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lundi 19 mai 2014

Les villes abandonnées de René Splinter


Le label Groove Unlimited abrite quelques-uns des artistes les plus captivants de la scène électronique néerlandaise. René Splinter en fait partie. Il a publié en 2013 son quatrième album, Modern Ruins, et prépare cette année son premier concert en terre britannique, lors du Awakenings Festival en septembre. Autant intéressé par la face technique que par l’aspect artistique de la musique électronique, René profitait de l’édition 2014 du E-Day pour évoquer ses sujets de prédilections : l’histoire de la musique électronique, les défis du mixage et… les villes en ruines.


René Splinter @ Planetarium Bochum 2012 / photo : Jan-Cees Smit
René Splinter live @ Planetarium Bochum 2012 (photo : Jan-Cees Smit)

Oirschot, le 10 mai 2014

René, parle-moi de tes premiers pas de musicien. As-tu suivi une formation musicale ?

René Splinter – Oui, il y a fort longtemps. Dans ma jeunesse, la télévision diffusait des émissions consacrées à la musique pop. Un jour, en 1977 – je devais avoir 7 ou 8 ans –, ce fut au tour de Jean-Michel Jarre d'être invité. Ses machines, ses lumières, ses câbles, tout était étonnant dans sa prestation, et bien sûr, je n'avais jamais rien entendu de pareil. Il s'agissait d'Oxygène. Cette expérience m'a marqué. Au point que j'ai tanné ma mère pour qu'elle me laisse jouer de la musique comme lui. Elle m'a évidemment répondu qu'il me faudrait d'abord apprendre la musique, jouer d'un vrai instrument comme la flûte, et savoir lire des notes sur une partition. C'est ce que j'ai fait. Lorsqu'est venu le moment de choisir entre le piano et l'orgue électronique, je me suis tourné vers le second, tu t'en doutes bien. Avec le recul, je pense que le piano aurait été plus judicieux. Mais à cette époque, l’apprentissage de l’orgue électronique se déroulait souvent sur des orgues d'église. Donc une excellente formation, mais qui me paraissait alors bien ennuyeuse. J'ai arrêté au bout de trois ou quatre ans pour me contenter, à partir de cet instant, de quelques modestes expérimentations sonores sur mon premier clavier.

Depuis, les machines se sont accumulées, on dirait. Ton studio ressemble presque à un musée du synthé. Quelles sont tes dernières acquisitions ? De quel appareil es-tu le plus satisfait ?

RS – Il y a bien sûr le premier synthé monophonique pro que j'ai acheté, en 1986, le Sequential Circuits Pro One. Selon moi; tout musicien de musique électronique devrait débuter là-dessus, ne serait-ce que pour comprendre ce qu'est un synthé. Ma dernière acquisition est un Roland Jupiter 6 de 1983. Au début des années 90, j'utilisais le fameux Synthex, de la marque italienne Elka. Un synthé énorme et lourd, mais très fiable et doté d'un gros son, dont j'ai dû me séparer. L'année dernière, j'ai trouvé ce Jupiter 6. Comme le Synthex, il s'agit d'un synthé analogique polyphonique. Simplement, il ne dispose que de 6 voix au lieu de 8 pour le Synthex. Pourtant, quand bien même la valeur de ce dernier représente bien quatre fois celle du Jupiter, je n'en échangerais plus pour rien au monde.

Les albums de René Splinter : Almery, Transit Realities, Singularities / source : www.renesplinter.com
Ton premier disque, Almery, a vu le jour en 1989. Puis tu sembles avoir complètement abandonné la musique jusqu'en 2006. Qu'est ce qui t'as poussé à y revenir?

RS – Après Almery, c’est-à-dire après 1989, je n’ai pas cessé d’enregistrer. Mes archives sont pleines de morceaux de cette période. Mais je n’ai jamais voulu les publier, parce qu’aucun ne me paraissait suffisamment bon, suffisamment achevé. Il me semblait qu’il manquait toujours quelque chose. J’ai continué à enregistrer jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise, vers 1995. Pourquoi continuer à faire de la musique si je ne publie jamais rien ? Néanmoins, j’avais bien veillé à tout archiver. C’est alors qu’en 2006, un artiste peintre m'a appelé. Il connaissait mes activités de musicien. Comme il préparait une exposition pour une galerie, il voulait me confier la réalisation de l'arrière-plan musical. Pour lui, j’ai composé mes premiers morceaux en dix ans.

A cette époque, tu as commencé à travailler avec un label allemand, MellowJet. Pourquoi ce choix, alors que tu sais très bien te débrouiller tout seul ? Et pourquoi l'Allemagne ?

RS – Le marché pour ce style spécifique de musique électronique est bien plus développé en Allemagne qu’aux Pays-Bas. La scène y est aussi plus importante et plus vivante.

Vraiment ? Mais regarde autour de toi ! Nous sommes bien aux Pays-Bas ici.

RS – Certes, mais la majorité du public du E-Day est allemande. L’Allemagne restera quoi qu’il arrive le cœur et l’origine de cette scène. Maintenant, pourquoi un label ? Quand j’ai redécouvert mes archives, en 2006, Internet et les nouvelles technologies m’ont semblé un bon moyen de nettoyer mes anciens morceaux selon les derniers standards et de les partager moi-même grâce aux facilités apportées par les réseaux sociaux. Or le succès n’a pas été au rendez-vous. J’ai compris que j’avais besoin d’une maison de disques pour me soutenir. Je me suis d’abord tourné vers Groove, le choix le plus évident. Mais ça n'a pas fonctionné. En revanche, MellowJet m’a répondu favorablement. Après une réédition d’Almery, MellowJet a publié Transit Realities, un disque justement constitué de ce matériel dépoussiéré du début des années 90.

René Splinter @ Planetarium Bochum 2013 / photo : Tom Wiegand
René Splinter @ Planetarium Bochum 2013
(photo : Tom Wiegand)
Après ces deux albums en Allemagne, te voici de retour à la maison, chez Groove.

RS – Oui, un jour Ron m'a appelé pour me demander si j’étais disposé à publier mon prochain album chez lui. Comme c’est ce que je souhaitais depuis le début, j’ai accepté. Aussi simple que ça !

Que fais-tu dans la vie ?

RS – Je suis sans emploi en ce moment. Normalement, je suis technicien dans le domaine des équipements photographiques, mais c’est un métier sinistré depuis des années.

Ceci explique peut-être les compétences dont tu fais preuve sur ton vlog. L’année dernière, tu as lancé ce blog vidéo sur Youtube. C’est ainsi que j’ai appris que tu savais réparer toi-même tes synthés.

RS – En effet, j’ai réparé un Korg Polysix bien mal en point. Ma formation technique m’a aidé, certes, mais c’est avant tout quelque chose que je fais par plaisir. J’aime regarder sous le capot, ouvrir les appareils, comprendre comment ils fonctionnent, comment ils sont conçus.

Tu as aussi eu l’opportunité de jouer sur un theremin.

RS – Le theremin a toujours été une grande source de curiosité, parce que je m’intéresse énormément à l'aspect expérimental de la musique électronique : Karlheinz Stockhausen, bien sûr, Jean-Jacques Perrey, pour sa contribution au développement des instruments électroniques dans les années 50, Olivier Messiaen, pour son travail sur les ondes Martenot, ou plus récemment Dick Raaijmakers, qui vient de mourir. Avec le theremin, on touche à la préhistoire de l'électroacoustique. Grâce à un ami, je suis entré en contact avec les membres du groupe Het Groot Niet Te Vermijden – tu ne les connais probablement pas mais ils sont très célèbres aux Pays-Bas –, qui cherchaient à se débarrasser du leur. Ils ont trouvé acquéreur, mais dans l’intervalle, l’appareil a fini provisoirement dans mon studio.

