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mercredi 10 juillet 2013

Un après-midi avec Peter Mergener, le symphoniste des circuits imprimés


En mars dernier, lors des Schallwelle Awards au planétarium de Bochum, le musicien Peter Mergener, notamment connu pour son rôle au sein de la formation Software de 1985 à 1999, recevait un prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Son nom rejoignait ainsi ceux d’Ashra, Klaus Schulze et Johannes Schmoelling au rang des musiciens de musique électronique les plus respectés. Quelques mois plus tard, dans son studio de Heidenburg, près de Trèves, en Allemagne, il répondait à quelques questions.

 


Peter Mergener dans son studio de Heidenburg / photo S. Mazars
Peter Mergener mixe sur sa console Behringer
Heidenburg, le 6 juillet 2013

Né en 1951, Peter Mergener aurait pu faire partie de cette génération d’artistes allemands qui révolutionnèrent la musique au début des années 70, en s’emparant des synthétiseurs encore rustiques de l’époque pour en faire la base d’un genre musical à part entière, radicalement nouveau. Pourtant, ce n’est qu’au milieu des années 80 que son nom apparaît pour la première fois sur le devant de la scène. C’est en écrivant une lettre au courrier des lecteurs d’un magazine spécialisé que ce musicien amateur, passionné de science-fiction, fait la connaissance de Michael Weisser, écrivain de science-fiction passionné de musique, au point d’en faire l’élément central de ses romans. Ces deux-là sont faits pour s’entendre. En 1984, alors que Mergener est déjà trentenaire, le premier disque du duo, Beam-Scape, publié sous le nom Peter Mergener & Michael Weisser, sort sur le label Innovative Communication, dont le fondateur Klaus Schulze a laissé les clés à Weisser l’année précédente. En 1985, le groupe, désormais appelé Software, publie deux disques qui feront date dans l’histoire de la musique électronique : Chip Meditation et Electronic Universe. Weisser, qui est aussi graphiste, prend en main l’imagerie et le concept du groupe, tandis que Peter Mergener est seul responsable de la musique. Les deux hommes collaborent jusqu’à la fin des années 80. En 1990, Weisser engage d’autres musiciens pour continuer l’aventure Software de son côté. Peter publie quant à lui son premier album solo, Creatures, chez CUE Records, en 1991. Deux ans plus tard, le duo original se reforme, produit une poignée d’albums, puis s’arrête définitivement en 1999. Depuis, Peter Mergener poursuit avec succès sa carrière solo, et enregistre tous ses albums dans le petit studio qu’il s’est aménagé dans sa maison de Heidenburg.

Les lieux n’ont pas grand-chose à voir avec le capharnaüm de claviers, de racks et de câbles qui est le lot de bien des home-studios, parfois même de certains studios professionnels. Si Peter Mergener a accumulé de nombreux appareils au fil des ans, il a aussi beaucoup vendu, désireux de disposer d’un endroit aussi fonctionnel que possible sans sacrifier ni l’espace ni le confort. Le studio, qui occupe deux pièces du premier étage de cette ancienne ferme rénovée, contraste par ailleurs fortement avec le jardin qui la surplombe. A l’intérieur, le royaume de l’électricité et des technologies de pointe, à l’extérieur, celui des fleurs et des outils agricoles de collection. Mais partout, règne la musique. Peter a su mettre en valeur les magnifiques couvertures des premiers disques de Software, entièrement réalisées sur ordinateur par Michael Weisser, et parfaitement représentatives de cet art numérique des années 80 dans lequel tout ancien possesseur d’Amstrad ou d’Amiga se reconnaîtra forcément. Le musicien dispose en outre d’une impressionnante collection de CD. Si la musique électronique s’y taille une bonne place, les classiques Beatles, Rolling Stones, Santana, Queen et Genesis font également partie de ses références. Mais c’est Pink Floyd qui semble monopoliser toutes ses faveurs, comme l’atteste aussi sa liste de MP3 classés par genres, où, au milieu des tags « heavy », « lounge » ou « ambient », « Pink Floyd » vient s’insérer comme un genre en soi. C’est là, entre un Roland JD-800 branché au logiciel Cakewalk Sonar, et deux monstrueuses consoles de mixage (Behringer Eurodesk MX 8000), que l’artiste s’installe confortablement pour raconter son parcours musical, jusqu’à cette distinction, reçue le 16 mars.

