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vendredi 5 juin 2015

Kuutana, la musique planante des grands espaces


La faculté d’Ottawa emploie depuis quelques années un professeur de production audio numérique originaire du Québec voisin, qui a eu le privilège d’assister au concert que Tangerine Dream donna sur la Place des Arts de Montréal en 1977. Marqué par cette expérience, Ron Charron a accumulé pendant des années les instruments et l’expérience nécessaires à un projet musical ambitieux. Fondateur du label Borders Edge Music, il officie depuis 2010 sous différents pseudonymes, Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter. Avec Sequential Dreams, il a publié en mars 2015 l’album L3G4CY, un hommage à Edgar Froese auquel ont participé Johan Tronestam et Celestial View. Il revient le 21 juin avec Rebirth, le nouvel album de son projet principal, Kuutana, mis en vente sur Bandcamp selon un procédé original.



Kuutana, The Roboter / source : Borders Edge Music
Kuutana / The Roboter
Entre Strasbourg et Gatineau (Québec), 12-31 mai 2015

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Ron Charron – Je vis dans l’Ouest de la province du Québec au Canada, tout près d’Ottawa, la capitale fédérale. Je publie mes albums solo et mes projets en groupe sur le label Borders Edge Music que j’ai fondé en 2010. Je compose actuellement sous les bannières Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter, qui ont chacun leur son propre.

Comment es-tu venu à la musique ?

RC – Ma passion pour la musique vient d’un tout jeune âge, à une époque où je m’échinais à créer les sons les moins conventionnels possibles sur l’orgue familial. J’ai bénéficié d’une formation continue à l’école, mais ma formation musicale fut complétée par des cours privés. Alors que j’avais à peine dix ans, ma tante m’a introduit à la guitare. La plupart des membres de ma famille du côté de ma mère, d’origine Acadienne, jouent d’un ou plusieurs instruments. Ce sont tous de vrais passionnés de musique. Après avoir convaincu mes parents de m’acheter une guitare électrique à l’âge de 13 ans, j’ai suivi les conseils du vendeur qui me suggérait, tant qu’à faire, d’acheter aussi une chambre d’écho, un phaser et une pédale de distorsion. C’est parti comme ça. Non seulement la guitare électrique, mais l’orgue est vite passé à son tour dans les boîtes d’effets.

Et plus particulièrement à la musique électronique ?

RCAprès que Tangerine Dream m’a fait vivre une expérience inoubliable lors de sa visite à Montréal en 1977, il m’a bien fallu me procurer un synthétiseur ! Mon premier fut un petit modulaire Roland Système 100. Ajoutons le Roland Space Echo, le séquenceur, les magnétophones à bobine. Durant mon adolescence, j’ai fait partie d’un groupe, mais je devais souvent me contenter de jouer des pièces du genre Pink Floyd, pour mieux m’intégrer à la bande. A l’occasion, les autres me permettaient quand même de dévier un peu vers mes influences principales, comme Tangerine Dream, Vangelis ou Klaus Schulze. Un jour, j’ai eu la chance de parler avec Robert Fripp au cours d’une rencontre dans une université de Montréal lors de sa tournée Frippertronics. C’est ainsi que j’ai été introduit au plaisir de la technique des boucles au magnétophone, alors très en vogue chez Brian Eno, entre autres. Robert Fripp, Brian Eno, mais aussi Steve Roach –lui aussi a donné un concert en plein air près de chez moi – sont les artistes qui ont aiguisé mon côté ambient. Vers la vingtaine, j’ai accumulé d’autres synthés Roland et Korg analogiques, tout en louant des Moog de temps en temps. A cette époque, la production de disques semblait plutôt irréalisable. J’envisageais la poursuite du synthé plutôt comme un ingrédient essentiel à mon bien-être.

Kuutana, Sequential Dreams / source : Borders Edge Music
Kuutana / Sequential Dreams
Passé la trentaine, je me suis mis à voyager en Asie, où j’ai commencé une collection modeste d’instruments musicaux produits par des artisans locaux : flûtes en bambou, percussions et autres dont je dois retrouver le nom sur le web à l’occasion ! Je me suis plu à jouer au naturel pour un certain temps, le tout en acoustique. Kitaro m’a été d’une certaine inspiration. En parallèle, alors que j’essayais de mieux contrôler les synthés avec des séquenceurs analogiques (pré-MIDI), je me suis mis, dans la vingtaine, à développer mon premier synthé numérique avec l’aide d’un collègue qui œuvrait en électronique. Ainsi, durant cette période d’introduction des microprocesseurs, nous avons créé la possibilité de former des ondes carrées et PWM en les programmant directement en langage machine ! Cet effort m’a orienté vers une carrière d’informaticien, sans toutefois atténuer ma passion pour la musique. Ce n’est que passé 40 ans que j’ai appris l’existence d’un programme de formation en production musicale numérique qui m’a bien aidé dans la modernisation de mes procédés et de mon outillage. Quelques années plus tard, la faculté d’Ottawa m’a invité en tant que professeur.

Est-ce devenu ta profession ?

RCJ’enseigne dans ce collège professionnel à temps partiel. J’y donne des cours de production de musique avec outils numériques. Parallèlement, la composition et la production de musique occupent la grande majorité de mon temps libre. J’investis plus d’une douzaine d’heures par semaine à composer et produire mes projets musicaux et à m’occuper de leur promotion et distribution. Depuis 2010, je compose un peu plus de quatre albums par an, que je publie sur Borders Edge Music. Afin de me soutenir financièrement, je travaille également à de menus travaux informatiques, car le domaine musical, disons-le, n’est pas toujours propice à remplir les caisses !