René Splinter dans son studio / photo : René Splinter
René Splinter dans son studio (photo : René Splinter)
Un autre épisode de ton vlog, consacré à la genèse de Transit Realities, permet de comprendre en détail tes techniques d’enregistrement. Tu y relates par exemple tes premiers pas avec le séquençage Midi.

RS – Avant de passer au Midi, j’utilisais les séquenceurs internes des instruments. Chaque enregistrement consistait en un assemblage de séquences et de  rythmes, tous conçus indépendamment. Même à cette époque, je n'avais pas de table de mixage. Je n'avais qu'un magnétophone à cassettes stéréo pour enregistrer. Je procédais par ajouts successifs, par overdubs.

Lors du travail de dépoussiérage de tes vieilles bandes, comment as-tu réussi à remixer des morceaux enregistrés dans de telles conditions ? A un moment, tu affirmes même avoir isolé 24 pistes à partir de 4 pistes originelles. Comment est-ce possible ?

RS – J'ai toujours gardé précieusement les enregistrements originaux des prises successives. La dernière cassette contient évidemment toutes les prises, mais les précédentes sont toutes moins encombrées. Celles-ci, je les charge dans Logic. Transit Realities était déjà un enregistrement 4 pistes. Dans ces conditions, même si ce travail paraît compliqué, voire impossible, tu vas voir qu’il n’est pas si difficile. Certes, la piste contenant le rythme parcourt pratiquement toute la durée du morceau. Si d’autres instruments le recouvrent, on ne peut plus rien y faire. Mais en général, il peut bien y avoir plusieurs instruments sur la même piste, ils ne sont pas forcément audibles en même temps. On peut par exemple entendre un son de piano pendant sept secondes, puis des cordes, mais il s’agit d’une succession. Il devient dès lors possible de les séparer. Une fois isolé de la sorte, chaque instrument dispose de sa propre piste, à laquelle je peux affecter son propre traitement, ses propres effets, etc., comme lors de n’importe quel enregistrement multipiste.

Comment as-tu appris toutes ces techniques ?

RS – J'ai appris en pratiquant, à l'époque d'Almery. Sans multipiste, il fallait bien me débrouiller autrement. Comme toute post-production m’était interdite, j’ai dû entraîner mon oreille à évaluer le mixage dès la phase d’enregistrement. Ce sont ces limites techniques qui m'ont forcé à comprendre et à m’améliorer.

René Splinter - Modern Ruins / source : René Splinter
René Splinter – Modern Ruins
Ton dernier disque s'intitule Modern Ruins. Tu en as joué certains passages ici-même, lors du précédent E-Day, il y a exactement un an. Cet album raconte-t-il une histoire ?

RS – J’aime bien développer un petit concept pour chaque album. J’avais déjà composé quelques titres de Modern Ruins quand je me suis aperçu que je tenais là l’opportunité de faire un lien avec ma vieille obsession pour les villes abandonnées : les usines, les bâtiments en ruine. Je trouve ça très impressionnant. Tchernobyl en est un bon exemple. Les photos les plus récentes révèlent à quel point ces lieux retrouvent une certaine vie au moment-même où l'homme en perd le contrôle, quand la nature reprend ses droits. Je n’ose jamais m’en approcher. C'est souvent interdit, et pour de bonnes raisons. Si tu restes piégé dans un tel endroit, personne ne viendra te sauver !

Sur la compilation Dutch Masters [2011], chaque artiste impliqué devait composer un titre d’après un chef-d’œuvre de la peinture flamande. Quel tableau as-tu illustré ?

RS – J’ai choisi La Tour de Babel, de Pieter Bruegel [1568], dont la plus célèbre version est exposée au musée Boijmans van Beuningen, dans ma ville de Rotterdam.

Ce choix est-il lié à ton obsession pour les ruines ?

RS – Je n'y avais jamais songé. Les deux sujets – la déliquescence urbaine et la Tour de Babel – ont en commun le thème de la démesure, le gigantisme des constructions humaines qui finissent par échapper à leurs bâtisseurs et reprennent leur autonomie.

René Splinter @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
René Splinter @ E-Day 2014
Lors des Schallwelle Awards en mars dernier, tu étais nommé dans deux catégories, et tu as atteint la seconde place dans les deux cas. Tu as aussi profité de la cérémonie pour accompagner sur scène Eric van der Heijden le temps d’un morceau.

RS – Eric m’avait demandé de l’aider à composer un titre spécialement pour Sylvia Sommerfeld [la présidente de l’association Schallwende, qui organise l’événement]. Sylvia compte énormément pour notre communauté. Nous l'aimons beaucoup et nous savons qu’elle nous apprécie également. C'était l’occasion de lui rendre hommage. Nous avons interprété le morceau pour la première fois lors d’un précédent concert d’Eric au planétarium, il y a deux mois, et une seconde fois lors de la cérémonie.

Qu'as-tu prévu cette année ?

RS – Le 13 septembre, je participerai pour la première fois au Awakenings Festival, à Burton-on-Trent. Je me suis déjà produit aux Pays-Bas et en Allemagne, mais jamais en Grande-Bretagne. Je développe également quelques idées pour un nouvel album. Je compose, je collecte des sons et je programme des séquences. J’ignore encore là date de sortie, mais j’espère finir à temps pour le festival en Angleterre.



samedi 17 mai 2014

Gert Emmens & Ruud Heij entre séquences et silences


Gert Emmens et Ruud Heij font probablement partie des noms les plus respectés de la scène électronique néerlandaise. Le premier comme locomotive de la maison de disque Groove, le second comme l'un des plus grands héritiers de la Berlin School des années 70, maître incontesté des séquenceurs au sein du groupe Free System Projekt. Impliqués dans divers projets en solo ou en collaboration, les deux hommes travaillent souvent ensemble. Ils viennent de publier un nouvel album, Signs, un disque d'ambient music dépourvu de toute ligne de séquenceur, totalement inattendu dans leur discographie. Ils étaient de passage au E-Day pour en assurer la promotion.

 

Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 / photo : Heike Mäder
Gert Emmens & Ruud Heij @ E-Day 2014 (photo : Heike Mäder)

Oirschot, le 10 mai 2014

Vous venez de publier un album, intitulé Signs. Mais il ne s'agit pas de votre première collaboration. Quand vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avez-vous décidé de travailler ensemble ?

Gert Emmens – Vers 1999-2000, nous avons tous les deux remporté un concours dans le cadre d'un fan club de musique électronique dont nous étions membres. Nos morceaux avaient été choisis pour figurer sur une compilation, et c'est comme ça que nous avons fait connaissance. Comme j'ai manifesté mon éblouissement devant la collection de synthés de Ruud, il m'a proposé de passer chez lui pour jouer un peu dessus. Nous avons ensuite attendu deux ou trois ans avant de nous lancer dans une véritable collaboration. [le premier disque estampillé Gert Emmens & Ruud Heij, Return to the Origin, a été publié en 2004]. Le temps de constater que nous nous entendions bien et que nous avions beaucoup de goûts en commun, ce que me semble très important. Au début, nous avions juste choisi de ne développer qu'un morceau. En fait, il s'agissait d'un titre préexistant de Ruud, sur lequel il avait toujours voulu ajouter un solo. Il m'a demandé de le faire.