Les premiers disques de Software encadrés chez Peter Mergener / photo S. Mazars
Les encadrements des premiers disques de Software

Peter, comment as-tu accueilli ta remise de prix ? Etait-ce important à tes yeux, que la petite « famille » de la musique électronique réunie à Bochum te manifeste une telle reconnaissance ?

Peter Mergener. – Oui, à tous égards. Beaucoup des participants au planétarium me connaissaient et appréciaient ma musique depuis le début. Peter Mergener fait partie du paysage musical depuis un long moment maintenant, avec Software et Michael Weisser, bien sûr, mais aussi en solo ou avec G.E.N.E. Et je leur suis à mon tour reconnaissant de m'avoir décerné cette récompense.

Les Schallwelle Awards consacrent la « musique électronique ». Pas n’importe laquelle : « kosmische Musik », « Berlin School », « musique électronique traditionnelle », « minimalisme » sont les notions qui reviennent le plus fréquemment. L’un de ces genres convient-il à Software ou à ta discographie en solo ?

PM. – Je ne me suis jamais vraiment posé la question. J'ai toujours fait la musique qui me plaisait, sans réfléchir au genre auquel elle pouvait éventuellement se rattacher. Mais quand on produit de la musique avec des synthétiseurs, alors, d'une manière ou d'une autre, on est bien obligé de parler de musique électronique. Ce n’est que par la suite que tous ces sous-genres se sont développés, comme ce qu'on a appelé plus tard la berliner Schule.

Quand ce concept s'est-il imposé ? Je me demande s'il n'est pas apparu avec le développement d'Internet.

PM. – Beaucoup plus tôt ! La première fois que j'ai entendu l'expression berliner Schule, il me semble que c'était dans un journal, en 1985.

Vous avez publié vos premiers disques dans les années 80, celles de l’avènement du numérique. Aujourd’hui, les ordinateurs ont pris le relais, au point de devenir omniprésents sur scène. Cette évolution technologique t’intéresse-t-elle ?

PM. – Comme tu vois, au studio, je travaille sur PC et sur Mac. J’ai même encore mon vieil Atari. En revanche, sur scène, je n'ai jamais utilisé d'ordinateur. Mais il faut dire que je n'ai pas donné tant de concerts que ça. Jusqu’à présent, j'utilisais plutôt les appareils MIDI, ou bien je préprogrammais plusieurs arrangements sur ADAT [Alesis Digital Audio Tape, format d'enregistrement numérique 8 pistes stockées sur cassettes super-VHS], et je jouais « live » par-dessus. C’est la base. Je presse un bouton pour lancer la séquence, ce qui me permet de me concentrer sur les parties plus improvisées, qu'on peut aussi répéter avant, ne serait-ce que pour décider à quel moment faire intervenir la guitare ici, ou la flûte là.

Ah oui, même en solo, tu n’étais jamais seul sur scène.

PM. – Non. J'ai régulièrement invité d’autres musiciens à m’accompagner. Ils apportaient dans leurs bagages leurs propres instruments acoustiques : saxophone, flûte traversière, batterie, percussions, clarinette, flûte de pan… et guitare, bien sûr.

Et les plug-ins ?

PM. – Je n’ai pas grand-chose à en dire. J’ai essayé, pourtant. J’avais commandé ce logiciel de la firme Native Instruments. Son nom m'échappe. J’ai ouvert la boîte qui le contenait, mais je l’ai vite renvoyée. Tout ce que je voulais, c’était simplement me faire une idée, mais il y avait toute une série de démarches à effectuer, comme s'inscrire sur Internet, qui m'ont rebuté.

Peter Mergener dans son studio de Heidenburg / photo S. Mazars

Justement, à l’époque, quel matériel a servi à enregistrer Chip Meditation [le premier album de Software publié sous ce nom, en 1985] ?