Sequential Dreams albums / source : sequentialdreams.bandcamp.com
Les albums de Sequential Dreams chez Borders Edge Music
Fantastic Stories (2013) – Cosmic Touch (2013) – Quantum Earth (2014)

Nous avons fait connaissance sur Internet, lorsque tu m’as présenté l’album L3G4CY de Sequential Dreams en hommage à Edgar Froese. D’abord, peux-tu expliquer le concept de Sequential Dreams ? Ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un projet solo : qu’est-ce que c’est ?

RCJe compose la moitié des morceaux d’un album de Sequential Dreams. Les autres sont conçus en collaboration avec d’autres artistes, crédités comme co-auteurs. Chacun contribue à 50%. C’est moi qui les complète, de sorte qu’ils s’intègrent le mieux possible à l’ensemble. On reconnaît ainsi la signature de chacun, tout en retrouvant l’idiome musical commun à tout l’album.

Est-ce important de rassembler des musiciens du monde entier ?

RCCe n’était pas un objectif en soi. D’autres facteurs m’ont mené au choix des participants. J’ai tenté de rassembler des compositeurs au style compatible avec le projet. A cela, ajoutons la qualité du rapport et des échanges via courriels et messagerie, la capacité à travailler selon ce mode distribué, et le consentement à me confier le travail final. Cela dit, c’est tout de même intéressant de pouvoir réaliser de tels projets avec des gens de culture et de langue différentes.

Sequential Dreams - L3G4CY / source : sequentialdreams.bandcamp.com
Sequential Dreams – L3G4CY (2015)
Pourquoi cet album ? Que représentait Edgar Froese à tes yeux ?

RCJe suis à l’écoute de Tangerine Dream depuis le milieu des années 70. Leur spectacle à Montréal en 1977 m’a fait grande impression. Comme je le disais, ils sont en partie responsables de mon attrait grandissant pour les synthétiseurs, alors qu’au départ, mon instrument principal était la guitare. Peu de gens ont produit autant de matériel qu’Edgar Froese dans le domaine qu’on appelle aujourd’hui « Berlin School ». Les disques de Tangerine Dream occupent une place de poids dans ma collection. Quand j’ai appris la mort d’Edgar, j’ai pensé qu’un projet inspiré par lui serait une bonne manière de faire le deuil de ce compositeur dont la musique m’avait accompagné pendant plusieurs décennies. Le style d’Edgar Froese a beaucoup changé avec le temps. Les pièces de L3G4CY s’inspirent d’une période allant de la toute fin des années 70 aux dernières années. Des années moins prisées par ceux qui préfèrent l’époque des synthés modulaires et des bandes magnétiques. Je ne dis pas que tout ce qu’Edgar a composé dans la dernière période est d’or. Il reste toutefois beaucoup de belles pièces et de techniques qui continuent d’être des sources d’inspiration. On en a encore un exemple aujourd’hui avec les passionnés de jeux vidéo qui honorent la mémoire de celui qui a composé la trame sonore de GTA V.

Ton projet solo Kuutana n’explore pourtant pas principalement cette direction de la musique électronique. Tu parles plus volontiers de « Chill » ou de « New Age ».

RCLes projets estampillés Kuutana ne suivent pas la même direction que Sequential Dreams ou Midnight Airship, dont les public cibles sont plutôt Tangerine Dream et Pink Floyd respectivement. Ils répondent à d’autres influences, celles de Brian Eno, Vangelis et même Kitaro. Mais des influences passagères seulement. Je ne fais que suivre mes humeurs et mes sentiments. Après l’album Undiscovered Shores, un peu plus rapide, la compilation DreamScapes indique l’orientation principale que je voudrais suivre à l’avenir, vers une musique planante, de détente et de ressourcement, propice au sommeil. La source en est principalement électronique, mais fortement assaisonnée de flûtes ethniques traitées, de percussions ethniques voire de guitare. J’utilise les termes Chill et New Age en référence à mon projet Sundown Café en collaboration avec l’artiste autrichien Celestial View. Pour Kuutana, je recherche encore une meilleure classification. Peut-être ambient, mais j’ai du mal à trouver avec exactitude.

Kuutana au Japon / source : Borders Edge Music
Kuutana au Japon
Que signifie ce nom, Kuutana ?

RCA l’origine, je voulais utiliser « Katana », car je pratique les arts martiaux depuis quelques décennies, et plus particulièrement les armes traditionnelles japonaises. Hélas, le nom était déjà pris. J’ai donc juxtaposé le préfixe « Kuu » (« Lune » en finnois) et le suffixe « tana » de « Katana ». Avec un peu d’imagination, j’y voyais le mot « MoonSword » une fois traduit. Le mot a en outre l’avantage d’être peu utilisé sur les moteurs de recherche.

Quels instruments utilises-tu ? L’ordinateur, les logiciels jouent-t-il un rôle dans tes productions ?

RCLa guitare fut un de mes premiers instruments, et pour longtemps mon premier contrôleur MIDI. En effet, même au cours de la période des synthés analogiques, j’ai pu filtrer mes guitares au travers de synthés comme le Korg MS-10 (avec le module X911) ou de modules plus récents tels que le synthé à guitare Roland VG99. Côté synthé, j’ai surtout utilisé des analogiques Dave Smith et Korg, auxquels j’ai ajouté une panoplie de virtual analogs tels les SuperNova, An1X, An200, Korg Radias, Micron, Miniak, etc. Côté synthés digitaux : Korg M3, Roland MC909 avec les modules, et FM avec un DX-200. Selon les projets, j’utilise aussi des plugs-ins, surtout pour ajouter des ambiances soundscapes et pour compléter le spectre sonore. Auparavant, j’utilisais des consoles hardware, mais les plateformes que sont Cubase, et Ableton Live m’ont depuis permis d’accroitre ma productivité. Enfin, j’ai accumulé plusieurs instruments ethniques. A l’occasion j’enregistre et je sample des sons « trouvés » (objets quelconques ou dans la nature) que je traite par la suite.

