Michel van Osenbruggen a collectionné les synthétiseurs bien avant de devenir lui-même musicien. Sous le nom de Synth.nl, un pseudonyme qui allie sa passion des synthés et son travail de développeur web, il s’est imposé, en à peine sept ans, comme l’un des artistes majeurs de la scène néerlandaise sur le label Groove Unlimited. Cet avènement relativement récent ne l’a pas empêché de remporter déjà deux Schallwelle Awards. Mais c’est en simple visiteur qu’il assistait cette année à la remise des prix sous le dôme du planétarium de Bochum. L’occasion de revenir sur ses débuts, parrainés par Ron Boots, et sur son immense collection, soigneusement entreposée dans son studio « Apollo ».
Je pose toujours la
même question en premier : quand et comment as-tu découvert le monde de la
musique électronique ?
Synth.nl – Un ami
du lycée avait acheté Oxygène, de
Jean-Michel Jarre. Ce disque m’a impressionné à tel point que moi, le fan de
métal, je suis devenu instantanément fan d'électronique. A l'époque, j'étais
dans ma période Iron Maiden. Il faut dire que je ne comprenais encore rien aux
paroles. Depuis, ce n'est plus vraiment mon truc. Avec Oxygène, j'entendais pour la première fois une musique radicalement
différente, qui me captivait aussi d'un point de vue technique. J'ai toujours
été passionné par l'ingénierie, l'électronique, les ordinateurs.
C'est même le cœur de
ton métier, non ?
Synth.nl – Exact.
Après le service militaire, j'ai commencé à travailler dans les technologies de
l'information, pour une firme d'électronique qui développait toutes sortes
d'outils. J'y ai écrit des logiciels, codé, assemblé, développé des puces et
des microprocesseurs. Encore aujourd'hui, je continue à travailler dans
l'univers des réseaux. En 1996, j'ai fini par créer ma propre entreprise,
spécialisée dans le développement Internet.
Tu décris parfois ton
premier album AeroDynamics (2007) – un
disque très positif et joyeux – comme une sorte de thérapie. Pourquoi ?
Synth.nl – Dès
que j'ai fondé mon entreprise, j'ai commencé à travailler jour et nuit, sept
jours par semaine. Le manque de sommeil pendant des années a fini par provoquer
un crash. En 2005, j'ai traversé un burnout
épouvantable. Je me suis retrouvé à la maison, sommé de me reposer. Il se
trouve que je collectionnais des synthés depuis un certain nombre d'années,
mais essentiellement pour leur côté technique, pas pour jouer. J'ai alors pensé
que la musique serait un bon moyen de sortir mon esprit de la spirale de la
dépression. Donc oui, j'ai voulu créer un disque joyeux pour me réconforter
moi-même.
![]() |
Synth.nl aux Schallwelle Awards 2014 |
Synth.nl – C'est
toujours agréable d'être reconnu. Je me suis retrouvé projeté sur cette scène
sans en avoir la moindre idée. Je ne soupçonnais même pas son existence avant
de rencontrer Ron Boots. Je ne connaissais de la musique électronique que sa
face mainstream, commerciale. C'était
déjà extraordinaire d'être nommé. Alors gagner ! C'était une vraie surprise.
Qu'y a-t-il de si
particulier ici en Allemagne ?
Synth.nl – Depuis
les premiers développements de la Berlin School, l'Allemagne a une longue tradition
de musique électronique. Elle y est bien plus populaire et répandue qu'aux
Pays-Bas.
Mais n'existe-t-il
pas aussi une « dutch connection », une Eindhovense School, comme dit Ron Boots
?
Synth.nl – Oui,
mais très largement inspirée par la Berlin School, me semble-t-il. Malheureusement,
je n'ai rien découvert de tout cela en direct. Je n'ai remarqué cette scène
qu'à partir du moment où j'ai moi-même commencé à jouer. D'une certaine
manière, je reste encore aujourd'hui un novice dans ce milieu, puisque je n'y
ai pas de racines. Mon premier album ne remonte qu'à 2007.
Tu es un novice mais
tu ne manques pas d’idées. Parlons de la compilation Dutch Masters. Si j'ai bien compris, c'était ton idée ?
Synth.nl – Oui.