PM. – Mon dieu ! Chip Meditation remonte à si longtemps ! Je me souviens que l’album reposait encore en grande partie sur les synthétiseurs analogiques. Réfléchissons. A l'époque, je possédais bien sûr toute la série des Korg, MS-20, MS-10, MS-50, mais aussi le séquenceur SQ-10 de Korg, en double. J'avais aussi déjà du matériel numérique. Par exemple ce séquenceur fabriqué par MFB – Manfred Fricke Berlin –, une toute petite société. Je me demande s'ils existent encore [en fait, oui]. C'était un appareil bon marché, mais auquel on pouvait déjà attribuer de vraies notes, déclenchées par simple pression. J'avais aussi le Korg PolySix, avec arpeggiator synchronisé. J'ai fait pas mal de choses, plus ou moins avec cet équipement. Ah oui ! Une grande partie des accords a été exécutée sur une String Machine Crumar, que j’ai toujours. Le plus important, c’est que presque toute la musique de Chip Meditation a été enregistrée live. A l'époque, je n'avais pas encore la possibilité de préenregistrer sur bandes. Je réglais les instruments, je jouais, et voilà, c'était déjà fini. Je ne suis pas le premier à avoir employé cette méthode. Klaus Schulze a procédé ainsi. Tangerine Dream aussi. Je me souviens avoir entendu Edgar Froese déclarer un jour que Tangerine Dream était sans doute le groupe de roadies le mieux payé au monde [1]. Parfois, ils ne savaient même pas à l'avance ce qu'ils joueraient. Ça se passait comme ça, tout simplement. Comme pour Software au début. Nous n’avions aucune idée des sons qui pourraient bien sortir des machines. La musique était assemblée par la suite à partir d’essais épars. C'est un aspect vraiment très intéressant : quand tout n'est pas planifié ou calculé à l'avance.

Toi-même, avais-tu une formation musicale ?

PM. – Non, pas du tout. Je faisais déjà un peu de musique avec des amis, mais je n'avais jamais appris à jouer d'un instrument conventionnel, jamais suivi de cours. Quand j'ai commencé à manipuler des synthétiseurs, je n'avais en fait pratiquement aucune expérience.

Mais alors, que faisais-tu avant de devenir musicien ? Quel avait été ton parcours jusqu'alors ?

PM. – Eh bien, je suis cuisinier de métier. J'ai toujours travaillé en cuisine. J'ai aussi un temps officié dans une station de radio comme ingénieur du son. La musique électronique est toujours restée un à-côté. J'écoutais les premiers disques de Klaus Schulze ou Tangerine Dream. Plus tard, Jean-Michel Jarre et Kraftwerk. Tout cela m'intéressait. Je me suis alors acheté mon premier synthétiseur, le Korg MS-20, et c'est ainsi que tout a commencé.

Depuis, la liste de tes équipements s'est considérablement allongée. Quand on observe ton studio, on se dit qu'il a dû représenter un investissement colossal.

PM. – Oui, mais étalé sur plus de vingt ans !

Pendant toutes ces années, où as-tu trouvé ton inspiration ?

PM. – Partout. Et plus particulièrement dehors, dans la nature. J'ai souvent intégré des sons de la nature à mes compositions. Ce qui explique qu'on m'attache parfois à l'univers du New Age.

Encore un genre plutôt à l'écart. Il fut un temps où Tangerine Dream passait à la radio. A Bochum, tu déclarais à peu près : « Si peu de gens écoutent encore notre musique aujourd'hui, c'est qu'ils n'y ont tout simplement plus accès ». N'est-il pas de plus en plus difficile de produire une musique différente de ce qui passe en boucle à la télévision ou à la radio ?

PM. – Produire, non. En tout cas pas en ce qui me concerne. En revanche, il est certain que le paysage musical a beaucoup changé. Désormais, on ne diffuse plus que le mainstream, ou les oldies. A l'époque, nous avions l'émission Schwingungen de Winfrid Trenkler sur la WDR, et c'était déjà une exception. Aujourd’hui, deux heures de musique électronique non-stop à la radio seraient carrément inconcevables. Un voyageur pourrait se rendre à pied de Naples à Stockholm, et partout sur son chemin n'entendre que la même musique à longueur de journée. C'est un peu dommage. D'ailleurs, même en dehors de la musique électronique, il y a d'autres styles intéressants qui ne sont pas plus diffusés.

Pourtant, comme le rappelait justement Winfrid Trenkler au planétarium, le succès commercial a été au rendez-vous pour Software.

PM. – C'est vrai, nous avons vendu beaucoup de disques. Software était même internationalement reconnu. En 1990, nous avions déjà écoulé plus de 400 000 titres dans le monde entier. C'est une sacré quantité, pour un style de musique qui n'est, après tout, pas si exposé. Depuis, avec le développement d'Internet, on a pu observer un vrai reflux des ventes de CD. A présent, beaucoup de gens ne veulent plus acheter un album complet. Ils préfèrent télécharger juste quelques titres sur Internet.