Kuutana albums / source : kuutana.bandcamp.com
Quelques albums de Kuutana chez Borders Edge Music
Serenity (2010) – Undiscovered Shores (2013) – DreamScapes (2013)

Quel est le processus créatif ?

RCQuand je suis dans la forêt ou près d’une rivière, je fais appel à des synthés plus petits ou des logiciels pour saisir l’inspiration du moment présent, quitte à retravailler plus tard. Il m’arrive quelquefois de pondre une pièce d’une seule traite en quelques heures. Pour les pièces plus élaborées, je dois y mettre des semaines. Il m’arrive de revisiter et d’achever certains morceaux que je n’avais pas touchés pendant des années. J’utilise une combinaison de techniques d’enregistrement (sources audio) et de composition purement MIDI à l’aide de séquenceurs ou d’arpégiateurs, surtout pour les projets Sequential Dreams ou Sunset Café. Mon studio dispose d’une batterie, et il m’arrive de sampler puis traiter numériquement des séquences acoustiques – merci à mon fils qui est batteur ! Pour Kuutana je recours à des percussions ethniques alors que pour Sequential Dreams et Sunset Café, j’utilise des boîtes à rythmes.

Es-tu principalement un musicien de studio ? Donnes-tu parfois des concerts ?

RCOui je suis principalement musicien de studio. Il m’arrive de donner des concerts, mais rarement. Le marché local pour ce type de musique n’est pas très développé. Toutefois, avec tout ce matériel accumulé, je serai sans doute amené à en planifier le moment venu. Mais la préparation de concerts prend du temps. En attendant, j’en remercie les cieux, les vannes de la créativité sont si grandement ouvertes que je préfère consacrer ce temps précieux à la composition et à la production d’albums.

Kuutana - Rebirth / source : kuutana.bandcamp.com
Kuutana – Rebirth (2015)
Le 21 juin sortira le 7e album de Kuutana, intitulé Rebirth. A quelles sensations l’auditeur peut-il s’attendre ?

RCLe thème de cet album est le printemps, d’où la date de publication officielle, le 21 juin, jour du solstice d’été ! Rebirth suit la direction annoncée par le précédent, DreamScapes. C’est-à-dire un album plus méditatif et contemplatif. Après une année passée à produire les derniers Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter, j’ai voulu faire place à ce côté plus intuitif, voire introspectif, pour les auditeurs désireux de vivre des moments calmes, au ralenti.

Qu’est-ce qui a motivé la création de ton label Borders Edge Music ?

RCJe voulais surtout pouvoir suivre mon propre chemin, et non passer mon temps à courir après un label pour produire mes titres. Les moyens contemporains pour l’auto-production n’ont jamais été aussi abondants. J’ai toutefois suivi une formation professionnelle qui me permet une meilleure appréciation des techniques de production, des affaires de la musique et de la mise sur le marché. Borders Edge a déjà plus d’une vingtaine de titres à son catalogue.

Les noms qui figurent au catalogue de Borders Edge Music sont-ils tous tes pseudos ?

RCMes projets sont Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café, Midnight Airship et The Roboter. J’ai cru bon de répartir mes compositions ainsi, histoire de maintenir une certaine cohésion propre à chaque projet. A l’occasion, les sons et techniques de l’un ou l’autre se croisent, afin de familiariser de nouveaux auditeurs potentiels.

The Roboter - Midnight Airship albums / source : theroboter.bandcamp.com, midnightairship.bandcamp.com
Les autres projets de Borders Edge Music : The Roboter – Trans-Europa Infobahn (2013) / Mifnight Airship – A River Once Flowed Here (2014) / The Roboter – The Motoko Files (2014)

La scène québécoise d’EM est-elle dynamique ? Existe-t-il une concentration de musiciens quelque part ou êtes vous éparpillés un peu partout ?

RCIl doit bien y avoir d’autres musiciens québécois dont les affinités musicales sont semblables aux miennes, mais le marché populaire remplit tout l’espace média, et je ne sais pas si une telle communauté existe. Notre province couvre une large superficie, pour une population relativement restreinte. Pour l’instant, il me semble plus facile de me joindre (même virtuellement) à la communauté mondiale là où elle se trouve, par l’intermédiaire des médias sociaux. Mes coproductions comptent des artistes originaires de neuf pays différents !

Comment juges-tu l’évolution technologique que représentent Internet et les réseaux sociaux ? De quelle manière les utilises-tu ?

RCCes projets en collaboration ne pourraient pas voir le jour sans l’échange fréquent de fichiers et les communications instantanées. Mais les moyens de distribution électronique sont aussi indispensables pour atteindre mon marché là où il semble le plus développé, en Europe et aux Etats-Unis, informer et attirer les acheteurs potentiels. Donc, de la production jusqu’à la mise en vente et la distribution, ce sont Internet et les réseaux sociaux qui m’ont permis de réaliser mon rêve de jeunesse.

Sundown Cafe albums / source : sundowncafe.bandcamp.com
Sundown Café chez Borders Edge Music
Sunset Dreams (2013) – Close To Your Heart (2013) – Sunset Reverie (2014)

Quel investissement représente un tel label ? Vends-tu aussi des CD physiques ?

RCHormis la maintenance des sites web et les accords de distribution, il s’agit surtout d’un investissement en temps. Les dépenses sont gérées de près, car il est si facile de dépenser bien au-delà des recettes ! C’est pour cela que j’ai décidé de ne produire que des albums en téléchargement, jusqu’à-ce que le nombre de ventes m’indique que le moment est venu de passer aux CD physiques. La question revient à chaque nouvel album, mais malheureusement, dans une culture où l’on s’attend à ce que la musique soit gratuite, le passage au CD risque de prendre encore du temps.