Ruud Heij – Il faut comprendre qu'à cette époque, ce genre d'exercice était hors de ma portée. Je ne savais pas jouer les solos, j'étais à fond dans les séquenceurs. Mais j'avais le sentiment qu'il manquait quelque chose à ce titre, et c'était précisément un solo. Plusieurs musiciens que j'avais sollicités ont essayé, mais sans jamais atteindre ce que j'avais en tête. Puis Gert s'y est mis. Au bout de la troisième prise, c'était parfait : exactement ce que j'avais imaginé sans pouvoir le réaliser moi-même. Ce fut la première pierre de notre collaboration.

Quelle est votre histoire musicale, Comment vous êtes-vous mis à la musique électronique ?

RH – En ce qui me concerne, tout a commencé en 1974, quand j'avais 9 ans. Mon grand frère, qui s'intéressait beaucoup à tous les nouveaux courants de l'époque, a apporté à la maison Phaedra [1974], de Tangerine Dream. Un jour, je regardais des dessins de dinosaures dans un livre pour enfants, et ce disque était sur la platine au même moment. La combinaison m'a paru sensationnelle. J'ai immédiatement voulu écouter d'autres albums de ce genre. Mais comme je n'avais pas d'argent pour en acheter moi-même, j'ai insisté auprès de mon frère. Quand il m'a fait écouter Moondawn [1976], de Klaus Schulze, j'ai compris que je voulais composer moi aussi de la musique.

GE – Pour moi, ce fut un peu plus tôt, dans les années 60. J'ai fait partie de plusieurs groupes de rock – il faut bien commencer quelque part –, mais j'étais déjà familiarisé avec les instruments qu'on appelait alors « synthétiseurs ». Là aussi, c'est grâce à mon frère, qui a neuf ans de plus que moi. Il jouait en boucle Good Vibrations des Beach Boys, qui contient déjà des sons de synthèse. Plus tard, vers 1970-71, après avoir entendu le monstrueux solo de Moog à la fin de Lucky Man, d'Emerson, Lake & Palmer, j'ai voulu en avoir un à moi, sans imaginer une seconde le prix colossal d'une telle machine à l'époque. Puis un jour, j'ai lu dans un magazine la critique d'un album de synthétiseurs d'un groupe allemand, Tangerine Dream. Le disque s'appelait Ricochet [1975]. J'ai découpé l'article, je l'ai emmené avec moi dans un magasin de disques et j'ai demandé au vendeur de me faire écouter le vinyle. C'était fantastique. Inutile de dire que je l'ai acheté aussitôt. Après, j'ai pris aussi Timewind, de Klaus Schulze, et Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans un autre genre. Donc les Allemands ne sont pas les seuls à m'avoir impressionné. Il y a eu quelques Français : Jarre, mais aussi Claude Perraudin. Mon père avait disposé un imposant orgue électronique dans le salon. Il m'autorisait à l'utiliser pour mes propres trucs. C'est comme ça que j'ai commencé à composer dans le style de la musique électronique de l'époque, puis à jouer avec des camarades, à acheter de nouvelles machines. Au bout d'un moment, c'est devenu plus sérieux.

Gert Emmens & Ruud Heij / source : www.gertemmens.nl

Fidèle parmi les fidèles, tu as été un artiste Groove presque depuis le début. Comment tout cela s'est-il produit ?

GE – J'ai d'abord été dans un label néerlandais Quantum Productions. Après deux disques sur CD-R, j'ai vu une petite annonce. Quelqu'un voulait céder son Moog Prodigy (un synthé extraordinaire). Le vendeur en question n'était autre que Ron Boots. Je suis allé chez lui pour récupérer la machine, nous avons commencé à bavarder, et à la fin de l'après-midi, je signais un contrat ave Groove.

Avez-vous tenté de devenir pro ? Que faites-vous dans la vie ?

RH – Non seulement cette scène électronique ne permet pas de gagner d'argent, mais en plus, l'équipement lui-même coûte horriblement cher. Au bout du compte, le moindre centime gagné est réinvesti dans le matériel. Donc j'occupe bien sûr un emploi à côté, qui n'a absolument rien à voir. Je vends des meubles dans un magasin.

GE – Ruud a raison : pas question de vivre de la musique électronique. La scène est bien trop étroite. Je travaille quant à moi pour le gouvernement néerlandais, comme webmaster dans l'administration.

Ruud, j'aimerais parler à présent avec toi d'un groupe impressionnant dans lequel tu es impliqué depuis le milieu des années 90 : Free System Projekt. Etes-vous toujours actifs ?

RH – Malheureusement non. Free System Projekt est en pause, peut-être indéfiniment. Je ne sais pas. C'est d'abord le projet de Marcel Engels, et il s'occupe désormais à plein temps de sa famille. Donc il n'a plus de temps à consacrer à la musique. Quoi qu'il en soit, à la fin de l'année ou peut-être au début de l'année prochaine, un nouveau CD de Free System Projekt verra malgré tout le jour. Il s'agit des enregistrements d'une session que nous avons faite il y a environ un an et demi avec Terry Winter, de Winterstorm. Terry s'occupe d'éditer le disque. Ce sera peut-être le dernier.

C'est bien dommage, car lorsque j'ai entendu Pointless Reminder [1999] pour la première fois, je me suis dit : «Voilà à quoi devrait ressembler Tangerine Dream aujourd'hui ».

RH – Tu n'es pas le premier à nous faire la remarque. Au départ, FSP était un projet solo de Marcel. Quand je l'ai rejoint, j'ai tout de suite pensé à un autre musicien très capable de produire de tels sons : il s'agissait de Frank van der Wel. Marcel n'en avait jamais entendu parler. Je l'ai donc convaincu d'assister à l'un de ses concerts, et il a accepté que Frank intègre FSP. Ensuite, Frank a eu des problèmes personnels qui l'ont forcé à arrêter la musique et à quitter le groupe. Depuis 2007, nous étions de nouveau un duo. Mais à présent, il y a peu d'espoir que Marcel lui-même revienne.

Gert Emmens & Ruud Heij - Signs / source : www.gertemmens.nl
Gert Emmens & Ruud Heij – Signs
Vos carrières solos respectives nous avaient habitués aux explosions de séquenceurs. Or avec Signs, vous signez un disque d'ambient music. Voilà qui a de quoi surprendre : Ruud est impliqué dans un album et il n'y a pas une seule ligne de séquenceur !

RH – J'ai pratiqué le séquenceur à haute dose avec Free System Projekt, avec Kubusschnitt, avec Patchwork, puis avec Gert. J'ai décidé qu'il était temps de passer à autre chose. Je ne suis plus trop inspiré par cet instrument pour le moment. L'un des éléments qui m'ont décidé à me lancer, c'est le commentaire très encourageant des Belges de Roswell Incident, qui m'ont révélé à quel point ils aimaient les parties ambient qui encadraient les développements de séquenceurs de chacun de mes titres. Alors pourquoi ne pas leur consacrer un album entier ? Pour ce faire, je me suis une fois de plus tourné vers Gert.

Mais il y a aussi un concept derrière cet album. Que signifie « Signs » ?

GE – La planète est constellée de puissants radiotélescopes qui analysent les signaux radios en provenance de l'espace. Ces signaux pourraient très bien n'avoir aucune signification. Mais avec un peu d'imagination, la moindre régularité pourrait aussi être interprétée comme un message extraterrestre nous étant destiné, comme dans le film Contact [Robert Zemeckis, 1997].