Et fabriquer eux-mêmes leurs propres compilations.

PM. – Exactement.

Sais-tu qu'un grand nombre de tes titres sont disponibles sur Youtube ?

PM. – Oui. J'avoue que ça m'énerve un peu, mais en même temps, j'ai pu voir que certains d'entre eux étaient accompagnés de jolis montages vidéo.

Peter Mergener dans son studio de Heidenburg / photo S. Mazars
Le légendaire Korg MS-20
Le succès t'as-t-il permis de vivre de ta musique ?

PM. – Plutôt difficilement. Bien sûr, je touche de bons droits d'auteur de la Gema [Gesellschaft für musikalische Aufführungs- und mechanische Vervielfältigungsrechte, l'équivalent allemand de la Sacem], grâce aux nombreux titres que j'ai produits et qui sont toujours exploités un peu partout dans le monde, en particulier à la télévision. La Gema se charge de récupérer les droits et les redistribue automatiquement. Mais ce n'est pas une source de revenus très sûre ni très régulière. Un grand nombre de musiciens occupent toujours un emploi à côté. Moi-même, je suis toujours cuisinier. D'ailleurs, je retourne au restaurant juste après.

Et la France ? Actuellement, tu publies tes disques sur le label Prudence Cosmopolitan Music. Sont-ils distribués chez nous aussi ?

PM. – Je crois, oui. Par le biais de BSCMusic [la maison-mère de Prudence], peut-être aussi de Rough Trade. La France fait partie des territoires couverts, me semble-t-il.

En tout cas, tu es devenu, ici, dans la région de Trèves, une figure de la culture locale. Ainsi, tu es l'un des acteurs réguliers de la Mystische Nacht (« Nuit mystique »). Peux-tu expliquer de quoi il s'agit, et comment tu en es venu à y prendre part ?

PM. – La Mystische Nacht est une installation son et lumière, qui se déroule chaque année dans les couloirs souterrains des Thermes impériaux de Trèves. Elle n'est qu'une partie d'une manifestation plus vaste, un festival romain [intitulé Brot und Spiele, c'est-à-dire « Du pain et des jeux », qui met notamment en scène de spectaculaires combats de gladiateurs]. Il faut s'imaginer ces couloirs souterrains éclairés, les bougies, le brouillard. A l'origine, il s’agit d’une initiative de la ville de Trèves. Une agence locale, la Medienfabrik, m'avait contacté à l'époque pour composer la musique, et j’ai accepté. C'est une pure installation. Je ne suis pas moi-même sur place. La musique est préenregistrée puis diffusée sur des hauts-parleurs.

Une nouvelle édition a-t-elle été organisée cet été ?

PM. – Pas cette année. L'année prochaine peut-être, mais rien n'est encore sûr. Le festival a donné lieu à onze éditions. J'étais dans le coup dès le début. A la longue, c'était devenu une vraie performance, qui s'est enrichie au fil des ans. A la musique et aux lumières sont venus s'ajouter une chorégraphie et des danseurs. Des représentations théâtrales se sont greffées par la suite. Chaque année, je devais produire un environnement musical entièrement nouveau. J'avoue qu'il n'était pas toujours évident de ne pas me répéter.

L'entreprise a été immortalisée sur un DVD, Nox Mystica.

PM. – Oui, lors de l'édition 2004, en ouverture du festival, nous avions donné cette fois-là un véritable concert sur scène, qui reflétait les meilleurs moments de la Mystische Nacht jusqu’alors.

Ton dernier album solo, Phonetic Society, est paru en 2012. As-tu déjà en tête un nouveau disque ?

Peter Mergener à Heidenburg / photo S. Mazars
Peter Mergener
PM. – Oui, oui, j'ai prévu quelque chose encore pour 2013. Quelques titres sont même déjà prêts. En fait, j'en ai toujours un certain nombre en réserve. Ils n'attendent plus que d'être mis en ordre. Je souhaite d'abord les harmoniser entre eux, réfléchir à un concept. Peut-être ajouter quelques nouvelles compositions. Je me laisse le temps.

Peux-tu déjà annoncer un prochain concert ?