Tu as décidé de publier Rebirth sur Bandcamp d’une manière assez surprenante. Peux-tu expliquer ta méthode ?

RCEn effet, avec cet album, j’ai cru bon d’essayer d’ouvrir un peu le processus créatif au public. J’ai publié les titres un par un en fonction de leur état d’achèvement. A la fin, l’auditeur qui aura acheté l’album en pré-vente, alors qu’il n’y avait encore qu’une pièce en ligne, recevra l’ensemble de l’album pour le prix de cette seule pièce. Au fur et à mesure que j’ai ajouté des morceaux, j’ai augmenté le prix de l’album. C’est une forme de crowd-sourcing : les premiers achats me permettent, par exemple, de payer tout ou partie de mes frais de distribution (iTunes, Amazon, Spotify, etc.). Jusqu’à la date de sortie officielle, l’album aura parcouru les ondes du globe sur diverses stations de radio et podcasts. C’est une première pour moi. Une fois l’album officiellement publié, le 21 juin, il me restera à évaluer le procédé et les retours.

Kuutana, The Roboter / source : Borders Edge Music
Kuutana / The Roboter
Tu écoutes et achètes toi-même beaucoup d’albums, notamment sur Bandcamp. Tu viens d’en dire un mot : la création musicale doit-elle toujours rester payante ou doit-elle devenir gratuite ?

RCJ’aime beaucoup Bandcamp car c’est aussi une forme de média social. L’acheteur inscrit peut partager son inventaire de disques achetés. Les autres peuvent suivre son activité. Ceci provoque un effet d’entraînement, et contribue à la découverte d’albums écoutés par des gens aux goûts semblables. Pour publier à plus large échelle, j’aime bien CD Baby, car ils me facilitent la distribution sur de nombreuses autres plateformes. Tous mes albums sont disponibles à l’écoute en ligne gratuitement sur Bandcamp et CD Baby, car je crois qu’il est bon de ne pas acheter aveuglément (en l’occurrence, « sourdement »). En revanche, je ne crois pas que le produit du travail d’un musicien doivent être gratuit, alors que ce n’est pas le cas pour les autres métiers. Serait-t-il raisonnable que seuls les musiciens riches ou subventionnés par les compagnies puissent publier leur musique ? La production d’albums n’est pas gratuite : il y a des coûts d’équipement, de production, de distribution, etc. Lorsque mon équipement deviendra hors d’usage, je ne pourrai le remplacer, au moins en partie, que grâce aux sommes reçues par ceux qui auront aimé ma musique. Cela me permettra de continuer à leur faire plaisir avec de nouvelles productions.

Après Rebirth, quels sont tes projets ?

RCL’automne dernier, j’ai débuté un nouveau projet de Midnight Airship dans un genre hybride entre Pink Floyd et Tangerine Dream. Quelques pièces sont déjà prêtes. Mon fils, dans la jeune vingtaine, apportera sa contribution à la batterie, qu’il pratique depuis son enfance. Il y a aussi un autre Sundown Café en cours. Viendra ensuite sans doute un autre Sequential Dreams. Peut-être qu’un nouveau The Roboter trouvera sa place entre tous ces projets ! Un autre objectif serait de produire d’autres artistes. Enfin, j’avoue qu’un de ces jours, j’aimerais bien composer la bande originale d’un film ou d’une série télévisée de science-fiction. Alors si vous être producteur de cinéma, n’hésitez pas à me contacter !


mercredi 17 juillet 2013

Gandalf live @ Artgenossen, Lindlar, Dreamweaver Tour, 7 juillet 2013

 

« Paysagiste musical », comme il aime parfois à se décrire, Gandalf publiait le 12 mars 2013 un nouvel album, Dreamweaver, le 31e en studio. A rebours de toute considération commerciale, l'artiste autrichien, qui a vendu plus d'un million d'albums dans le monde entier, se faisait plaisir en enregistrant cet opus acoustique, taillé sur mesure pour son groupe, avec Merike Hilmar au violoncelle et son fils Christian Strobl aux percussions. Au début de l'été, les trois musiciens donnaient une série de concerts, le 21 juin à Purkersdorf, en Autriche, le 5 juillet à Zoetermeer, aux Pays-Bas, et le 7 juillet à Lindlar, en Allemagne.


Merike Hilmar, Christian Strobl et Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Merike Hilmar, Christian Strobl et Gandalf en concert à Lindlar

Lindlar, le 7 juillet 2013

Depuis Journey to an Imaginary Land, son premier album, publié chez Warner en 1981, Gandalf sort presque un disque par an sans jamais se répéter. Plus que son style, ce sont ses arrangements qui ont évolué au cours du temps. Derrière les synthés des années 80, les orchestrations symphoniques du début des années 90 ou les instrumentations ethniques de la fin de la même décennie, le son de Gandalf reste parfaitement identifiable. Presque entièrement acoustique, Dreamweaver, son dernier disque, est peut-être celui qui donne le plus à découvrir la substance de son art. Entre la phase de composition, au piano et à la guitare, et la phase d'enregistrement, peu de choses sont venues s'ajouter. Ce sont ces deux instruments que l'on retrouve principalement sur l'album, accompagnés seulement par quelques flûtes, les percussions de Christian Strobl et le violoncelle de Merike Hilmar. C'est à cette formation que l'on doit les trois dernières réalisations studio de Gandalf, ainsi que la plupart de ses apparitions scéniques depuis 2007. C'est celle qu'on retrouve ce soir, à Lindlar, petite bourgade située à une trentaine de kilomètres à l'est de Cologne.