Comment avez-vous conçu cet album ?

GE – Le processus de création est resté très comparable à nos travaux précédents à base de séquenceurs. En général, nous nous retrouvons dans le studio de Ruud. Il prépare une séquence sur son système modulaire. Comme j'entends en direct ce qu'il fabrique, je peux réfléchir en même temps à quelques accords. Quand nous sommes prêts, nous poussons simplement le bouton « enregistrer » et nous nous mettons à jouer. Cette fois, c'était la même chose, hormis les séquenceurs, bien sûr. Nous avons manipulé des sons jusqu'à ce que l'un de nous attrape quelque chose d'intéressant et démarre l'enregistrement. Au bout d'une heure, nous obtenons déjà un morceau. Nous faisons en général deux ou trois prises de chaque titre. Comme tout est improvisé la plupart du temps, elles ne se ressemblent pas. Il ne nous reste plus qu'à choisir la meilleure. Je m'occupe des finitions dans mon propre studio : j'ajoute des effets, quelques overdubs, je mixe et je procède au mastering. Enfin, il revient à Ruud de me dire si le résultat lui plaît ou non.

RH – C'est très rare que je n'aime pas.

Ruud, lors du dernier B-Wave en Belgique, tu n'as pas caché ton intérêt pour le Memotron de Manikin Electronic. Les parties de Mellotron qu'on entend sur tes disques sont-elles créés à partir du Memotron ?

RH – Je ne possède pas le Memotron, j'utilise des samples. J'ai une sonothèque complète de sons de Mellotron chargés sur un sampler. Donc je n'ai pas ressenti le besoin d'acquérir l'appareil, même si c'est un instrument formidable. Les gens qui n'ont pas accès à des samples auraient tout à gagner à l'achat d'un Memotron.

Gert, tu as participé en 2011 à la compilation Dutch Masters, initiée par Michel van Osenbruggen. Je pose la même question à tous les musiciens néerlandais impliqués : pourquoi as-tu choisi d'illustrer musicalement la peinture Muurhuizen, de Jan Weissenbruch ?

GE – Le tableau original est accroché dans mon salon. Quand mes parents se sont mariés, ils ont reçu plein de cadeaux, parmi lesquels figurait ce tableau. Des années plus tard, j'ai découvert qu'il s'agissait d'un original, signé à la main. Donc je n'ai pas eu beaucoup à réfléchir quand Michel m'a soumis son projet. J'avais déjà une connexion émotionnelle très forte avec l'œuvre.

Gert Emmens Project - Memories / source : www.gertemmens.nl
Récemment, tu t'es lancé dans un projet parallèle dans un tout autre domaine, le rock progressif. Un album en a résulté, Memories, que tu as publié en janvier 2013 sous le nom de Gert Emmens Project.

GE – Le rock progressif, c'est l'amour de ma vie ! J'y travaillais depuis de nombreuses années. Régulièrement, il m'arrivait de composer un titre ou deux dans cette direction. Un jour, j'ai décidé qu'il était temps d'y consacrer un disque tout entier. Même s'il y a peu en commun avec l'univers de Groove, Ron Boots a quand même accepté de le publier sur le label. C'est Ed Unitsky, le célèbre designer, qui s'est chargé de dessiner la couverture. Son imagerie a peu en commun avec mes disques électroniques. Je développe en ce moment un second album dans la même veine. Comparé à la musique électronique, le rock progressif exige un processus de composition et d'exécution beaucoup plus long et beaucoup plus technique. J'ai joué les solos, la batterie, la basse, assuré les parties de chant. Tout le contraire de l'électronique, où tu peux te permettre de broder autour de quelques idées basiques.

As-tu déjà envisagé de fusionner les deux genres ?

GE – Certaines influences progressives se font déjà ressentir dans mes disques de musique électronique.

RH – On pourrait essayer, Gert.

Le futur de la scène électronique néerlandaise semble assuré avec le jeune Jeffrey, connu sous le nom de Synthex. Gert, comme tu l'as un peu pris sous ton aile, peux-tu en dire un mot ?

GE – Je l'ai rencontré l'année dernière, quand nous nous sommes produits ici-même, à l'étage, lors du E-Day 2013. C'est Ron qui lui avait suggéré de venir jouer. Il n'avait que 13 ou 14 ans. Je lui ai proposé mes services, donné des conseils, mais il a voulu que je l'accompagne sur scène à la batterie et au clavier. L'un des morceaux, que nous avons enregistré, s'est retrouvé sur son second album. Son père, qui est très impliqué, a beaucoup insisté pour qu'il en soit ainsi.

Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014 / photo S. Mazars
Ruud Heij et Gert Emmens @ E-Day 2014
Allez-vous promouvoir Signs sur scène cette année ?

RH – Non. Personnellement, je ne souhaite plus donner de concerts dans l'immédiat. Ce n'est pas facile de combiner la vie privée et la musique. Ma compagne habite en Allemagne. J'y passe presque tous mes week-ends. Par ailleurs, mon job est physiquement très exigeant. Or l'organisation d'un seul concert demande une telle énergie ! Même une prestation totalement improvisée requiert une certaine préparation.

Vous passez quand même un peu de temps en studio ?

GE – Oui, aussi fréquemment que possible. Je suis en train d'enregistrer mon nouvel album. Je partage l'avis de Ruud sur le temps et l'énergie qu'un concert exige. Mais si les gens me demandent, comme Remy l'année dernière, de les accompagner à la batterie, alors je suis partant. Parce que dans ces conditions, je peux venir les mains dans les poches. Pour le moment, c'est ce qui me plaît.

RH – Mais ne désespère pas ! Qui sait ce que le futur nous réserve ?

>> Site officiel de Gert Emmens


jeudi 10 avril 2014

Synth.nl : Michel van Osenbruggen, collectionner n’est pas jouer

 

Michel van Osenbruggen a collectionné les synthétiseurs bien avant de devenir lui-même musicien. Sous le nom de Synth.nl, un pseudonyme qui allie sa passion des synthés et son travail de développeur web, il s’est imposé, en à peine sept ans, comme l’un des artistes majeurs de la scène néerlandaise sur le label Groove Unlimited. Cet avènement relativement récent ne l’a pas empêché de remporter déjà deux Schallwelle Awards. Mais c’est en simple visiteur qu’il assistait cette année à la remise des prix sous le dôme du planétarium de Bochum. L’occasion de revenir sur ses débuts, parrainés par Ron Boots, et sur son immense collection, soigneusement entreposée dans son studio « Apollo ».


Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Michel van Osenbruggen alias Synth.nl (photo : Chris van den Hout)

Bochum, le 29 mars 2014

Je pose toujours la même question en premier : quand et comment as-tu découvert le monde de la musique électronique ?

Synth.nl – Un ami du lycée avait acheté Oxygène, de Jean-Michel Jarre. Ce disque m’a impressionné à tel point que moi, le fan de métal, je suis devenu instantanément fan d'électronique. A l'époque, j'étais dans ma période Iron Maiden. Il faut dire que je ne comprenais encore rien aux paroles. Depuis, ce n'est plus vraiment mon truc. Avec Oxygène, j'entendais pour la première fois une musique radicalement différente, qui me captivait aussi d'un point de vue technique. J'ai toujours été passionné par l'ingénierie, l'électronique, les ordinateurs.

C'est même le cœur de ton métier, non ?