PM. – Un concert, c'est à la fois une question de temps et d'argent. D’abord, c’est toujours un gros investissement. Ensuite, il faut démonter une partie du studio, l'acheminer, le remonter sur scène. Puis établir un programme, et le répéter avec les autres musiciens. En ce moment, un concert au planétarium de Bochum est à l’étude. Mais ce n’est encore qu’une idée. Rien n'est encore signé.


[1] C’est le sens de l’expression originale, qui est un peu différente : bestbezahlteste Übungsband der Welt. La citation est connue. Edgar Froese soulignait de la sorte son étonnement devant le succès de Tangerine Dream, alors que le groupe, pendant que le magnétophone enregistrait, se bornait en fait à paramétrer ses instruments. Ainsi, ce qu’on entendait sur les premiers disques était bien souvent le résultat d’essais, de réglages et même d’erreurs.

mardi 19 mars 2013

Schallwelle Awards, Zeiss Planetarium, Bochum, 16 mars 2013


Depuis 2009, les Schallwelle Awards récompensent les meilleurs artistes allemands et internationaux de musique électronique et leurs œuvres, dans plusieurs catégories. Cette année, la cérémonie se déroulait pour la troisième fois au Zeiss Planetarium de Bochum, l'endroit idéal pour faire connaissance avec les figures de ce genre incontournable en Allemagne, et écouter les séquences planantes des deux artistes invités à se produire pour l'occasion.


Bochum, le 16 mars 2013

Le Zeiss Planetarium de Bochum / photo S. Mazars
Le Zeiss Planetarium de Bochum
« Musique électronique ». Le champ d’une telle expression est immense. En Allemagne, elle a une signification très particulière. Alors que les synthétiseurs en étaient encore à leurs balbutiements, la musique électronique y est apparue très tôt, à la fin des années 60, presque en même temps que la scène rock, elle-même tardive outre-Rhin. Expérimentation, improvisation, bruit étaient les maîtres mots de ce mouvement au départ très influencé par le psychédélisme, aux limites du rock, du jazz, de la musique contemporaine, parfois de la musique tout court. D’abord péjorative, l’appellation krautrock, venue de Grande-Bretagne, a servi à identifier cette scène à ses débuts. A l’époque, les artistes concernés préféraient eux-mêmes le terme de kosmische Musik. Ce qui explique sans doute pourquoi un certain nombre d’entre eux abandonnèrent si volontiers leurs instruments conventionnels au profit des synthétiseurs, tandis que les autres persistaient dans l’avant-garde ou rebasculaient dans le rock progressif. Kraftwerk et Tangerine Dream sont les noms les plus célébrés de cette période, les premiers pour leurs rythmes minimalistes et robotiques, les seconds pour leurs séquences chatoyantes et hypnotiques. Autour d’eux, des dizaines d’artistes, de groupes ou de projets, désormais considérés comme pionniers de la musique électronique. Les spécialistes reconnaissent aujourd’hui leur influence sur la techno, la pop, jusqu’à l’ambient ou la house minimaliste traditionnellement associées aux Etats-Unis, en somme : sur toutes les musiques électroniques contemporaines. Au début des années 70, Giorgio Moroder ne s’initia-t-il pas aux synthétiseurs à Munich ? A la fin de la même décennie, Brian Eno n’effectua-t-il pas un véritable pèlerinage à Berlin ?

Mais si tous s’accordent bien sur cette paternité, peu savent que cette scène est encore bien vivante de nos jours. La techno n’a pas remplacé la Berlin School, du nom, forgé bien plus tard, de ce genre initié par Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Ce n’est qu’en matière d’exposition médiatique qu’on peut à juste titre parler de substitution. Car chaque décennie a vu de nouvelles générations d’artistes poursuivre dans cette voie, indépendamment de toute considération commerciale. Au cours des années 2000, le développement d’Internet a même permis à cette scène de prendre conscience d’elle-même, à tel point que l'elektronische Musik n’a jamais rassemblé autant d’artistes. Ces derniers ont beau utiliser le dernier cri de la technologie, ils s’en servent moins pour pratiquer le genre de musique qui se trouve bénéficier aujourd’hui de la faveur des médias, que pour entretenir ce riche héritage. Par ailleurs, beaucoup des pionniers sont encore en activité. Evidemment, certains ont viré au new age, à la relaxation, voire à la musique d’ascenseur ou de documentaires Cousteau. D’autres ont tenté, sans succès, d’imiter à leur tour les artistes qu’ils avaient eux-mêmes influencés. Tangerine Dream est passé à autre chose. Kraftwerk capitalise sur son passé. Mais, fidèle entre les fidèles, Klaus Schulze exploite toujours la même veine. Si bien qu’aujourd’hui, tout en pouvant être assimilée à une niche, l’elektronische Musik réunit une vaste famille, largement au-delà des frontières de l’Allemagne. Les Schallwelle Awards lui sont consacrés.