Christian Strobl avec Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Christian Strobl
Interprété presque en intégralité, Dreamweaver occupe près de la moitié des deux heures de concert. Des extraits des trois albums précédents, Lotus Land (2007), Sanctuary (2009) et Erdenklang & Sternentanz (2011) complètent le set. Dans chaque cas, Gandalf a choisi les morceaux qui se prêtent le mieux à cette formation live. Mais le musicien n'a pas attendu ces dernières années pour introduire le violoncelle dans sa musique. L'instrument accompagnait déjà deux de ses albums à la fin des années 90. Pendant le concert, il avoue d'ailleurs ne pas toujours rendre justice aux qualités de violoncelliste de Merike Hilmar dans ces compositions. C'est pourquoi il a spécialement conçu pour elle le morceau Between Ebb and Flow, (dont on peut se faire une idée lors d’un précédent concert au festival Electronic Circus 2012, grâce à l’extrait publié par Gandalf sur sa page Youtube). Ce soir, Between Ebb and Flow recueille clairement les faveurs du public. Celui-ci semble essentiellement composé d'amateurs de musique de la région, non de fans de la première heure qui auraient fait spécialement le déplacement. C'est pourtant à un tel fan, originaire de Lindlar, que l'on doit l'organisation du concert. L'homme fut l'un des premiers acquéreurs de Journey en 1981.
Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Gandalf
Gandalf se permet ensuite l'une des rares entorses à son parti-pris acoustique. Extrait de Lotus Land, le titre Life is Love met en effet en valeur son sitar électrique. Le dernier titre particulièrement apprécié, Alhambra, rend hommage au célèbre palais de Grenade, que Gandalf n'a pourtant jamais eu l'occasion de visiter. Comme certains peintres figuratifs, c'est d'après photo qu'il a composé ce thème. Mais la surprise majeure vient du rappel, formidable bond de plus de trente ans dans le passé, avec le premier morceau du premier album. Quand retentissent les premières secondes de bruit blanc de Departure, on se plaît à espérer que Gandalf revienne un jour à ce son qui l'a fait connaître, ce mélange harmonieux d'électronique et d'acoustique dont il a toujours maîtrisé les nuances les plus subtiles.

Merike Hilmar avec Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Merike Hilmar
En matière musicale, la synthèse de plusieurs influences restera toujours un exercice difficile. Bien des artistes s’y sont cassé les dents. Métal et chants incas, rap et folklore celtique, Electropop et ragas indiens : de telles alliances ont souvent fait les beaux jours des charts. Mais qu’en reste-t-il après coup, sinon le kitsch et le mauvais goût ? L’intention qui sous-tend parfois de telles démarches – abattre les frontières, rassembler les cultures – se conforme si bien à l’esprit du temps, qu’elle a souvent signifié l’accès grand ouvert aux subventions publiques et aux colonnes des journaux branchés. Elle n’en reste pas moins incapable, par sa seule existence, de générer de la bonne musique. Mais, pour peu qu'elle soit réussie, une telle fusion des genres permet alors d’atteindre des sommets de créativité. Peu de musiciens en sont capables. Et Gandalf en fait partie.

Setlist : Under Southern Skies. – Shining Like a Jewel. – Life's Blossoms. – Reaching for the Sky. – Between Ebb and Flow. – Written in the Stars. – [pause] Dreamweaver. – Citadel. – Von der Schönheit des Seins (part 1). – Die Wege des Menschen (part 4). – Life is Love. – Alhambra. – [rappel] Departure.

Merike Hilmar, Christian Strobl et Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Bonne ambiance à la fin du concert de Gandalf à Lindlar



Un mot, enfin, sur la première partie. Elle était assurée par Levin & Aileen, deux jeunes gens du cru. Le duo s'est spécialisé dans la chanson folk en anglais. On peut se faire une idée de leurs compositions sur leur page Youtube. Setlist : Collapse (Levin & Aileen). – Cold is the Night (The Oh Hello's). – Bigger Mess (Levin & Aileen). – Hello My Old Heart (The Oh Hello's). – Your Choice (Levin & Aileen). – Good Riddance (Green Day). – In Dictum (Wallis Bird).


mardi 16 juillet 2013

Gandalf, l'autre magicien

 

Compositeur et multi-instrumentiste originaire de Vienne, en Autriche, Heinz Strobl, alias Gandalf, restera l'un des rares artistes à avoir réussi la synthèse de plusieurs traditions musicales, mêlant classique et rock, électronique et acoustique, Orient et Occident. Très respecté dans le milieu de la musique électronique au point d'avoir été invité à la cérémonie des Schallwelle Awards en 2012, Gandalf s'est pourtant, au fil des ans, peu à peu détaché des machines. Ainsi, son dernier disque, Dreamweaver, publié le 12 mars 2013, ne repose plus que sur des instruments acoustiques. L'album a donné lieu à une mini-tournée, qui s'achevait à Lindlar, près de Cologne, le 7 juillet. L'occasion de revenir sur plus de trente ans de carrière. Son fils, le percussionniste Christian Strobl, et la violoncelliste Merike Hilmar, qui l'accompagnaient sur scène ce soir-là, assistaient à l'entretien.



Lindlar, le 7 juillet 2013

Gandalf à Lindlar / photo S. Mazars
Gandalf
Qui es-tu Gandalf ? Quel a été ton parcours avant que tu ne deviennes le musicien connu sous ce nom ?

Gandalf – J'ai toujours fait de la musique. J'ai commencé la guitare à l'âge de douze ans. A quatorze, je participais à mon premier groupe, The Sanctuaries. C'était à la fin des années 60. Nous reprenions alors les tubes des Beatles en amateur, pour le plaisir. Quand nous nous produisions à Vienne ou dans les environs, ça nous amusait beaucoup, mais nous n'ambitionnions nullement de devenir professionnels. Moi-même, j'occupais à côté un emploi de technicien de maintenance à l'aéroport de Vienne-Schwechat. J'entretenais les équipements, je réparais les radars, les installations radio.

Ce qui nous mène aux années 70.