Auparavant, Ron Boots avait déjà fait de l'excellent travail avec une série de
compilations intitulée Analogy. L'un
de mes premiers morceaux a paru sur l'une d'entre elles. Mais il a laissé
tomber après trois éditions. J'ai repris l'idée, en pensant plus
particulièrement à centrer la compilation sur la scène néerlandaise, qui compte
un grand nombre de bons musiciens. Il a spontanément été décidé de demander à
chacun de travailler à partir d'un tableau célèbre du peintre néerlandais de
son choix. Le principe a enthousiasmé Ron. Nous avons envoyé des emails à une
quinzaine d'artistes et au bout d'une semaine, tous avaient répondu
favorablement.
Pourquoi as-tu choisi
La Ronde de nuit
de Rembrandt (1642) ?
Synth.nl – J'aime
beaucoup cette peinture. C'est l'un
des plus célèbres tableaux des Pays-Bas. Une œuvre immense, impressionnante,
qui contient énormément de détails. Je peux l'admirer des heures et découvrir
en permanence de nouveaux éléments, au point que je m'imagine parfois en faire
partie. C'est cette impression d'entrer dans le tableau que j'ai essayé de
traduire en musique.
![]() |
OceanoGraphy et Apollo, les deux albums de Synth.nl primés aux Schallwelle Awards Dutch Masters, la compilation initiée par Michel van Osenbruggen |
Comment construis-tu un disque ? Te laisses-tu parfois guider par ton équipement ?
Synth.nl – Je
suis très visuel. Un album commence donc toujours par une image, une invitation
au voyage, comme si j’allais dans un autre monde et que je décrivais ce que
j’observe en chemin. C’est exactement de cette manière que j’ai procédé pour La Ronde de nuit. Aucun appareil n’est impliqué
à ce stade de la composition.
Jusqu’à présent,
toute ta musique a été publiée chez Groove Unlimited, la maison de disques de Ron Boots. Comment est née cette
collaboration ?
Synth.nl – J'ai
connu Ron par hasard, en 2005. Je fréquentais un forum intitulé synthforum.nl, destiné aux fans de
synthés. Une fois par an, les administrateurs organisent une sorte de meeting.
En tant que novice, j’ai pensé qu’il serait bon que j’y participe pour
rencontrer des gens. Mon entreprise construisait justement cette année-là ses
nouveaux bureaux. J’ai invité tous les membres à venir, munis de leur
équipement. Ron était là. Il m’était très sympathique, même si je ne savais pas
qui il était, ni ce qu'il représentait. Nous n'avons parlé que de
synthétiseurs. Je crois avoir mentionné que je préparais moi-même un disque
dans le style de Jean-Michel Jarre et Vangelis. Il m’a entendu, mais sans trop
réagir. Quelques mois plus tard, j'ai acheté un synthétiseur sur Internet à
l’un des membres du forum qui s’est révélé être Ron. Je suis allé dans son
studio pour récupérer l'engin. Là, il m'a reconnu et m'a demandé tout de go si
mon album était déjà prêt. Je lui ai répondu affirmativement, tout en précisant
que je recherchais encore quelqu'un pour le mixer et le masteriser, parce que
je n’y connaissais rien à l’époque. « Tu l'as ici avec toi », a-t-il
insisté ? Je ne l’avais pas, mais je lui ai envoyé sur le net. Il a alors
écouté quelques titres, qui l’ont tellement enthousiasmés qu'il m'a
immédiatement offert de signer un contrat et de sortir le disque sur Groove.
Pendant que nous travaillions ensemble au mixage, l’alchimie a tout de suite
opéré. Il est maintenant l'un de mes meilleurs amis.
![]() |
Remy et Synth.nl enregistrent PrimiTiveS (photo : Marina van Osenbruggen) |
Synth.nl – Ce fut
aussi une coïncidence. J'avais déjà produit un album en collaboration
auparavant, c’était justement avec Ron [Refuge
en verre, 2010]. Mais c’était une sorte de projet de vacances. Nous en
préparons un autre qui va bientôt sortir. J'ai rencontré Remy à force de
fréquenter les événements réguliers de cette scène comme le E-Day ou le E-Live.
Il avait l'air cool. Nous sommes allés dîner et, pendant le repas, nous avons
convenu de jouer ensemble pour voir où ça nous mènerait. Nous nous sommes
retrouvés dans mon studio une première fois, pour essayer d’enregistrer
uniquement un titre. Il se trouve que nous avons une approche de la musique
complètement différente. Tu le sais peut-être, Remy a suivi une formation classique,
il a étudié la musicologie. Lors de notre session, il a commencé à développer
toutes sortes de théories et de concepts. Je ne comprenais strictement rien à
ce qu'il me racontait. A un moment, je l’ai interrompu et lui ai dit
« Tais-toi et joue ! » Le résultat nous a tellement satisfaits
que nous l’avons publié.
