jeudi 10 avril 2014

Synth.nl : Michel van Osenbruggen, collectionner n’est pas jouer

 

Michel van Osenbruggen a collectionné les synthétiseurs bien avant de devenir lui-même musicien. Sous le nom de Synth.nl, un pseudonyme qui allie sa passion des synthés et son travail de développeur web, il s’est imposé, en à peine sept ans, comme l’un des artistes majeurs de la scène néerlandaise sur le label Groove Unlimited. Cet avènement relativement récent ne l’a pas empêché de remporter déjà deux Schallwelle Awards. Mais c’est en simple visiteur qu’il assistait cette année à la remise des prix sous le dôme du planétarium de Bochum. L’occasion de revenir sur ses débuts, parrainés par Ron Boots, et sur son immense collection, soigneusement entreposée dans son studio « Apollo ».


Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Michel van Osenbruggen alias Synth.nl (photo : Chris van den Hout)

Bochum, le 29 mars 2014

Je pose toujours la même question en premier : quand et comment as-tu découvert le monde de la musique électronique ?

Synth.nl – Un ami du lycée avait acheté Oxygène, de Jean-Michel Jarre. Ce disque m’a impressionné à tel point que moi, le fan de métal, je suis devenu instantanément fan d'électronique. A l'époque, j'étais dans ma période Iron Maiden. Il faut dire que je ne comprenais encore rien aux paroles. Depuis, ce n'est plus vraiment mon truc. Avec Oxygène, j'entendais pour la première fois une musique radicalement différente, qui me captivait aussi d'un point de vue technique. J'ai toujours été passionné par l'ingénierie, l'électronique, les ordinateurs.

C'est même le cœur de ton métier, non ?

Synth.nl – Exact. Après le service militaire, j'ai commencé à travailler dans les technologies de l'information, pour une firme d'électronique qui développait toutes sortes d'outils. J'y ai écrit des logiciels, codé, assemblé, développé des puces et des microprocesseurs. Encore aujourd'hui, je continue à travailler dans l'univers des réseaux. En 1996, j'ai fini par créer ma propre entreprise, spécialisée dans le développement Internet.

Tu décris parfois ton premier album AeroDynamics (2007) – un disque très positif et joyeux – comme une sorte de thérapie. Pourquoi ?

Synth.nl – Dès que j'ai fondé mon entreprise, j'ai commencé à travailler jour et nuit, sept jours par semaine. Le manque de sommeil pendant des années a fini par provoquer un crash. En 2005, j'ai traversé un burnout épouvantable. Je me suis retrouvé à la maison, sommé de me reposer. Il se trouve que je collectionnais des synthés depuis un certain nombre d'années, mais essentiellement pour leur côté technique, pas pour jouer. J'ai alors pensé que la musique serait un bon moyen de sortir mon esprit de la spirale de la dépression. Donc oui, j'ai voulu créer un disque joyeux pour me réconforter moi-même.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Synth.nl aux Schallwelle Awards 2014
Tu as déjà remporté deux Schallwelle Awards [en 2010 : Meilleur Album (vote du public) pour OceanoGraphy, et en 2012 : Meilleur Album international avec Apollo]. Comment ressens-tu cette reconnaissance de la part des connaisseurs ?

Synth.nl – C'est toujours agréable d'être reconnu. Je me suis retrouvé projeté sur cette scène sans en avoir la moindre idée. Je ne soupçonnais même pas son existence avant de rencontrer Ron Boots. Je ne connaissais de la musique électronique que sa face mainstream, commerciale. C'était déjà extraordinaire d'être nommé. Alors gagner ! C'était une vraie surprise.

Qu'y a-t-il de si particulier ici en Allemagne ?

Synth.nl – Depuis les premiers développements de la Berlin School, l'Allemagne a une longue tradition de musique électronique. Elle y est bien plus populaire et répandue qu'aux Pays-Bas.

Mais n'existe-t-il pas aussi une « dutch connection », une Eindhovense School, comme dit Ron Boots ?

Synth.nl – Oui, mais très largement inspirée par la Berlin School, me semble-t-il. Malheureusement, je n'ai rien découvert de tout cela en direct. Je n'ai remarqué cette scène qu'à partir du moment où j'ai moi-même commencé à jouer. D'une certaine manière, je reste encore aujourd'hui un novice dans ce milieu, puisque je n'y ai pas de racines. Mon premier album ne remonte qu'à 2007.

Tu es un novice mais tu ne manques pas d’idées. Parlons de la compilation Dutch Masters. Si j'ai bien compris, c'était ton idée ?