Gandalf – Oui, la préhistoire… Les membres du groupe n'arrêtaient pas de changer, tout comme le nom de notre formation. A un moment, j'ai commencé à élaborer mes premiers arrangements, d'abord de chansons d'autres artistes, jusqu'au moment où j'en suis arrivé à pouvoir écrire mes propres compositions. Je les ai tout d'abord proposées au groupe, mais nous endurions alors des divergences musicales. Nous ne tombions jamais d'accord sur rien. Chacun avait son opinion. De toute façon, la musique qui en est sortie n'a jamais ressemblé à celle que j'avais en tête au départ. Les autres ne voulaient pas s'éloigner des modèles à la mode, comme les Beatles ou les Rolling Stones, alors que je commençais déjà à regarder dans la direction de Jimi Hendrix et du rock psychédélique. Ça paraît difficile à croire quand on entend ce que je joue aujourd'hui, mais c'est la vérité ! J'avais de puissants amplis Marshall et je jouais si fort que je les entends encore parfois chanter dans mes oreilles aujourd'hui [rires]. Ensuite, il y a eu Pink Floyd, Santana, Genesis, Yes, tous ces groupes qui mélangeaient les influences classiques et les expérimentations sonores les plus innovantes. Voilà ce qui m'intéressait. C'est à cette époque que j'ai commencé, en plus de la guitare, à jouer sur des synthétiseurs. J'ai vite senti que c'était cette voie que je voulais suivre.

Connaissais-tu déjà à cette époque la scène électronique allemande ?

Gandalf – Oui aussi. Tangerine Dream, Klaus Schulze : difficile d'ignorer de tels artistes. Mais ma base a toujours été la guitare. J'ai bien sûr largement utilisé les instruments électroniques, mais pour moi, la guitare a toujours été primordiale, plus généralement les instruments acoustiques : la guitare acoustique, les percussions. Je n'ai jamais voulu faire de la musique électronique pure. D'ailleurs, je n'en ai jamais fait. L'électronique m'a plutôt servi comme source d'atmosphères. Quoi qu'il en soit, dès le début, mes morceaux reposaient déjà plus sur la composition que sur l'improvisation. Mon processus de création relève d'autre chose que des improvisations sans fin ou des collages sonores qui caractérisent ce qu'on appelle aujourd'hui la berliner Schule. J'écris les morceaux d'abord au clavier, ou bien je développe un thème à la guitare. Ce n'est qu'après que je les arrange en studio, avec d'autres instruments. C'est peut-être la vraie différence avec les musiciens électroniques. Ils construisent tout autour d'un son, se laissent inspirer par un timbre, qu'ils déclinent par la suite. Chez moi, la mélodie et l'harmonie ont toujours primé.

Gandalf - Journey to an Imaginary Land / source : www.progarchives.com
« Journey », le premier Gandalf
Comment en es-tu venu à signer chez WEA (Warner) dès ton premier album ?

Gandalf – Ce fut une démarche très spontanée. Un beau jour, j'ai fini par me séparer du groupe. Je me suis retiré de tout et j'ai commencé à expérimenter dans mon coin, avec un petit magnétophone, quelques instruments, une table de mixage très simple. « Voilà, ai-je alors remarqué, la manière de concevoir la musique qui me correspond vraiment ». J'ai enregistré une cassette sur mon magnétophone huit pistes de l'époque, et c'est devenu Journey to an Imaginary Land, l'album complet [enregistré en 1980, publié en mars 1981]. Je l'ai joué à quelques amis, qui m'ont dit, « Tu devrais aller voir une maison de disques ». Seulement voilà, à l'époque, je vivais en Autriche – j'y vis toujours. Or ce genre de musique n'existait tout simplement pas là-bas. On écoutait de la musique classique, de la musique folklorique. La pop venait d'arriver, mais une pop surtout interprétée par des artistes locaux, ce qu'on a appelé l'Austropop.

(Y a-t-il un lien avec le Schlager allemand ?)

Gandalf – Plus ou moins. Dans les deux cas, il s'agit de chansonniers. Mais chez nous, ils s'expriment surtout en dialecte, le Wienerisch, et pas vraiment en hoch Deutsch. A cette époque, il s'agissait d'un style déjà orienté pop/rock, mais au caractère autrichien très marqué, difficile à exporter à l'international. Ou alors, pas plus loin que l'Allemagne du Sud ou la Suisse alémanique. Mon ambition était au contraire de créer une musique valable pour le monde entier. Dans cette optique, le fait de composer uniquement des morceaux instrumentaux représentait un avantage certain. Mais je faisais aussi intervenir différentes influences en provenance d'autres cultures, celtique ou indienne, et déjà des éléments de World Music. Clairement, ça m'a aidé. J'ai alors ouvert les pages jaunes à la rubrique « maison de disques ». L'adresse de l'une d'elles se trouvait justement sur mon chemin. J'y suis allé, j'ai sonné et j'ai dit : « Je viens d'enregistrer une cassette. Peut-être que ça pourrait intéresser quelqu'un ». Deux jours plus tard, j'avais un contrat.

Aussi simple que ça !

Gandalf – Oui ! C’était aussi simple que ça à cette époque !

Es-tu devenu musicien professionnel ?

Gandalf – Oui. J'ai encore gardé mon job pendant environ deux ans. Puis, à partir de 1983, j'ai pu me consacrer exclusivement à la musique.

Combien de disques as-tu vendu jusqu'à aujourd'hui ?

Gandalf – En tout, à peu près un million. Ce n'est pas beaucoup, comparé aux popstars américaines, mais c'est énorme si on considère la direction musicale que j'ai choisie. Vraiment, ce n'est pas mal.

Tu es désormais chez Real Music.

Gandalf – Une maison de disques californienne !