La musique électronique entre créativité et rentabilité


By Lucky2 (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons
Winfrid Trenkler en 1974
C’est de l’initiative du musicien Stefan Erbe et de l'association Schallwende, présidée par une passionnée, Sylvia Sommerfeld, que sont nées ces distinctions, attribuées par un jury de professionnels de la musique et des médias. Au départ, il s’agissait surtout de poursuivre l’œuvre du journaliste Winfrid Trenkler, qui offrait aux auditeurs de son émission radiophonique, Schwingungen, sur la WDR, la possibilité de dresser chaque année un palmarès de leurs artistes préférés. L’émission, sous de multiples incarnations, existe depuis 1984, mais Trenkler, aujourd’hui âgé de 70 ans, est actif à la radio depuis le début des années 70. Il fut l’un des premiers à attirer l’attention du public allemand sur ses propres artistes. Grâce à lui, mais aussi à d’autres journalistes, DJ ou producteurs, des genres comme le krautrock, le rock progressif et la musique électronique, pas forcément très accessibles au premier abord, bénéficièrent d’une assez large exposition : chroniques dans les revues spécialisées, passages réguliers à la radio, voire à la télévision, nombreux festivals… Ainsi, le concert de Tangerine Dream et Nico donné en la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 reçut à l’époque les honneurs d’une diffusion en direct et en intégralité sur France Inter. Difficile d’imaginer une telle initiative dans la rédaction d’un grand média de nos jours. L’ambiance était alors à la curiosité et à la créativité tous azimuts. Des labels comme Ohr en Allemagne ou Virgin en Grande-Bretagne ont pris des risques insensés pour promouvoir des artistes dont le potentiel commercial n’était pas immédiatement perceptible. Mais ils n’eurent pas à s’en plaindre. Chez Virgin, Richard Branson a publié à l’époque les disques les plus marquants de Mike Oldfield, Gong et Robert Wyatt. Il ne s’est pas non plus trompé en réservant une place de choix aux Allemands : Tangerine Dream, Faust, Can ou Ashra. Ce n’est qu’après avoir cédé aux sirènes du punk et renouvelé entièrement son catalogue que Virgin perdit paradoxalement son influence et redevint une maison de disques lambda.

Car ces artistes ont vendu des disques. Un grand nombre d’entre eux ont même pu vivre largement de leur musique. Au Zeiss Planetarium ce soir-là, c’est ce que fait remarquer Winfrid Trenkler à Peter Mergener tout en lui remettant le prix spécial pour l’ensemble de son œuvre. Peter Mergener est inconnu du grand public en France. Pourtant, il a écrit, avec son groupe, Software, quelques-unes des plus belles pages de la musique électronique des années 80 : une musique à la fois atmosphérique et discrète, très éloignée des productions au synthé qui saturèrent le marché à l’époque et qui nous font bien sourire aujourd’hui. Le nom de Peter Mergener rejoint ainsi celui de Johannes Schmoelling (un ancien de Tangerine Dream), Klaus Schulze, Ashra et Winfrid Trenkler au palmarès de ces Schallwelle Awards. Comme chaque année, cette édition 2013 est aussi l’occasion de récompenser des formations plus récentes, aussi bien allemandes qu’étrangères. Initié par Johannes Schmoelling et Jerome Froese (le fils du fondateur de Tangerine Dream, Edgar Froese), le projet Loom fait évidemment l’unanimité avec son album Scored. La relève semble aussi assurée avec le jeune Belge Evert Vandenberghe alias Nisus, honoré d’un Prix du Meilleur Espoir. Pour que la cérémonie ne se résume pas à une liste de noms, la remise des prix est entrecoupée de deux mini-concerts qui permettent au public, en particulier les non-initiés, de se faire une idée du genre de musique encouragé depuis tant d’années par Winfrid Trenkler et aujourd’hui par les organisateurs de l’événement. Les impressionnantes animations projetées sous la coupole du planétarium constituent un accompagnement parfait pour les compositions de Thomas Lemmer et Steve Baltes, les deux artistes invités pour l’occasion. Le premier donne un aperçu de son style très personnel, entre chillout et house. Mais son set commence et s’achève avec une improvisation au piano que n’aurait pas reniée Klaus Schulze. Steve Baltes est plus connu. Cette figure de la trance, avec le groupe Deep Voices, accompagne aussi Ashra en concert depuis 1997. Ce soir, Steve s’éloigne pourtant de ses productions habituelles. Pendant trois quarts d’heures, tandis que se déploient sous la coupole les orbites de Jupiter et de ses satellites, puis les phases de la Lune, il donne à entendre un remarquable mélange de cette kosmische Musik la plus radiante et des sonorités électroniques les plus contemporaines.