Synth.nl – Oui. Auparavant, Ron Boots avait déjà fait de l'excellent travail avec une série de compilations intitulée Analogy. L'un de mes premiers morceaux a paru sur l'une d'entre elles. Mais il a laissé tomber après trois éditions. J'ai repris l'idée, en pensant plus particulièrement à centrer la compilation sur la scène néerlandaise, qui compte un grand nombre de bons musiciens. Il a spontanément été décidé de demander à chacun de travailler à partir d'un tableau célèbre du peintre néerlandais de son choix. Le principe a enthousiasmé Ron. Nous avons envoyé des emails à une quinzaine d'artistes et au bout d'une semaine, tous avaient répondu favorablement.

Pourquoi as-tu choisi La Ronde de nuit de Rembrandt (1642) ?

Synth.nl – J'aime beaucoup cette peinture. C'est l'un des plus célèbres tableaux des Pays-Bas. Une œuvre immense, impressionnante, qui contient énormément de détails. Je peux l'admirer des heures et découvrir en permanence de nouveaux éléments, au point que je m'imagine parfois en faire partie. C'est cette impression d'entrer dans le tableau que j'ai essayé de traduire en musique.

Les couvertures des disques de Synth.nl / source : www.synth.nl
OceanoGraphy et Apollo, les deux albums de Synth.nl primés aux Schallwelle Awards
Dutch Masters, la compilation initiée par Michel van Osenbruggen

Comment construis-tu un disque ? Te laisses-tu parfois guider par ton équipement ?

Synth.nl – Je suis très visuel. Un album commence donc toujours par une image, une invitation au voyage, comme si j’allais dans un autre monde et que je décrivais ce que j’observe en chemin. C’est exactement de cette manière que j’ai procédé pour La Ronde de nuit. Aucun appareil n’est impliqué à ce stade de la composition.

Jusqu’à présent, toute ta musique a été publiée chez Groove Unlimited, la maison de disques de Ron Boots. Comment est née cette collaboration ?

Synth.nl – J'ai connu Ron par hasard, en 2005. Je fréquentais un forum intitulé synthforum.nl, destiné aux fans de synthés. Une fois par an, les administrateurs organisent une sorte de meeting. En tant que novice, j’ai pensé qu’il serait bon que j’y participe pour rencontrer des gens. Mon entreprise construisait justement cette année-là ses nouveaux bureaux. J’ai invité tous les membres à venir, munis de leur équipement. Ron était là. Il m’était très sympathique, même si je ne savais pas qui il était, ni ce qu'il représentait. Nous n'avons parlé que de synthétiseurs. Je crois avoir mentionné que je préparais moi-même un disque dans le style de Jean-Michel Jarre et Vangelis. Il m’a entendu, mais sans trop réagir. Quelques mois plus tard, j'ai acheté un synthétiseur sur Internet à l’un des membres du forum qui s’est révélé être Ron. Je suis allé dans son studio pour récupérer l'engin. Là, il m'a reconnu et m'a demandé tout de go si mon album était déjà prêt. Je lui ai répondu affirmativement, tout en précisant que je recherchais encore quelqu'un pour le mixer et le masteriser, parce que je n’y connaissais rien à l’époque. « Tu l'as ici avec toi », a-t-il insisté ? Je ne l’avais pas, mais je lui ai envoyé sur le net. Il a alors écouté quelques titres, qui l’ont tellement enthousiasmés qu'il m'a immédiatement offert de signer un contrat et de sortir le disque sur Groove. Pendant que nous travaillions ensemble au mixage, l’alchimie a tout de suite opéré. Il est maintenant l'un de mes meilleurs amis.

Michel van Osenbruggen et Remy Stroomer enregistrent PrimiTiveS / photo : Marina van Osenbruggen
Remy et Synth.nl enregistrent PrimiTiveS
(photo : Marina van Osenbruggen)
Tu semble avoir beaucoup d'amis, car ton dernier disque [PrimiTiveS, 2013] est aussi une collaboration avec un autre représentant de cette scène néerlandaise : Remy. Comment est né ce projet ?

Synth.nl – Ce fut aussi une coïncidence. J'avais déjà produit un album en collaboration auparavant, c’était justement avec Ron [Refuge en verre, 2010]. Mais c’était une sorte de projet de vacances. Nous en préparons un autre qui va bientôt sortir. J'ai rencontré Remy à force de fréquenter les événements réguliers de cette scène comme le E-Day ou le E-Live. Il avait l'air cool. Nous sommes allés dîner et, pendant le repas, nous avons convenu de jouer ensemble pour voir où ça nous mènerait. Nous nous sommes retrouvés dans mon studio une première fois, pour essayer d’enregistrer uniquement un titre. Il se trouve que nous avons une approche de la musique complètement différente. Tu le sais peut-être, Remy a suivi une formation classique, il a étudié la musicologie. Lors de notre session, il a commencé à développer toutes sortes de théories et de concepts. Je ne comprenais strictement rien à ce qu'il me racontait. A un moment, je l’ai interrompu et lui ai dit « Tais-toi et joue ! » Le résultat nous a tellement satisfaits que nous l’avons publié.