Il fut un temps où tu avais ton propre label, Seagull Music. Malgré cette expérience, pourquoi as-tu finalement décidé de travailler avec une autre maison de disque ?

Gandalf – J’ai géré Seagull Music du milieu à la fin des années 80. Mais j’ai très vite eu l’impression que si je continuais comme ça, je deviendrais 70% homme d'affaires et seulement 30% musicien. Il n’en était pas question. J’ai donc décidé : « Je m’occupe de la musique, quelqu’un d’autre s'occupe de la vendre ». Les résultats sont là. Avec Seagull, je ne pouvais même pas atteindre les Etats-Unis, tandis que Real Music m’ouvre les portes du monde entier. Impossible d’en faire autant avec mon propre label.

Donc tes disques sont disponibles à l’achat en France.

Gandalf – En théorie, oui. En pratique, le mainstream monopolise tout, j’imagine en France comme ailleurs. En plus, vos propres artistes connaissent eux-mêmes un grand succès. C’est ce qui manque aujourd’hui aux Autrichiens. La prise de conscience de leur propre scène locale. En Autriche, à la radio, partout, on entend surtout les chanteurs américains ou anglo-saxons. En France, au moins, vous avez une importante scène nationale.

Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Gandalf aujourd'hui : un piano, une guitare
Où trouves-tu ton inspiration ?

Gandalf – Souvent dans la vie de tous les jours. Surtout dans la nature. Les belles choses, les expériences, les rencontres : toutes ces éléments influencent ma musique. Dans mon enfance, j'ai aussi beaucoup entendu de musique classique. Certains morceaux, qui m'ont particulièrement enthousiasmé, m'accompagnent toujours.

As-tu une formation classique ? As-tu suivi des cours ?

Gandalf – Des cours, non, ou alors très marginalement. Mais cette tradition a toujours naturellement irrigué ma musique. D'un côté, le rock et la pop, de l'autre, la musique classique et les autres cultures.

Aujourd'hui, tu es plutôt classé comme un musicien New Age. Pourtant, tu as touché à beaucoup de styles : électronique, symphonique, même ethnique ou traditionnel. Comment décrirais-tu toi-même ta musique ?

Gandalf – Ah ! On me le demande de plus en plus souvent. Il y a trois ans, j'ai sorti un album symphonique, Erdenklang und Sternentanz [ce qui, en français, donnerait : Le Son de la Terre, la Danse des étoiles. La version anglaise s'intitule Earthsong And Stardance], dont le titre était précisément destiné à répondre à la question : « comment puis-je décrire ma musique ? » Et c'est cette expression qui s'est imposée à moi. Ma musique est reliée à la Terre, grâce aux percussions et aux instruments acoustiques, mais elle est aussi aérienne, de par les atmosphères générées par l’électronique.

L’an dernier, à l’occasion de son vingtième anniversaire, l’album Gallery of Dreams, que tu avais enregistré avec Steve Hackett, a fait l’objet d’une réédition augmentée. Comment cette collaboration avec l’ancien guitariste de Genesis a-t-elle vu le jour ?

Gandalf – Genesis a toujours été très important pour moi, en particulier dans cette période où je développais encore mon jeu de guitare, où je cherchais mon propre son. Steve Hackett faisait partie de ces guitaristes qui m'ont beaucoup inspirés, sans doute parce que son style était si différent de celui des autres. J'avais alors un manager néerlandais. A mon insu, il avait simplement envoyé une cassette au manager de Steve. Puis un jour, il est venu me dire : « J'ai trouvé un guitariste qui voudrait bien jouer sur ton prochain album ». J'ai répondu : « Un guitariste ? Pour quoi faire ? J'ai déjà enregistré bien trop de parties de guitares ». Il m’a alors demandé : « Que dirais-tu de Steve Hackett ? » Je n'ai pas pu dire non ! Ma musique lui avait plu, et il était vraiment désireux de jouer avec moi sur mon prochain disque. Cette collaboration, c’était à mes yeux la rencontre avec mes racines musicales. Les concerts qui ont suivi, avec un groupe complet sur scène, un batteur, un bassiste, nous ont conduit à travailler de plus en plus dans la direction du rock progressif. Le contraste avec mes disques était saisissant. Tu évoquais à l’instant la New Age. Or, à partir de cet instant, on a commencé à me classer dans une sorte de crossover entre le rock progressif et la musique électronique, alors que je ne me sentais pas vraiment en phase avec aucun de ces deux genres. Le problème, c’est que je ne me suis jamais senti en phase avec aucun genre. Ma musique n'a jamais correspondu à aucun bac en particulier. Il y a toujours un petit quelque chose qui ne cadre pas. C’est bien d’être inclassable, mais dans les magasins de disques, c'est un peu difficile. On a pu trouver mes CD dans les bacs « Ambient », « Electronic », « New Age » et même « Pop/Rock ». Bon, maintenant c'est plus simple, on ne trouve pratiquement plus ce genre de musique dans le commerce. La plupart des enseignes, comme Mediamarkt ou les gros distributeurs, se concentrent désormais sur le mainstream. Pour les genres plus spécialisés, il faut se rabattre sur Amazon ou sur les plateformes en ligne.

Merike Hilmar, Christian Strobl et Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Le groupe aujourd'hui : Merike Hilmar, Christian Strobl et Gandalf

Depuis quand te produis-tu sur scène avec ce groupe [Gandalf au piano et à la guitare, Christian Strobl, son fils, aux percussions, et Merike Hilmar au violoncelle] ?