Synth.nl – Exact. Après le service militaire, j'ai commencé à travailler dans les technologies de l'information, pour une firme d'électronique qui développait toutes sortes d'outils. J'y ai écrit des logiciels, codé, assemblé, développé des puces et des microprocesseurs. Encore aujourd'hui, je continue à travailler dans l'univers des réseaux. En 1996, j'ai fini par créer ma propre entreprise, spécialisée dans le développement Internet.

Tu décris parfois ton premier album AeroDynamics (2007) – un disque très positif et joyeux – comme une sorte de thérapie. Pourquoi ?

Synth.nl – Dès que j'ai fondé mon entreprise, j'ai commencé à travailler jour et nuit, sept jours par semaine. Le manque de sommeil pendant des années a fini par provoquer un crash. En 2005, j'ai traversé un burnout épouvantable. Je me suis retrouvé à la maison, sommé de me reposer. Il se trouve que je collectionnais des synthés depuis un certain nombre d'années, mais essentiellement pour leur côté technique, pas pour jouer. J'ai alors pensé que la musique serait un bon moyen de sortir mon esprit de la spirale de la dépression. Donc oui, j'ai voulu créer un disque joyeux pour me réconforter moi-même.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Synth.nl aux Schallwelle Awards 2014
Tu as déjà remporté deux Schallwelle Awards [en 2010 : Meilleur Album (vote du public) pour OceanoGraphy, et en 2012 : Meilleur Album international avec Apollo]. Comment ressens-tu cette reconnaissance de la part des connaisseurs ?

Synth.nl – C'est toujours agréable d'être reconnu. Je me suis retrouvé projeté sur cette scène sans en avoir la moindre idée. Je ne soupçonnais même pas son existence avant de rencontrer Ron Boots. Je ne connaissais de la musique électronique que sa face mainstream, commerciale. C'était déjà extraordinaire d'être nommé. Alors gagner ! C'était une vraie surprise.

Qu'y a-t-il de si particulier ici en Allemagne ?

Synth.nl – Depuis les premiers développements de la Berlin School, l'Allemagne a une longue tradition de musique électronique. Elle y est bien plus populaire et répandue qu'aux Pays-Bas.

Mais n'existe-t-il pas aussi une « dutch connection », une Eindhovense School, comme dit Ron Boots ?

Synth.nl – Oui, mais très largement inspirée par la Berlin School, me semble-t-il. Malheureusement, je n'ai rien découvert de tout cela en direct. Je n'ai remarqué cette scène qu'à partir du moment où j'ai moi-même commencé à jouer. D'une certaine manière, je reste encore aujourd'hui un novice dans ce milieu, puisque je n'y ai pas de racines. Mon premier album ne remonte qu'à 2007.

Tu es un novice mais tu ne manques pas d’idées. Parlons de la compilation Dutch Masters. Si j'ai bien compris, c'était ton idée ?

Synth.nl – Oui. Auparavant, Ron Boots avait déjà fait de l'excellent travail avec une série de compilations intitulée Analogy. L'un de mes premiers morceaux a paru sur l'une d'entre elles. Mais il a laissé tomber après trois éditions. J'ai repris l'idée, en pensant plus particulièrement à centrer la compilation sur la scène néerlandaise, qui compte un grand nombre de bons musiciens. Il a spontanément été décidé de demander à chacun de travailler à partir d'un tableau célèbre du peintre néerlandais de son choix. Le principe a enthousiasmé Ron. Nous avons envoyé des emails à une quinzaine d'artistes et au bout d'une semaine, tous avaient répondu favorablement.

Pourquoi as-tu choisi La Ronde de nuit de Rembrandt (1642) ?

Synth.nl – J'aime beaucoup cette peinture. C'est l'un des plus célèbres tableaux des Pays-Bas. Une œuvre immense, impressionnante, qui contient énormément de détails. Je peux l'admirer des heures et découvrir en permanence de nouveaux éléments, au point que je m'imagine parfois en faire partie. C'est cette impression d'entrer dans le tableau que j'ai essayé de traduire en musique.

Les couvertures des disques de Synth.nl / source : www.synth.nl
OceanoGraphy et Apollo, les deux albums de Synth.nl primés aux Schallwelle Awards
Dutch Masters, la compilation initiée par Michel van Osenbruggen

Comment construis-tu un disque ? Te laisses-tu parfois guider par ton équipement ?

Synth.nl – Je suis très visuel. Un album commence donc toujours par une image, une invitation au voyage, comme si j’allais dans un autre monde et que je décrivais ce que j’observe en chemin. C’est exactement de cette manière que j’ai procédé pour La Ronde de nuit. Aucun appareil n’est impliqué à ce stade de la composition.

Jusqu’à présent, toute ta musique a été publiée chez Groove Unlimited, la maison de disques de Ron Boots. Comment est née cette collaboration ?

Synth.nl – J'ai connu Ron par hasard, en 2005. Je fréquentais un forum intitulé synthforum.nl, destiné aux fans de synthés. Une fois par an, les administrateurs organisent une sorte de meeting. En tant que novice, j’ai pensé qu’il serait bon que j’y participe pour rencontrer des gens. Mon entreprise construisait justement cette année-là ses nouveaux bureaux. J’ai invité tous les membres à venir, munis de leur équipement. Ron était là. Il m’était très sympathique, même si je ne savais pas qui il était, ni ce qu'il représentait. Nous n'avons parlé que de synthétiseurs. Je crois avoir mentionné que je préparais moi-même un disque dans le style de Jean-Michel Jarre et Vangelis. Il m’a entendu, mais sans trop réagir. Quelques mois plus tard, j'ai acheté un synthétiseur sur Internet à l’un des membres du forum qui s’est révélé être Ron. Je suis allé dans son studio pour récupérer l'engin. Là, il m'a reconnu et m'a demandé tout de go si mon album était déjà prêt. Je lui ai répondu affirmativement, tout en précisant que je recherchais encore quelqu'un pour le mixer et le masteriser, parce que je n’y connaissais rien à l’époque. « Tu l'as ici avec toi », a-t-il insisté ? Je ne l’avais pas, mais je lui ai envoyé sur le net. Il a alors écouté quelques titres, qui l’ont tellement enthousiasmés qu'il m'a immédiatement offert de signer un contrat et de sortir le disque sur Groove. Pendant que nous travaillions ensemble au mixage, l’alchimie a tout de suite opéré. Il est maintenant l'un de mes meilleurs amis.

Michel van Osenbruggen et Remy Stroomer enregistrent PrimiTiveS / photo : Marina van Osenbruggen
Remy et Synth.nl enregistrent PrimiTiveS
(photo : Marina van Osenbruggen)
Tu semble avoir beaucoup d'amis, car ton dernier disque [PrimiTiveS, 2013] est aussi une collaboration avec un autre représentant de cette scène néerlandaise : Remy. Comment est né ce projet ?

Synth.nl – Ce fut aussi une coïncidence. J'avais déjà produit un album en collaboration auparavant, c’était justement avec Ron [Refuge en verre, 2010]. Mais c’était une sorte de projet de vacances. Nous en préparons un autre qui va bientôt sortir. J'ai rencontré Remy à force de fréquenter les événements réguliers de cette scène comme le E-Day ou le E-Live. Il avait l'air cool. Nous sommes allés dîner et, pendant le repas, nous avons convenu de jouer ensemble pour voir où ça nous mènerait. Nous nous sommes retrouvés dans mon studio une première fois, pour essayer d’enregistrer uniquement un titre. Il se trouve que nous avons une approche de la musique complètement différente. Tu le sais peut-être, Remy a suivi une formation classique, il a étudié la musicologie. Lors de notre session, il a commencé à développer toutes sortes de théories et de concepts. Je ne comprenais strictement rien à ce qu'il me racontait. A un moment, je l’ai interrompu et lui ai dit « Tais-toi et joue ! » Le résultat nous a tellement satisfaits que nous l’avons publié.

Tout cela s’est passé dans ton studio. Parlons-en. J'ai vu le petit documentaire que Thomas de Rijk t'a consacré. On y voit le studio. Mais à mes yeux, il ressemble plus à un magasin d'instruments de musique !

Synth.nl – Je suis un collectionneur, j'ai ça dans le sang. Je me suis procuré mon premier synthé quand j'avais 18 ans. J'en ai presque 45. J'en achète toujours un à trois chaque année. Mais je ne vends jamais rien ! Au départ, le studio était dans ma maison, à l'étage. Mais à force, j'avais accumulé tellement de matériel que l’endroit était devenu trop exigu. L'autre problème, c'était le bruit. D'habitude, j'enregistre ma musique la nuit, quand ma femme et nos enfants dorment. Après le travail, je consacre d’abord mon temps à la famille. A l’époque, ce n’était donc que vers onze heures, quand tout le monde dormait, que je pouvais monter au studio. Hélas, même quand je jouais avec mon casque, ma femme entendait ma chaise craquer ou mes doigts parcourir le clavier. Il fallait absolument trouver un autre endroit. Mais en même temps, je ne voulais pas avoir à me déplacer à chaque fois chez quelqu’un d’autre ou dans un studio professionnel. J'ai contacté une entreprise. La solution a consisté à creuser un grand trou dans le jardin et à installer le studio sous terre.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Synth.nl dans son studio (photo : Chris van den Hout)
Ta collection comporte-t-elle quelques collectors ?

Synth.nl – J’ai eu la chance d’acheter certains appareils horriblement chers à une époque où ils étaient bon marché. J’en ai fait venir de partout dans le monde, du Japon, des Etats-Unis, du Canada. Je me suis également beaucoup fourni sur le marché de l’occasion. La plupart des grosses marques sont représentées dans mon studio. L’une de mes dernières acquisitions n’est autre qu’un EMS VCS 3. Un jouet extraordinaire, hors de prix, mais que j’ai trouvé en parfait état. C’est important. Je ne veux acheter que du matériel en excellente condition. Le son mais aussi l’aspect doivent être parfaits.

J’imagine que tu as toutes les compétences techniques pour fabriquer toi-même ce type d’engin.

Synth.nl – En effet. Il y a quatre ans, j’ai entrepris la construction d’un système modulaire, qui commence à prendre forme. J’aime fabriquer des objets, j’aime la sensation de créer quelque chose à partir de rien, et puis soudain, un jour, ça fonctionne ! C’est encore mieux si je peux m'en servir sur un album.

As-tu déjà envisagé de louer le studio à d'autres artistes ?

Synth.nl – On me l'a déjà demandé. Mais comme c'est un endroit privé, je ne le souhaite pas. Le jeune Jeffrey, qui a 15 ans, et que tu connais peut-être, est venu deux fois. Je fais volontiers visiter l’endroit à des enthousiastes comme lui, je leur montre tout ce qu’ils veulent, je les laisse pianoter. Mais ça doit rester entre amis, je ne veux pas en faire une entreprise commerciale. J'ai déjà suffisamment de travail.

As-tu prévu des concerts cette année ?

Synth.nl – Oh, mais je n’ai jamais donné de concert. Et je n’en donnerai probablement jamais. Je suis avant tout un musicien de studio.

Pour quelle raison ? Ta musique ne se prête-t-elle pas au direct ? Y aurait-il trop de playback à ton goût ?

Synth.nl – Sûrement. Mais pour être honnête, le plus gros problème, c'est que l’idée même de monter sur scène me terrorise. Je n'aime pas être le centre d'attention. Même au sein de ma propre entreprise, quand je dois faire une présentation, je préfère qu’il n’y ait pas plus de huit auditeurs. Au-delà, c’est la panique !

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Marina van Osenbruggen
Synth.nl (photo : Marina van Osenbruggen)
Quels sont tes plans ?

Synth.nl – Comme je le disais, je travaille à ce nouvel album avec Ron Boots, qui devrait sortir cette année, même si j’en suis de moins en moins sûr. Il se trouve que j’ai fondé une nouvelle entreprise l’année dernière. Commencer quelque chose de nouveau, financer un projet, c'est toujours difficile, particulièrement ces temps-ci. Je suis donc obligé de laisser un peu la musique de côté, parce que je dois consacrer énormément de temps à tout ce travail de mise en place. A nouveau, me voilà débordé de travail. Tu dois te dire que certains n'apprennent décidément jamais rien ! Mais si. Ma première expérience m’a été utile. J’essaie à présent de trouver un équilibre.



lundi 16 décembre 2013

Ron Boots et la Eindhovense School : une vie dédiée à la musique

 

Même en Belgique, où se déroule le premier B-Wave Festival, l’influence de l’Allemagne reste palpable. Mais la Berlin School n’est pas la seule école de musique électronique old school. S’il faut parler des Pays-Bas, et s’il faut parler de musique électronique, alors tous les chemins mènent à Ron. Natif d’Eindhoven, synthésiste depuis bientôt trente ans, créateur du label et du site de distribution en ligne Groove Unlimited en 1997, organisateur du E-Live, festival annuel de musique électronique, Ron Boot est sans doute la figure centrale du genre dans son pays. Ce personnage généreux et positif, dévoué à sa passion et aux autres, trouve même le temps d’animer son propre podcast, Dreamscape Radio. Il sait aussi se faire l’observateur avisé des mutations de l’industrie musicale. Entretien à Heusden-Zolder, entre deux concerts.

 

Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / photo : A. Savin (c)(c), source : Wikipedia
Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / (photo : A. Savin)

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Dis-moi, Ron, comment as-tu découvert la musique électronique ?

Ron Boots – Ouh ! C’est une longue histoire ! Je suis fan depuis mes 14 ans. J’en ai 52 aujourd’hui. J’ai commencé à écouter Pink Floyd, Mike Oldfield, les premiers albums de Vangelis, le rock progressif de Genesis – spécialement à leurs débuts avec Peter Gabriel –, Saga… J’aimais aussi Tangerine Dream et Klaus Schulze mais pas leurs premiers disques. Je trouve Zeit [de Tangerine Dream, 1972] et Cyborg [de Klaus Schulze, 1972] vraiment trop sinistres. Ce n’est pas mon truc. En revanche, j’ai immédiatement aimé Schulze à partir de Blackdance [1974], et Tangerine Dream avec Phaedra [1974] et Ricochet [1975].

Tu cites parfois d’autres influences, comme la musique ambient.

RB – Oui, mais l’ambient est arrivée plus tard. Dans les années 70, on pourrait à la limite déjà nommer ambient les plages les plus tranquilles des disques de Pink Floyd ou Alan Parsons. En revanche, j’aimais déjà la musique classique. Je suis un grand fan de Beethoven et de Grieg. Et curieusement, j’ai Mozart en horreur. Ne me demande pas pourquoi. Au lycée, nous avions fondé un groupe de rock avec des amis. On jouait les chansons du top 40, n’importe quel titre accrocheur faisait l’affaire. Du style : « Whatever you want, whatever you like » [il fredonne le tube de Status Quo]. A cette époque, je ne savais même pas jouer d’un instrument. Je me suis donc mis au chant, simplement parce que j’avais remarqué que le guitariste et le chanteur emballent toujours les plus jolies filles. Depuis lors, je n’ai plus jamais quitté le monde de la musique. En 1984, j’ai acheté mon premier synthé et j’ai commencé à produire de la musique électronique. A Eindhoven, il existait alors un petit cercle d’amateurs. Après avoir découvert mes cassettes, ils m’ont demandé de rejoindre leur bande.

Est-ce de là que provient la notion de « Eindhovense School », « L’école d’Eindhoven », dont on parle parfois en référence à la Berlin School ? Comment les deux écoles se distinguent-elles musicalement ?

RB – La Eindhovense School est liée à la concentration, autour d’Eindhoven, d’une petite communauté de fans de Tangerine Dream et de Klaus Schulze, qui s’étaient regroupés au sein d’une association : KLEM [Klub Liefhebbers Elektronische Muziek]. Sous la houlette de son fondateur, Frits Couwenberg, le club a commencé par publier un magazine bimestriel, avant de lancer son propre festival annuel, le KLEMdag, en 1988. Plusieurs membres de l’association étaient musiciens. C’est là que j’ai rencontré des artistes comme Bas Broekhuis et Eric van der Heijden. En 1989, Bas et moi avons eu l’idée de fonder une compagnie, Synteam. L’essentiel de nos activités consistait à publier des cassettes et à organiser des concerts, souvent dans des églises. Ce sont ces manifestations qui nous ont permis peu à peu de développer un style qui nous était propre, certes largement inspiré de la Berlin School, mais plus léger. Les séquenceurs restent la base, mais ils sont moins proéminents. Nous ajoutons toujours une touche mélodique.

Irais-tu jusqu’à dire qu’il s’agit d’une musique plus joyeuse ?

RB – Plus joyeuse, non, mais plus décontractée, assurément. Nous ne cultivons pas ce côté sombre parfois associé à la Berlin School, ce côté doombient. Notre musique renferme un petit peu plus d’espoir, comme je le répète souvent. C’est le fondement de la Eindhovense School. Et tout vient en fait de ces quatre ou cinq musiciens.

Ron Boots - Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand / sources : (1+2) Discogs, (3) Cue Records
Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand : trois disques de Ron Boots, trois ambiances

D’après les titres et les couvertures de tes disques, je dirais que tu aimes particulièrement la science-fiction. Est-elle ta seule source d’inspiration ?

RB – J’aime la science-fiction, c’est un fait. J’aime lire de la SF, même si je n’ai plus le temps aujourd’hui. En tout cas, j’en ai lu beaucoup. Je suis aussi un grand amateur d’histoire. J’ai toujours rêvé de devenir prof d’histoire. Comme j’ai commencé à travailler à 18 ans, ça ne s’est jamais fait. Mais toutes ces passions imprègnent effectivement ma musique. Par exemple, Dreamscape, mon premier CD [1990], évoque l’état de conscience qui survient quand tu fermes les yeux et que tu écoutes de la musique. Different Stories and Twisted Tales [1993] traduit en sons quelques légendes des temps anciens. J’ai consacré Acoustic Shadows [2006] aux guerres mondiales. Et sur See Beyond Times and Look Beyond Words [2008], je mets en musique les histoires d’écrivains comme Stephen King.

Ton dernier disque, Signs in the Sand, publié en 2012, s’attache-t-il aussi à un concept particulier ?

RB – Cette fois, l’idée était de composer un album à la manière de Klaus Schulze. Il s’agit d’un hommage à la période de Klaus que je préfère, de 1975 à 1981.

Ron Boots et Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 / photo : André Stooker, source : Remy Stroomer
Ron Boots et Remy live @ Haarlem (photo : André Stooker)
1981, c’est l’année de son excellent Trancefer.

RB – Oui, mais moi, l’album de lui que je préfère sera toujours X [1978]. J’ai voulu reproduire ce style, tout en ajoutant ma propre touche. La musique de Signs in the Sand résulte d’un concert dans une église de Haarlem en mai 2012, au cours duquel intervenaient un vrai orgue et un vrai chœur. Mais le titre en lui-même n’a pas de signification particulière. Il ne faut pas trop accorder d’importance à mes titres ! Désormais, je me contente simplement d’éviter les références trop évidentes à l’espace, aux voyages et aux étoiles si souvent associées à ce style de musique.

Hors des Pays-Bas, tu es bien connu ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, pour d’évidentes raisons. Qu’en est-il de la France ?

RB – Figure-toi que j’ai eu mon heure de gloire en France. Il fut un temps où j’y ai joui d’une certaine notoriété. J’avais même un agent ! Il m’a trouvé plus d’une date. En 1995, je me suis produit à Dunkerque, à l’occasion d’un festival sur la plage, devant 12000 personnes ! J’ai joué dans plusieurs planétariums importants, comme à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, ou au planétarium de Villeneuve d’Ascq, près de Lille. Mon dernier concert en France doit remonter à 2001-2002. Tout ça parce que l’agent en question, qui pratiquait cette activité pendant son temps libre, avait décidé d’arrêter. Mais ce fut une grande période, au cours de laquelle j’ai même eu droit à mon propre bac « Ron Boots » au rayon « new age et musique synthétique » du Virgin Megastore de Paris. Il y avait aussi une scène très active en France à cette époque.

Ce succès t’a-t-il permis de devenir professionnel ?

RB – Oui et non ! Je pourrais me permettre de vivre de mes compositions, mais alors il me serait impossible de financer mes autres activités. J’ai donc un job à temps partiel. Je travaille trois jours par semaine dans un magasin de musique où je vends des instruments électroniques. Ça me permet de découvrir de nouveaux disques, de tester de nouveaux instruments, et éventuellement de les acheter beaucoup moins chers. Je reste au fait de l’actualité et des derniers développements technologiques. Tout ça, de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais l’argent que j’en retire, je peux le réinvestir dans Groove. C’est le plus important.

Voilà qui nous amène à deux autres piliers, tout aussi essentiels, de ta carrière : la maison de disque Groove Unlimited et le festival E-Live.

RB – Quand, en 1998, Frits nous a annoncé qu’il arrêtait le KLEMdag, j’ai trouvé que c’était trop bête, parce qu’il s’agissait d’un événement reconnu. Je lui ai alors fait part de mon intention de prendre le relai. Il a acquiescé, à condition que je n’utilise pas le nom de KLEM. Un an plus tard, en 1999, nous organisions le premier E-Live. Ça fait quinze ans. En comptant le KLEMdag, je poursuis donc cette aventure depuis un quart de siècle.

Et qu’est-ce que le E-Day ?

RB – Après quelques années, j’ai remarqué que nous commencions à nous trouver à l’étroit, car beaucoup de nouveaux groupes voulaient jouer chez nous, or nous n’avions qu’un festival. Comme le printemps ne croulait pas sous les événements à cette époque, nous avons sauté sur l’occasion pour en ajouter un second. Nous avions déjà l’endroit, la salle et les artistes, alors pourquoi pas ? Le premier E-Day s’est déroulé en 2005. Mais dès le début, il fut conçu dans un esprit un peu différent du E-Live. E-Live, c’est la Berlin School, la musique électronique traditionnelle : Ian Boddy, Mark Shreeve, Radio Massacre International, Loom, Tangerine Dream. E-Day nous a permis de programmer d’autres styles de musiques, comme l’ambient, avec Michael Stearns et Robert Rich. Déjà en 1999, un musicien ambient s’était produit au E-Live : le Norvégien Biosphere, alors pratiquement inconnu. Cela montre bien que mon intérêt pour ce style n’est pas nouveau.

Le public attiré par ce genre de festival semble décroître d’année en année. Est-ce inquiétant ?

RB – Il y a eu une décrue c’est vrai, mais la tendance s’inverse à nouveau. Cette année, par exemple, E-Live a attiré plus de visiteurs (environ 280) qu’il y a trois ou quatre ans. En ce qui concerne le B-Wave Festival, on ne peut pas encore comparer, puisqu’il s’agit d’une première. C’est l’exemple parfait d’une manifestation qui ne peut que grandir pourvu que ses organisateurs s’investissent à fond, qu’ils programment plus de musiciens, et surtout plus de têtes d’affiche. J’insiste, c’est important. Tangerine Dream a joué à guichets fermés au E-Day [le 13 avril 2008]. Loom a fait de même au E-Live [15 octobre 2011]. De telles affiches fidélisent. A chaque fois, de nombreux spectateurs décident de revenir l’année qui suit.

Venons-en enfin à Groove, ta maison de disques.

RB – J’ai fondé mon propre label dès 1992 [Cue Records Netherlands, rebaptisé Groove Unlimited cinq ans plus tard pour éviter la confusion avec Cue Records, la maison de disque allemande de Jörg Strawe]. Il s’agissait de poursuivre la même idée, contribuer à la promotion de la musique électronique et de ses artistes.

Qui sont les artistes Groove ?

RB – Une vingtaine de noms composent le catalogue. Nous avons fait trois disques avec Picture Palace music, dont le dernier, Remnants, est sorti en novembre. Nous venons de signer avec Bernd Kistenmacher pour son nouvel album, Utopia. Il y a des Anglais : VoLt – belle musique ! [Ron porte même leur t-shirt] – et leurs deux spin off. Des Belges : le nouvel album du duo Pillion ne devrait plus tarder. Je peux aussi mentionner Eric van der Heijden, René Splinter, moi-même et bien sûr Gert Emmens, sans doute le plus célèbre parmi les musiciens de la scène électronique néerlandaise. Nous nous occupons également du plus jeune d’entre eux, le petit Jeffrey, que je soutiens de toutes mes forces…

… et qui est plus connu sous le nom de Synthex : nous en reparlerons.

RB – Très bonne idée !

Quelle est la procédure ? Signez-vous des contrats en bonne et due forme ou vous contentez-vous d’une poignée de main ?

RB – Il y a toujours un contrat au départ, mais ensuite, on peut l’oublier dans un tiroir. Il serait toujours temps de le ressortir si par hypothèse un différend devait survenir.

M et Mme Ron Boots au B-Wave Festival devant le stand Groove / photo S. Mazars
Groove Unlimited, une entreprise familiale : M et Mme Boots
La crise de l’industrie musicale ne rend-elle pas plus périlleuse la gestion d’une maison de disque ?

RB – Détrompe-toi, c’est devenu plus facile. Jusqu’à 2005-2007, la chute des ventes de disques a été incontestable, même chez nous. Le public ne pouvait plus nous trouver. Les émissions de radio spécialisées avaient disparu les unes après les autres. Surtout, Internet n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui. Avec le développement du téléchargement, avec les réseaux comme Facebook, les web radios, nous sommes de nouveaux visibles, et on en revient à l’état d’il y a dix ans, vers 2002-2003.

Groove a presque connu les débuts d’Internet.

RB – C’est exact. Rends-toi compte : la boutique en ligne a été fondée en 1996 !

Que penses-tu du téléchargement ?

RB – Nous en proposons. Tous les CD que nous vendons sont aussi disponibles en téléchargement. En passer par là constitue une obligation de nos jours, sinon les internautes se servent de toute manière illégalement. Et ça, c’est décourageant pour les artistes. Je n’aime pas non plus Spotify. Les musiciens n’en retirent rien. Mais iTunes fait du bon travail, Amazon et MusicZeit aussi. Et bien sûr Groove download ! Le téléchargement a un autre avantage. Envoyer un objet à l’étranger est devenu hors de prix. Si je veux expédier un seul CD aux Etats-Unis, il m’en coûtera 7 euros. Le téléchargement réduit le coût d’acheminement à zéro. En plus, grâce au format lossless Flac, que nous proposons aussi, la qualité reste identique. En revanche, je garde le CD en haute estime. Il reste un merveilleux produit. En tant qu’acheteur, j’aime l’objet. Je m’efforcerai toujours de vendre de vrais CD pressés. En général, nous débutons sur une base de 500 exemplaires. Si j’avais le courage et l’argent, je produirais même des vinyles. Mais ce serait du luxe. Il faudrait investir beaucoup pour peu de revenus : soit un véritable gouffre financier. Une bonne sortie CD, accompagnée de son téléchargement, permet d’atteindre des chiffres très corrects. L’artiste gagne de l’argent, nous aussi, ce qui nous permet de maintenir un standard de qualité élevé.

Est-ce l’exigence fondamentale ?

RB – Le problème, c’est que tout le monde peut désormais uploader sa musique sur le net. Littéralement n’importe qui. Et donc, de mon point de vue, il y a trop de mauvaise musique en circulation. Trop de musique pas bien mixée, pas bien masterisée. Quelqu’un s’assied dans son studio, enregistre son truc pendant trois ou quatre heures et commercialise le tout immédiatement sur n’importe quelle plateforme pour 4 euros. Pour moi, c’est de la m****. Je n’achèterais pas ça. Je n’écouterais même pas. Ce serait perdre mon temps. Alors qu’il y a de la vraie belle musique par ailleurs. Jeffrey en est un bon exemple. Un petit gars talentueux, mais perdu au milieu d’une masse de musique électronique de piètre qualité. C’est dommage, car on peut passer à côté de vrais joyaux.

Pour éviter cela, un musicien débutant devrait-il obligatoirement passer par une maison de disques ?

RB – Eh bien non ! Moi-même, je ne l’ai jamais fait. Si tu crois en ta musique, alors rien ne t’empêche de t’autoproduire. Sortir un CD, ce n’est plus si cher. Je tiens à le dire à tous ceux qui liront cette interview. Ceux qui veulent se lancer, qu’ils m’écrivent, et je leur donnerai toutes les idées, toutes les infos que j’ai amassées sur le sujet en vingt-cinq ans d’expérience. Je peux aussi les aider à publier leur CD, même s’ils n’ont pas d’argent, Groove investira toujours dans de la bonne musique. Et il y en a toujours. Mais ceux qui en composent ne doivent rien lâcher.

Peux-tu déjà me révéler l’affiche du prochain E-Day, le 10 mai 2014 ?

RB – Je ne peux pas, rien n’est signé. Mais si qui je crois vient jouer, alors nous aurons à nouveau droit à une journée extraordinaire.

Avec toutes tes activités, te reste-t-il du temps à consacrer à ton prochain album ?

Le 9 novembre dernier, j’ai participé à un petit festival tout nouveau, la première Ambient Music Night, dans la vieille église de Middelbeers, près d’Eindhoven. Il s’agit de pure ambient music, dans la veine de Biosphere. J’ai enregistré le concert, le mixage est presque terminé, et j’aimerais le publier en CD dès le 1er janvier.