Tout cela s’est passé dans ton studio. Parlons-en. J'ai vu le petit documentaire que Thomas de Rijk t'a consacré. On y voit le studio. Mais à mes yeux, il ressemble plus à un magasin d'instruments de musique !

Synth.nl – Je suis un collectionneur, j'ai ça dans le sang. Je me suis procuré mon premier synthé quand j'avais 18 ans. J'en ai presque 45. J'en achète toujours un à trois chaque année. Mais je ne vends jamais rien ! Au départ, le studio était dans ma maison, à l'étage. Mais à force, j'avais accumulé tellement de matériel que l’endroit était devenu trop exigu. L'autre problème, c'était le bruit. D'habitude, j'enregistre ma musique la nuit, quand ma femme et nos enfants dorment. Après le travail, je consacre d’abord mon temps à la famille. A l’époque, ce n’était donc que vers onze heures, quand tout le monde dormait, que je pouvais monter au studio. Hélas, même quand je jouais avec mon casque, ma femme entendait ma chaise craquer ou mes doigts parcourir le clavier. Il fallait absolument trouver un autre endroit. Mais en même temps, je ne voulais pas avoir à me déplacer à chaque fois chez quelqu’un d’autre ou dans un studio professionnel. J'ai contacté une entreprise. La solution a consisté à creuser un grand trou dans le jardin et à installer le studio sous terre.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Synth.nl dans son studio (photo : Chris van den Hout)
Ta collection comporte-t-elle quelques collectors ?

Synth.nl – J’ai eu la chance d’acheter certains appareils horriblement chers à une époque où ils étaient bon marché. J’en ai fait venir de partout dans le monde, du Japon, des Etats-Unis, du Canada. Je me suis également beaucoup fourni sur le marché de l’occasion. La plupart des grosses marques sont représentées dans mon studio. L’une de mes dernières acquisitions n’est autre qu’un EMS VCS 3. Un jouet extraordinaire, hors de prix, mais que j’ai trouvé en parfait état. C’est important. Je ne veux acheter que du matériel en excellente condition. Le son mais aussi l’aspect doivent être parfaits.

J’imagine que tu as toutes les compétences techniques pour fabriquer toi-même ce type d’engin.

Synth.nl – En effet. Il y a quatre ans, j’ai entrepris la construction d’un système modulaire, qui commence à prendre forme. J’aime fabriquer des objets, j’aime la sensation de créer quelque chose à partir de rien, et puis soudain, un jour, ça fonctionne ! C’est encore mieux si je peux m'en servir sur un album.

As-tu déjà envisagé de louer le studio à d'autres artistes ?

Synth.nl – On me l'a déjà demandé. Mais comme c'est un endroit privé, je ne le souhaite pas. Le jeune Jeffrey, qui a 15 ans, et que tu connais peut-être, est venu deux fois. Je fais volontiers visiter l’endroit à des enthousiastes comme lui, je leur montre tout ce qu’ils veulent, je les laisse pianoter. Mais ça doit rester entre amis, je ne veux pas en faire une entreprise commerciale. J'ai déjà suffisamment de travail.

As-tu prévu des concerts cette année ?

Synth.nl – Oh, mais je n’ai jamais donné de concert. Et je n’en donnerai probablement jamais. Je suis avant tout un musicien de studio.

Pour quelle raison ? Ta musique ne se prête-t-elle pas au direct ? Y aurait-il trop de playback à ton goût ?

Synth.nl – Sûrement. Mais pour être honnête, le plus gros problème, c'est que l’idée même de monter sur scène me terrorise. Je n'aime pas être le centre d'attention. Même au sein de ma propre entreprise, quand je dois faire une présentation, je préfère qu’il n’y ait pas plus de huit auditeurs. Au-delà, c’est la panique !

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Marina van Osenbruggen
Synth.nl (photo : Marina van Osenbruggen)
Quels sont tes plans ?

Synth.nl – Comme je le disais, je travaille à ce nouvel album avec Ron Boots, qui devrait sortir cette année, même si j’en suis de moins en moins sûr. Il se trouve que j’ai fondé une nouvelle entreprise l’année dernière. Commencer quelque chose de nouveau, financer un projet, c'est toujours difficile, particulièrement ces temps-ci. Je suis donc obligé de laisser un peu la musique de côté, parce que je dois consacrer énormément de temps à tout ce travail de mise en place. A nouveau, me voilà débordé de travail. Tu dois te dire que certains n'apprennent décidément jamais rien ! Mais si. Ma première expérience m’a été utile. J’essaie à présent de trouver un équilibre.