Gandalf – Ce jeune homme [il désigne Christian], mon fils, joue depuis un moment dans le groupe. Oui, on peut dire qu’il s’agit d’un vrai groupe désormais. Nous sommes trois, et c’est formidable d’être ensemble sur la route. A l'âge de 4 ou 5 ans, Christian assistait déjà à chaque répétition. Il écoutait pendant des heures. Mais l’instrument qu’il observait le plus, c’était la batterie. Très vite, il a été capable de me dire : « Ce gars joue ce passage vraiment mal », de se rendre compte à quel moment le jeu du batteur commençait à tanguer. Il pouvait percevoir ce genre de chose, il avait un bon sens du rythme. Je voulais qu'il prenne des cours de piano ou qu'il apprenne à jouer de la guitare. Mais il a choisi les percussions et la batterie. Et franchement, j’en suis heureux, car j’ai avec moi aujourd’hui un excellent percussionniste, qui donne toujours le bon tempo à ma musique. Quand il a eu 12 ou 13 ans, au début – ou plutôt au milieu des années 90, il a commencé à participer de temps à autres aux concerts.

Gandalf & son : Christian Strobl et Gandalf à Lindlar / photo S. Mazars
Assez tôt pour t’accompagner lors de la tournée avec Steve Hackett ?

Gandalf – Non, juste après.
Christian Strobl – Hé ! J’ai quand même joué sur scène avec Steve !
Gandalf – C’est vrai. Un peu plus tard, lors du concert 20 Jahre Gandalf, qui célébrait mes vingt ans de carrière. Christian officiait aux percussions et Steve était l’un des special guests. Le DVD Live in Vienna en témoigne [concert enregistré à Vienne le 16 mars 2001 et publié en CD et DVD chez Prudence en septembre 2008].

Merike Hilmar avec Gandalf en concert à Lindlar / photo S. Mazars
Qu’en est-il du violoncelle ?

Gandalf – Ah, c'est intéressant de savoir qu’en 1990, sur Symphonic Landscapes, mon disque symphonique, Merike faisait déjà partie de l'orchestre avec lequel j’ai enregistré l’album. Des années plus tard, en 2007, alors que je cherchais une violoncelliste, c’est elle qui s’est présentée à moi. Depuis, nous jouons ensemble.

Dreamweaver, le dernier album, semble taillé sur mesure pour cette formation. Pourquoi as-tu brusquement décidé d’enregistrer un disque purement acoustique ?

Gandalf – L’idée s’est développée dans le courant de ces dernières années. Selon moi, rien de très neuf n’était vraiment sorti des progrès les plus récents de l’électronique. Certes, les synthétiseurs sont désormais entièrement numériques, ils sont devenus de plus en plus complexes. Ce que je veux dire, c’est qu’on finit quand même par revenir aux sons des années 80, ou à sampler les sons des claviers vintage. Tout a commencé quand on m'a demandé de jouer en première partie de The Musical Box, le groupe de reprises de Genesis, lors d'une tournée au Benelux en 2005. Je me suis demandé ce que je pourrais bien offrir, moi, en tant que chauffe-salle, avant un show aussi imposant, aussi prodigieusement mis en scène. La décision s’est imposée naturellement : faire exactement l'inverse. Monter tout seul sur scène, avec une guitare et un clavier. C’est ce que j’ai fait. J’ai joué tout seul, et ça a fonctionné. Le groupe, The Musical Box, jouait dans des salles de 2000 personnes, dans des grands théâtres. Je n'étais que la première partie, mais les gens restaient silencieux et écoutaient. Je me suis rendu compte à quel point ça me faisait plaisir, de jouer de la guitare acoustique, de ne me servir du clavier que comme un simple piano, et non plus comme un synthétiseur. Puis j'ai réintroduit Christian et ses percussions. Nous étions alors deux sur scène. C’est à ce moment que j’ai compris qu’une nouvelle voie s’ouvrait. Désormais, je ne veux plus avoir à paramétrer autant d'instruments. J’ai toujours consommé plus de temps à programmer les sons qu'à véritablement jouer. Je préfère à présent aller sur scène, faire une balance qui ne dure pas plus de vingt minutes, et enfin jouer de la musique. Cette combinaison, avec violoncelle et percussions, me rend la chose plus facile. C’est très agréable, car chaque instrument a sa place. Notamment les percussions, qui apportent le rythme mais aussi, d'une certaine manière, l'atmosphère.
Gandalf - Dreamweaver / source : www.gandalf.at
Dreamweaver, le nouvel album, sorti le 12 mars 2013
Pour en revenir à Dreamweaver, oui, en effet, je voulais précisément écrire de la musique pour la scène. Qu’elle puisse y être interprétée telle qu'elle a été écrite. Quelques-uns de mes vieux morceaux se prêtent bien à cette configuration, mais la plupart d’entre eux subissaient en studio un travail d’arrangements et de production si complexe qu’il ne m’a jamais été possible de les jouer tels quels. Maintenant, en concert, nous pouvons interpréter à l'identique la musique que nous avons enregistrée en studio.

Cela veut-il dire que tu as définitivement mis de côté les synthétiseurs ? Ne feras-tu donc plus aucun album avec des instruments électroniques ?

Gandalf – Je ne veux pas l'exclure. Peut-être me retrouverai-je un jour dans une disposition d’esprit où ça m'intéressera de nouveau. Ces derniers temps, je pensais avoir fait le tour. Je voulais tenter quelque chose d'autre, de nouveau.

Le concert de ce soir est-il le dernier cette année ?

Gandalf – Le dernier de l'été.

Tu prépares donc quelque chose !

Gandalf – J’ai plusieurs projets, sans doute encore cette année, mais en studio. Cette fois, il ne s’agit pas d’un nouveau CD, mais de la bande originale d’un documentaire télé qui sera diffusé sur 3SAT. Une partie de cette musique pourrait servir de base à un prochain album. Mais ce n'est pas arrêté. Je prépare aussi la musique d'un livre que j'ai écrit et qui devrait sortir à l'automne. Donc je ne donnerai pas de concerts dans les prochains mois. Je serai plutôt occupé à composer et à produire de nouveaux morceaux en studio.