 

Les premiers signes d’un revival ?


D’ailleurs, après le deuxième concert, alors qu’il reçoit son prix, Peter Mergener ne peut s’empêcher de déplorer que si peu de monde écoute encore ce type de musique aujourd'hui. Selon lui, il suffirait que les auditeurs potentiels puissent simplement y avoir accès, comme dans les années 70, pour qu’elle s’impose à nouveau comme un standard. La prestation de Steve Baltes ce soir-là ne lui donne pas tort. Les fans de Daft Punk, comme ceux de M83, s’y seraient retrouvés. Quelques signes laissent entrevoir le début d’un frémissement médiatique en ce sens. La passion nouvelle pour les instruments vintages, de même que le développement, par des sociétés comme Native Instruments en Allemagne ou Arturia en France, de logiciels d’émulation musicale à destination du grand public, attirent à nouveau les regards des plus curieux en direction de cette scène pléthorique. Se produire avec un Minimoog en concert relève du dernier chic. Des artistes comme Air ou Daft Punk ont toujours affecté un style rétro. Chez Daft Punk, la filiation se ressent surtout sur la bande originale de Tron : Legacy, où l’on retrouve par moments les envolées de séquenceurs typiques de la Berlin School. La reprise par Coldplay de la chanson de Kraftwerk Computer Love, en 2005, tout comme la collaboration de Klaus Schulze avec Lisa Gerrard trois ans plus tard, sur l’album Farscape, témoignent de ce même regain d’intérêt. Les artistes et les fabricants ne sont pas les seuls concernés. Le public suit. Kraftwerk reste une référence incontournable dans tous les festivals de musique électronique du monde. Ces habitués des charts n’ont pourtant atteint qu’une seule fois la première place. Cette performance, jamais accomplie avec les classiques The Man Machine ou Computer World, ne fut possible que grâce à Tour de France, probablement le disque le plus faible de leur discographie, mais aussi le plus récent. Le 9 mars 2013, soit une semaine seulement avant les Schallwelle Awards à Bochum, Klaus Schulze plaçait à son tour, pour la première fois de son immense carrière, l’un de ses albums dans les charts allemands : le dernier, Shadowlands, qui atteignait alors la 96e position.

Restent les médias. En France, jusqu’à présent, seuls les spectateurs de la chaîne binationale Arte avaient accès à la scène électronique allemande, au travers de documentaires ou de sujets diffusés régulièrement dans le cadre de l’émission Tracks. Mais le 15 décembre 2012, c’était au tour de France 3, sur son antenne Champagne-Ardenne, de consacrer tout un documentaire de 52 minutes au célèbre concert de Tangerine Dream à la Cathédrale de Reims en 1974. Le silence serait-il enfin rompu ? Quoi qu’il en soit, il incombe désormais aux artistes de cette scène riche et bouillonnante de défricher les territoires encore inexplorés de la musique électronique, dont les immenses possibilités ne se limitent certainement pas aux rythmes binaires du bigbeat ou de la dance.

Palmarès. Prix spécial : Peter Mergener. – Meilleur Artiste allemand : Picture Palace Music. – Meilleur Artiste international : VoLt. – Meilleur Album allemand : Loom, Scored. – Meilleur Album international : Glenn Main, Ripples. – Prix de la (re)découverte : Sankt Otten. – Meilleur Espoir : Nisus.

>> Interview de Peter Mergener
>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe