Né en 1962, dernier fils de Charles Chaplin et Oona O'Neill, Christopher Chaplin a longtemps hésité entre plusieurs chemins artistiques avant d'emprunter (définitivement ?) celui de la musique. De formation classique, il a su s'imposer, en un peu moins de dix ans, comme un compositeur exigeant mais touche-à-tout, puisant partout ses influences, aussi bien dans la musique classique que dans l'avant-garde ou l'électronique. Autant dire que le festival More Ohr Less, organisé par son ami Hans Joachim Roedelius et auquel il participait en 2014 pour la troisième fois, était fait pour lui. Lors de cette onzième édition, il présentait en création mondiale sa dernière œuvre, Aelia Laelia, et en profitait pour répondre à quelques questions sur sa démarche, ses goûts, ses projets.
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| Christopher Chaplin devant l'église de Lunz am See, More Ohr Less Festival, 3 août 2014 |
Lunz am
See, le 2 août 2014
Vous appartenez à
cette grande famille d’artistes que sont les Chaplin. Comment, dans un tel
environnement, ne devient-on pas
artiste ?
Christopher Chaplin –
Ah, c’est amusant que vous posiez cette question. Ma mère et mon père auraient
voulu que nous fassions tout autre chose ; que nous exercions des métiers
sérieux, comme médecin ou avocat, comme font les gens raisonnables.
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| Christopher Chaplin toujours discret |
Vous avez toutefois
suivi une formation musicale, notamment des cours de piano.
CC – J’ai débuté
le piano assez jeune, en Suisse, avec un professeur privé. Mais pendant très
longtemps, j'ai rejeté l'idée de prendre des leçons, notamment autour de l'âge
de 10 ans. Ce n'est que plus tard, vers 14 ans que j’ai vraiment commencé à
comprendre et à apprécier ce que c’était que la musique classique. Je me suis
alors dédié de toutes mes forces à l'apprentissage du piano, et ardemment
souhaité devenir pianiste classique. Mes premières compositions remontent à
cette époque. Mais je m'étais réveillé un peu tard. Le fait de focaliser toute
ma volonté sur cet objectif a eu des effets dévastateurs, dès lors que je suis
arrivé au stade où je me suis rendu compte que ça n'allait pas être possible.
Parce que je n’avais pas la technique. Ni le solfège. Je n’arrivais pas à lire
la musique et à jouer en même temps. Quand j'ai essayé d'entrer au
conservatoire de Genève, le choc a été terrible. On voit la qualité, on mesure
la concurrence. Me rendre compte à ce moment que je n'avais pas le niveau fut
un tel bouleversement que j'ai décidé de rompre totalement avec la musique. J’y
suis revenu plus tard, et en fait, cette mauvaise expérience m'a beaucoup servi
par la suite.
Vous avez donc
poursuivi dans une tout autre direction.
CC – Oui, j’ai
déménagé à Londres, où j'avais obtenu un rôle dans un film, en 1984, puis je
suis devenu acteur. J'ai passé une dizaine d'années à faire un peu de théâtre,
un peu de cinéma.
Vous n’avez jamais
pensé à Hollywood ?
CC – J’aurais
voulu, mais l'opportunité ne s'est pas présentée.
Grossièrement, votre
carrière d'acteur concerne plutôt la décennie 90. Nous allons faire un bond
dans le temps, car ce n'est pas notre sujet. En plus; je n'ai vu que Rimbaud Verlaine, en 1995, et le
souvenir est confus.
CC – Oula ! Je
n'y ai passé qu'une seule journée de tournage.
Que s'est-il passé
ensuite ?
CC – Là encore,
j'ai coupé tous les ponts, pour revenir à la musique, au milieu des années
2000. C’est grâce à la technologie que j'ai pu m'y remettre ; grâce à la
possibilité de créer des sons d’instruments acoustiques tout en entendant
immédiatement le résultat. Je retrouvais un peu ce que je faisais quand j’avais
commencé la composition. Mais à l'époque, il fallait un gros effort pour
imaginer ce que donneraient sur un autre instrument – un violon, un trombone –
les notes pianotées au clavier. D'un coup, avec la technologie moderne, j'avais
la possibilité d'entendre directement ce que j'avais en tête. J’ai commencé
avec un clavier électronique Casio à quatre voix. A partir de là, j’ai
découvert des programmes comme Cubase, et appris comment mixer. Quand je
compose je n’ai pas d’idée préconçue. Je commence avec une voix et je construis
dessus. L'improvisation joue un grand rôle. C’est un processus de trials and errors, par tâtonnements.
Quand le morceau est plus ou moins achevé, je passe à l’adaptation. J'écris la
partition, là aussi grâce aux logiciels, qui permettent de transformer une
piste MIDI en portée.
Vous avez commencé
avec des musiques de scène.
CC – Oui. Un jour
on m’a demandé de composer de la musique pour un théâtre d’enfants en Suède.
J’ai réalisé trois productions de ce type. C’était une expérience agréable.
Travailler sur l’ordinateur, c’est très bien, mais on se demande toujours si ça
va être possible. J’écrivais pour des instruments acoustiques sans savoir ce ça
donnerait en live.
Etes-vous devenu un
musicien à plein temps ?
CC – Oui, je
passe tout mon temps à faire de la musique.
De nos jours,
l'électronique est partout : à l'origine, par la création de sons, et à l'arrivée, par la prise et le traitement du
son. Même des genres qui n'ont a priori
rien à voir n'y échappent pas. Vous-même, vous considérez-vous comme un
musicien électronique ?
CC – Non, plutôt
comme un compositeur. Mais quand je collabore avec quelqu'un comme Hans Joachim
Roedelius, quand on joue et qu'on improvise ensemble sur des synthétiseurs,
alors effectivement, je peux me considérer comme tel. Cette année, c’est
seulement la quatrième fois que je me livrais à une telle expérience. C’est
absolument terrifiant pour moi, mais ça représente aussi un véritable défi.
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| Kava & Christopher Chaplin – Seven Echoes |
Parlons de ces
collaborations. Votre première production discographique, en 2010, résulte de
votre travail avec un musicien autrichien connu sous le nom de Kava. Comment
est né le projet ?
CC – Par hasard.
J’avais publié quelque chose sur MySpace. Un jour, Michael Martinek, de
Fabrique Records, m'a écrit quelque chose comme : «J’aime beaucoup de ce que tu
fais. Est-ce que tu voudrais rejoindre notre label ?» J’étais ravi. C’est lui
qui a organisé cette collaboration avec Kava. Ça s’est fait uniquement par
échange de fichiers. Je l’ai rencontré pour la première fois après la sortie du
disque, qui s'appelle Seven Echoes.
C’est génial, ces situations !
Je viens seulement de
découvrir l'album. J'ai tout de suite remarqué la profusion de clics et de
bips.
CC – Oui ! Ça,
c’est lui, c'est Kava, il est génial ! C'est un artiste tout jeune, la
trentaine ; un ingénieur du son et un musicien extraordinaire.
Et comment avez-vous
connu Hans Joachim Roedelius, qui nous accueille aujourd'hui à Lunz ?
CC – Seven Echoes a été présenté pour la
première fois à Gugging, près de Vienne, dans un ancien hôpital psychiatrique
devenu un Centre d'art brut. Il s’agissait d’un festival sur deux jours. Achim
était là. Une fois encore, Michael Martinek me l'a présenté. C'est vraiment
grâce à lui, tout ça. Peu après notre rencontre, un an plus tard, peut-être, la BBC a demandé à Achim de
collaborer avec quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Il m’a choisi. J'ai
retravaillé des fichiers qu'il m'avait envoyés. D'ordinaire, je travaille très
lentement. Pour ce projet, je disposais d'un temps limité, et curieusement,
j'ai pu finir assez rapidement. Je considère ça comme un signe, quand tout se
déroule aussi bien. Depuis que je connais Achim, je viens régulièrement lui
rendre visite en Autriche, même si j'habite toujours à Londres.
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| Hans Joachim Roedelius & Christopher Chaplin – King of Hearts |
Il y a deux ans est
sorti King of Hearts, l'album qui a
résulté de cette collaboration.
CC – King of Hearts contient toutes les
sessions de la BBC,
mais aussi quelques petites choses en plus. Je me suis occupé de toute la
partie orchestrale, mais aussi plus ou moins de la production, puisque c’est
Achim qui m’a envoyé sa musique et que j'ai complété son travail.
Récemment, vous avez
publié sur Facebook des photos de vous deux sur un trône. Hier, en allant faire
un tour du côté, de la forêt, je l'ai découvert par hasard et reconnu
immédiatement. De quoi s'agit-il ?
CC – Il s'agit
d'une œuvre conçue par Martha et Achim Roedelius, qu'ils ont présentée il y a
deux mois dans un château en Autriche. La chaise a ensuite été déplacée à Lunz. [L’œuvre s’intitule Der Lauscher, soit L’Oreille indiscrète. De petites enceintes dans le dossier reliées à un panneau solaire permettent d’écouter les bruits de la forêt.]
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| Der Lauscher |
Vous êtes désormais
un habitué du festival More Ohr Less. Quel a été votre rôle l'an passé ?
CC – Je viens ici
pour la troisième fois. L’année dernière, j’ai joué une improvisation avec
Achim. Nous nous sommes présentés sur scène sans avoir la moindre idée de ce
qui allait se passer. Heureusement, Onnen Bock [le nouveau partenaire de Roedelius au sein de Qluster] nous accompagnait, donc c’était
plus facile pour moi. Je pouvais me cacher un peu derrière les deux autres.
Mais c’était magnifique. En 2013, Christoph Müller, de Gotan Project, et
Stephan Steiner faisaient également partie du casting. A un moment, il y même
eu une impro avec plus ou moins nous tous sur scène, soit sept personnes.
Cette année, vous
êtes venu présenter et conduire votre nouvelle œuvre, une création mondiale, si
j'ai bien compris. Comment s'appelle la pièce et de quoi parle-t-elle ?
CC – L'œuvre
s'intitule provisoirement Aelia Laelia.
Je vais peut-être la rebaptiser L'Enigme
de Bologne. Aelia Laelia est le nom d'une pierre tombale redécouverte au
XVIIe siècle à Bologne, sur laquelle figure un mystérieux texte latin. Je n'en
ai repris qu'une partie. Des poètes comme Gérard de Nerval ou Walter Scott
l'ont souvent cité. Il a également été utilisé par les hermétistes modernes,
qui pensaient y découvrir l'énigme révélée de la pierre philosophale. C’est un
texte peu connu que je trouve très beau. Je suis tombé dessus à l'époque où je
m'intéressais beaucoup à l’alchimie.
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| Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014 |
La pièce fera-t-elle
l'objet d'une publication en CD ? Si oui, vous sortiriez là votre tout premier
album solo, non ?
CC – Le disque
sortira, oui, mais pas en solo. Ce sera à nouveau une collaboration avec Achim,
parce que la voix de piano, qu'il joue ici et là, est de sa composition. Or
elle est devenue à mes yeux l'élément essentiel du morceau. Comme lorsque Miles
Davis joue trois notes, pas grand-chose, qui deviennent finalement
incontournables, les passages d'Achim représentent pour moi l’âme de la pièce.
Or tout s'est déroulé très spontanément. J’avais composé une piste de base, et
en deux prises, il s'est assis au piano et a ajouté sa touche. En revanche, le
processus de composition était pour moi un peu différent. Tandis que les
musiques pour le théâtre d'enfants étaient entièrement acoustiques, je suis
cette fois également actif sur scène derrière un synthétiseur. Il y a en plus
un violoncelle, une contrebasse, un trombone, une clarinette basse et donc une
chanteuse.
Qu'avez-vous apprécié
jusqu'ici ?
CC – La
prestation d'Achim avec Christian Ludwig Attersee. Très audacieux. Les chansons
d’Andrea Eckert. Magnifique. Et aussi le premier soir, les œuvres de Bach
dialoguées entre le saxo et le violoncelle. Le violoncelliste [Lukas Lauermann]
pratique aussi beaucoup le jazz, il n’est pas enfermé dans le classique. Du
coup il est presque plus touchant quand il joue les œuvres de Bach que
quelqu’un qui ne connaît que ça.
Que pensez-vous du
concept du festival, qui marie différents styles musicaux, différents arts,
mais aussi l'art et la discussion philosophique ?
CC – J’adore.
Quand je suis revenu à la musique, je me suis dit : il faut être une
éponge il faut prendre de tout, ne pas rester enfermé dans un genre. Cette
façon de procéder m’inspire beaucoup. J’aime me laisser surprendre, même par
des choses qui ne m’attirent pas au premier abord. Par exemple, en ce moment,
je suis très intéressé par la musique contemporaine anglaise, notamment par
quelqu’un qui a beaucoup travaillé en France et qui s’appelle Harrison
Birtwistle. Or pendant de nombreuses années, j'étais complètement fermé. Il y a
certains aliments qu'on trouve tellement écœurants qu'on ne peut même pas les
avaler, c'est physiquement impossible. Puis, du jour au lendemain, on se dit :
« mais c'est bon ! » Il en va de même avec la musique. Ma première expérience
de l’opéra n'a pas été positive. Je trouvais tout ridicule, les chanteurs, les
voix. La gestuelle sur scène, ça peut être dur, parce que ça ne correspond pas
physiquement à la musique (sauf peut-être chez Wagner). Et un beau jour j'ai à
nouveau écouté, et j'ai trouvé ça merveilleux. De la même manière, J'ai
longtemps détesté John Coltrane, avant de le comprendre enfin. Comme je le
disais, je me pousse toujours à aller vers les choses qui ne m’intéressent pas
d’abords. Si on est vraiment ouvert, ce genre de déclic peut se produire du
jour au lendemain. Mais il faut se pousser. C'est ce que je recherche, cet
instant très précis où il se passe quelque chose et qu'on se dit « j’ai
compris ».
Avez-vous des projets ?
CC – Oui,
quelques-uns. A très long terme, des œuvres pour orchestre. Peu de choses, en
fait, mais qui vont me mobiliser très, très longtemps ! Je compose en ce moment
une espèce d’oratorio pour orchestre sur L'Enigme
de Bologne, très différent de la pièce que j'ai présentée avant-hier. Il y
aura aussi un peu d’électronique, ainsi que deux chanteurs, une soprano et une
basse.



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