect artistique de la musique électronique, René profitait de l’édition 2014 du E-Day pour évoquer ses sujets de prédilections : l’histoire de la musique électronique, les défis du mixage et… les villes en ruines.


René Splinter @ Planetarium Bochum 2012 / photo : Jan-Cees Smit
René Splinter live @ Planetarium Bochum 2012 (photo : Jan-Cees Smit)

Oirschot, le 10 mai 2014

René, parle-moi de tes premiers pas de musicien. As-tu suivi une formation musicale ?

René Splinter – Oui, il y a fort longtemps. Dans ma jeunesse, la télévision diffusait des émissions consacrées à la musique pop. Un jour, en 1977 – je devais avoir 7 ou 8 ans –, ce fut au tour de Jean-Michel Jarre d'être invité. Ses machines, ses lumières, ses câbles, tout était étonnant dans sa prestation, et bien sûr, je n'avais jamais rien entendu de pareil. Il s'agissait d'Oxygène. Cette expérience m'a marqué. Au point que j'ai tanné ma mère pour qu'elle me laisse jouer de la musique comme lui. Elle m'a évidemment répondu qu'il me faudrait d'abord apprendre la musique, jouer d'un vrai instrument comme la flûte, et savoir lire des notes sur une partition. C'est ce que j'ai fait. Lorsqu'est venu le moment de choisir entre le piano et l'orgue électronique, je me suis tourné vers le second, tu t'en doutes bien. Avec le recul, je pense que le piano aurait été plus judicieux. Mais à cette époque, l’apprentissage de l’orgue électronique se déroulait souvent sur des orgues d'église. Donc une excellente formation, mais qui me paraissait alors bien ennuyeuse. J'ai arrêté au bout de trois ou quatre ans pour me contenter, à partir de cet instant, de quelques modestes expérimentations sonores sur mon premier clavier.

Depuis, les machines se sont accumulées, on dirait. Ton studio ressemble presque à un musée du synthé. Quelles sont tes dernières acquisitions ? De quel appareil es-tu le plus satisfait ?

RS – Il y a bien sûr le premier synthé monophonique pro que j'ai acheté, en 1986, le Sequential Circuits Pro One. Selon moi; tout musicien de musique électronique devrait débuter là-dessus, ne serait-ce que pour comprendre ce qu'est un synthé. Ma dernière acquisition est un Roland Jupiter 6 de 1983. Au début des années 90, j'utilisais le fameux Synthex, de la marque italienne Elka. Un synthé énorme et lourd, mais très fiable et doté d'un gros son, dont j'ai dû me séparer. L'année dernière, j'ai trouvé ce Jupiter 6. Comme le Synthex, il s'agit d'un synthé analogique polyphonique. Simplement, il ne dispose que de 6 voix au lieu de 8 pour le Synthex. Pourtant, quand bien même la valeur de ce dernier représente bien quatre fois celle du Jupiter, je n'en échangerais plus pour rien au monde.

Les albums de René Splinter : Almery, Transit Realities, Singularities / source : www.renesplinter.com
Ton premier disque, Almery, a vu le jour en 1989. Puis tu sembles avoir complètement abandonné la musique jusqu'en 2006. Qu'est ce qui t'as poussé à y revenir?

RS – Après Almery, c’est-à-dire après 1989, je n’ai pas cessé d’enregistrer. Mes archives sont pleines de morceaux de cette période. Mais je n’ai jamais voulu les publier, parce qu’aucun ne me paraissait suffisamment bon, suffisamment achevé. Il me semblait qu’il manquait toujours quelque chose. J’ai continué à enregistrer jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise, vers 1995. Pourquoi continuer à faire de la musique si je ne publie jamais rien ? Néanmoins, j’avais bien veillé à tout archiver. C’est alors qu’en 2006, un artiste peintre m'a appelé. Il connaissait mes activités de musicien. Comme il préparait une exposition pour une galerie, il voulait me confier la réalisation de l'arrière-plan musical. Pour lui, j’ai composé mes premiers morceaux en dix ans.

A cette époque, tu as commencé à travailler avec un label allemand, MellowJet. Pourquoi ce choix, alors que tu sais très bien te débrouiller tout seul ? Et pourquoi l'Allemagne ?

RS – Le marché pour ce style spécifique de musique électronique est bien plus développé en Allemagne qu’aux Pays-Bas. La scène y est aussi plus importante et plus vivante.

Vraiment ? Mais regarde autour de toi ! Nous sommes bien aux Pays-Bas ici.

RS – Certes, mais la majorité du public du E-Day est allemande. L’Allemagne restera quoi qu’il arrive le cœur et l’origine de cette scène. Maintenant, pourquoi un label ? Quand j’ai redécouvert mes archives, en 2006, Internet et les nouvelles technologies m’ont semblé un bon moyen de nettoyer mes anciens morceaux selon les derniers standards et de les partager moi-même grâce aux facilités apportées par les réseaux sociaux. Or le succès n’a pas été au rendez-vous. J’ai compris que j’avais besoin d’une maison de disques pour me soutenir. Je me suis d’abord tourné vers Groove, le choix le plus évident. Mais ça n'a pas fonctionné. En revanche, MellowJet m’a répondu favorablement. Après une réédition d’Almery, MellowJet a publié Transit Realities, un disque justement constitué de ce matériel dépoussiéré du début des années 90.

René Splinter @ Planetarium Bochum 2013 / photo : Tom Wiegand
René Splinter @ Planetarium Bochum 2013
(photo : Tom Wiegand)
Après ces deux albums en Allemagne, te voici de retour à la maison, chez Groove.

RS – Oui, un jour Ron m'a appelé pour me demander si j’étais disposé à publier mon prochain album chez lui. Comme c’est ce que je souhaitais depuis le début, j’ai accepté. Aussi simple que ça !

Que fais-tu dans la vie ?

RS – Je suis sans emploi en ce moment. Normalement, je suis technicien dans le domaine des équipements photographiques, mais c’est un métier sinistré depuis des années.

Ceci explique peut-être les compétences dont tu fais preuve sur ton vlog. L’année dernière, tu as lancé ce blog vidéo sur Youtube. C’est ainsi que j’ai appris que tu savais réparer toi-même tes synthés.

RS – En effet, j’ai réparé un Korg Polysix bien mal en point. Ma formation technique m’a aidé, certes, mais c’est avant tout quelque chose que je fais par plaisir. J’aime regarder sous le capot, ouvrir les appareils, comprendre comment ils fonctionnent, comment ils sont conçus.

Tu as aussi eu l’opportunité de jouer sur un theremin.

RS – Le theremin a toujours été une grande source de curiosité, parce que je m’intéresse énormément à l'aspect expérimental de la musique électronique : Karlheinz Stockhausen, bien sûr, Jean-Jacques Perrey, pour sa contribution au développement des instruments électroniques dans les années 50, Olivier Messiaen, pour son travail sur les ondes Martenot, ou plus récemment Dick Raaijmakers, qui vient de mourir. Avec le theremin, on touche à la préhistoire de l'électroacoustique. Grâce à un ami, je suis entré en contact avec les membres du groupe Het Groot Niet Te Vermijden – tu ne les connais probablement pas mais ils sont très célèbres aux Pays-Bas –, qui cherchaient à se débarrasser du leur. Ils ont trouvé acquéreur, mais dans l’intervalle, l’appareil a fini provisoirement dans mon studio.

René Splinter dans son studio / photo : René Splinter
René Splinter dans son studio (photo : René Splinter)
Un autre épisode de ton vlog, consacré à la genèse de Transit Realities, permet de comprendre en détail tes techniques d’enregistrement. Tu y relates par exemple tes premiers pas avec le séquençage Midi.

RS – Avant de passer au Midi, j’utilisais les séquenceurs internes des instruments. Chaque enregistrement consistait en un assemblage de séquences et de  rythmes, tous conçus indépendamment. Même à cette époque, je n'avais pas de table de mixage. Je n'avais qu'un magnétophone à cassettes stéréo pour enregistrer. Je procédais par ajouts successifs, par overdubs.

Lors du travail de dépoussiérage de tes vieilles bandes, comment as-tu réussi à remixer des morceaux enregistrés dans de telles conditions ? A un moment, tu affirmes même avoir isolé 24 pistes à partir de 4 pistes originelles. Comment est-ce possible ?

RS – J'ai toujours gardé précieusement les enregistrements originaux des prises successives. La dernière cassette contient évidemment toutes les prises, mais les précédentes sont toutes moins encombrées. Celles-ci, je les charge dans Logic. Transit Realities était déjà un enregistrement 4 pistes. Dans ces conditions, même si ce travail paraît compliqué, voire impossible, tu vas voir qu’il n’est pas si difficile. Certes, la piste contenant le rythme parcourt pratiquement toute la durée du morceau. Si d’autres instruments le recouvrent, on ne peut plus rien y faire. Mais en général, il peut bien y avoir plusieurs instruments sur la même piste, ils ne sont pas forcément audibles en même temps. On peut par exemple entendre un son de piano pendant sept secondes, puis des cordes, mais il s’agit d’une succession. Il devient dès lors possible de les séparer. Une fois isolé de la sorte, chaque instrument dispose de sa propre piste, à laquelle je peux affecter son propre traitement, ses propres effets, etc., comme lors de n’importe quel enregistrement multipiste.

Comment as-tu appris toutes ces techniques ?

RS – J'ai appris en pratiquant, à l'époque d'Almery. Sans multipiste, il fallait bien me débrouiller autrement. Comme toute post-production m’était interdite, j’ai dû entraîner mon oreille à évaluer le mixage dès la phase d’enregistrement. Ce sont ces limites techniques qui m'ont forcé à comprendre et à m’améliorer.

René Splinter - Modern Ruins / source : René Splinter
René Splinter – Modern Ruins
Ton dernier disque s'intitule Modern Ruins. Tu en as joué certains passages ici-même, lors du précédent E-Day, il y a exactement un an. Cet album raconte-t-il une histoire ?

RS – J’aime bien développer un petit concept pour chaque album. J’avais déjà composé quelques titres de Modern Ruins quand je me suis aperçu que je tenais là l’opportunité de faire un lien avec ma vieille obsession pour les villes abandonnées : les usines, les bâtiments en ruine. Je trouve ça très impressionnant. Tchernobyl en est un bon exemple. Les photos les plus récentes révèlent à quel point ces lieux retrouvent une certaine vie au moment-même où l'homme en perd le contrôle, quand la nature reprend ses droits. Je n’ose jamais m’en approcher. C'est souvent interdit, et pour de bonnes raisons. Si tu restes piégé dans un tel endroit, personne ne viendra te sauver !

Sur la compilation Dutch Masters [2011], chaque artiste impliqué devait composer un titre d’après un chef-d’œuvre de la peinture flamande. Quel tableau as-tu illustré ?

RS – J’ai choisi La Tour de Babel, de Pieter Bruegel [1568], dont la plus célèbre version est exposée au musée Boijmans van Beuningen, dans ma ville de Rotterdam.

Ce choix est-il lié à ton obsession pour les ruines ?

RS – Je n'y avais jamais songé. Les deux sujets – la déliquescence urbaine et la Tour de Babel – ont en commun le thème de la démesure, le gigantisme des constructions humaines qui finissent par échapper à leurs bâtisseurs et reprennent leur autonomie.

René Splinter @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
René Splinter @ E-Day 2014
Lors des Schallwelle Awards en mars dernier, tu étais nommé dans deux catégories, et tu as atteint la seconde place dans les deux cas. Tu as aussi profité de la cérémonie pour accompagner sur scène Eric van der Heijden le temps d’un morceau.

RS – Eric m’avait demandé de l’aider à composer un titre spécialement pour Sylvia Sommerfeld [la présidente de l’association Schallwende, qui organise l’événement]. Sylvia compte énormément pour notre communauté. Nous l'aimons beaucoup et nous savons qu’elle nous apprécie également. C'était l’occasion de lui rendre hommage. Nous avons interprété le morceau pour la première fois lors d’un précédent concert d’Eric au planétarium, il y a deux mois, et une seconde fois lors de la cérémonie.

Qu'as-tu prévu cette année ?

RS – Le 13 septembre, je participerai pour la première fois au Awakenings Festival, à Burton-on-Trent. Je me suis déjà produit aux Pays-Bas et en Allemagne, mais jamais en Grande-Bretagne. Je développe également quelques idées pour un nouvel album. Je compose, je collecte des sons et je programme des séquences. J’ignore encore là date de sortie, mais j’espère finir à temps pour le festival en Angleterre.