Tout cela s’est passé
dans ton studio. Parlons-en. J'ai vu le petit documentaire que Thomas
de Rijk t'a consacré. On y voit le studio. Mais à mes yeux, il ressemble plus à
un magasin d'instruments de musique !
Synth.nl – Je
suis un collectionneur, j'ai ça dans le sang. Je me suis procuré mon premier
synthé quand j'avais 18 ans. J'en ai presque 45. J'en achète toujours un à
trois chaque année. Mais je ne vends jamais rien ! Au départ, le studio
était dans ma maison, à l'étage. Mais à force, j'avais accumulé tellement de
matériel que l’endroit était devenu trop exigu. L'autre problème, c'était le
bruit. D'habitude, j'enregistre ma musique la nuit, quand ma femme et nos
enfants dorment. Après le travail, je consacre d’abord mon temps à la famille.
A l’époque, ce n’était donc que vers onze heures, quand tout le monde dormait,
que je pouvais monter au studio. Hélas, même quand je jouais avec mon casque,
ma femme entendait ma chaise craquer ou mes doigts parcourir le clavier. Il
fallait absolument trouver un autre endroit. Mais en même temps, je ne voulais
pas avoir à me déplacer à chaque fois chez quelqu’un d’autre ou dans un studio
professionnel. J'ai contacté une entreprise. La solution a consisté à creuser
un grand trou dans le jardin et à installer le studio sous terre.
![]() |
Synth.nl dans son studio (photo : Chris van den Hout) |
Synth.nl – J’ai
eu la chance d’acheter certains appareils horriblement chers à une époque où
ils étaient bon marché. J’en ai fait venir de partout dans le monde, du Japon,
des Etats-Unis, du Canada. Je me suis également beaucoup fourni sur le marché
de l’occasion. La plupart des grosses marques sont représentées dans mon studio.
L’une de mes dernières acquisitions n’est autre qu’un EMS VCS 3. Un jouet
extraordinaire, hors de prix, mais que j’ai trouvé en parfait état. C’est
important. Je ne veux acheter que du matériel en excellente condition. Le son
mais aussi l’aspect doivent être parfaits.
J’imagine que tu as
toutes les compétences techniques pour fabriquer toi-même ce type d’engin.
Synth.nl – En
effet. Il y a quatre ans, j’ai entrepris la construction d’un système
modulaire, qui commence à prendre forme. J’aime fabriquer des objets, j’aime la
sensation de créer quelque chose à partir de rien, et puis soudain, un jour, ça
fonctionne ! C’est encore mieux si je peux m'en servir sur un album.
As-tu déjà envisagé
de louer le studio à d'autres artistes ?
Synth.nl – On me
l'a déjà demandé. Mais comme c'est un endroit privé, je ne le souhaite pas. Le
jeune Jeffrey, qui a 15 ans, et que tu connais peut-être, est venu deux fois.
Je fais volontiers visiter l’endroit à des enthousiastes comme lui, je leur
montre tout ce qu’ils veulent, je les laisse pianoter. Mais ça doit rester
entre amis, je ne veux pas en faire une entreprise commerciale. J'ai déjà
suffisamment de travail.
As-tu prévu des
concerts cette année ?
Synth.nl – Oh,
mais je n’ai jamais donné de concert. Et je n’en donnerai probablement jamais.
Je suis avant tout un musicien de studio.
Pour quelle
raison ? Ta musique ne se prête-t-elle pas au direct ? Y aurait-il
trop de playback à ton goût ?
Synth.nl – Sûrement.
Mais pour être honnête, le plus gros problème, c'est que l’idée même de monter
sur scène me terrorise. Je n'aime pas être le centre d'attention. Même au sein
de ma propre entreprise, quand je dois faire une présentation, je préfère qu’il
n’y ait pas plus de huit auditeurs. Au-delà, c’est la panique !
Synth.nl – Comme
je le disais, je travaille à ce nouvel album avec Ron Boots, qui devrait sortir
cette année, même si j’en suis de moins en moins sûr. Il se trouve que j’ai
fondé une nouvelle entreprise l’année dernière. Commencer quelque chose de
nouveau, financer un projet, c'est toujours difficile, particulièrement ces
temps-ci. Je suis donc obligé de laisser un peu la musique de côté, parce que
je dois consacrer énormément de temps à tout ce travail de mise en place. A
nouveau, me voilà débordé de travail. Tu dois te dire que certains n'apprennent
décidément jamais rien ! Mais si. Ma première expérience m’a été utile.
J’essaie à présent de trouver un équilibre.