L’année dernière,
l’Electronic Circus Festival quittait la Weberei de Gütersloh pour prendre ses quartiers
au Sommertheater de Detmold, une salle moins cozy, mais plus spacieuse. Mais le Circus est resté le même. Cette
année, les organisateurs Hans-Hermann Hess et Frank Gerber ont une nouvelle fois
concocté ce savant mélange de générations et de styles qui en fait tout
l’intérêt. Entre Fryderyk Jona, le jeune épigone de Klaus Schulze, et la
légende Hans-Joachim Roedelius, on pouvait tour à tour entendre la synthpop
fashion des Allemands de BAR, l’électro robotique des Belges de Metroland, sans
oublier l’inclassable et très demandé Ulrich Schnauss qui, entre ses activités
avec Tangerine Dream et ses concerts londoniens, a eu là l’occasion de donner à
ses fans allemands un aperçu de son vaste répertoire.
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| Hans-Joachim Roedelius & Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 |
Detmold, le 1er octobre 2016
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| Fryderyk Jona et son père |
Si, comme d’autres, Fryderyk Jona s’est fait connaître sur
Internet, en particulier sur la plateforme
Bandcamp, beaucoup l’ont découvert
à l’occasion de la dernière cérémonie des Schallwelle Awards, où il était nommé
dans la catégorie Meilleur Espoir. Même s’il habite du côté de Mayence, Fryderyk vient de Pologne, un pays où les premières
apparitions de Klaus Schulze ont fait si forte impression qu’elles semblent
avoir transcendé les générations. Trop jeune pour y avoir lui-même assisté,
Fryderyk en a entendu parler par son père, lui-même musicien. L’influence de
Klaus Schulze sur sa musique est évidente. Les séquences et les solos de Moog
font partie des ingrédients communs à tous les admirateurs du maître. On pense
bien sûr à Ian Mantripp, et pourtant, même si Schulze est présent chez tous
deux, leurs univers demeurent paradoxalement très différents, comme si l’un et
l’autre avaient extrait de Klaus une autre essence, mélancolique chez Ian,
romantique chez Fryderyk. Mais en aucun cas il ne faut s’attendre aux longues
plages monotones et interminables dont Schulze a usé et abusé tout au long de
sa carrière. Fryderyk Jona propose une musique plus dense, plus panachée, plus
progressive, et nettement moins sinistre. Formé à la musique classique, il utilise
une large variété d’instruments – son set est sans doute le plus imposant du
festival, si on exclut le piano à queue de Roedelius. Temps fort de sa
prestation : l’intervention de son père au micro, pour un mélange de
musique électronique et de chanson traditionnelle polonaise.
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| Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 |
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| H.H. Hess, F. Gerber, E. Stieg |
En programmant BAR (Band am Rhein) immédiatement après,
Hans-Hermann Hess et Frank Gerber cultivent astucieusement leur sens du
contraste. Composé de Lucas Croon et Christina Irrgang, ce duo originaire de
Düsseldorf produit un mélange de synthpop et de new wave plutôt agréable, mais dont
rien ne surnage. On peine à distinguer BAR des milliers d’autres hipsters qui
tentent de percer sur ce marché ultrasaturé. Lucas Croon fait beaucoup
d’efforts pour se faire remarquer à grand renfort de déhanchés de pantin
désarticulé. Quant à Christina Irrgang, elle introduit avec sa flûte une touche
organique bienvenue. BAR a donc bien su se forger une identité propre, une
image de marque.
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| BAR (Band am Rhein) |
Mais on peut se demander si ces choix sont authentiquement
artistiques ou s’ils ne répondent à pas plutôt à des exigences marketing. «
Marché ultrasaturé », « image
de
marque » : ces expressions
qui viennent spontanément à l’esprit, jettent le soupçon. Choisir tel look un
peu différent, tel instrument un peu inhabituel dans tel type de musique,
n’est-ce pas une démarche très analogue à celle du snack du coin qui introduit
un nouveau sandwich aux ingrédients
autres,
différents,
jamais vus, dans le seul but de se démarquer des dizaines de
concurrents qui se partagent la même rue ? Beaucoup d’artistes,
singulièrement ceux qui se bousculent sur ce segment stylistique, visent la
nouveauté et finissent par se ressembler les uns les autres précisément parce
qu’ils courent tous après la même chose. On voit partout les mêmes dandys, on
entend partout les mêmes boîtes à rythmes, et ce n’est pas spécialement beau.
La recherche du nouveau est une exigence du marché, non de l’art. Les
classiques recherchaient la beauté nue. Même les romantiques, qui la
rejetaient, recherchaient quand même le plaisir des sens. Si le critère de
l’excellence dans l’art n’est ni le beau ni l’esthétique, mais le nouveau,
alors il ne faut pas s’étonner que la production qui en résulte ne soit pas
obligatoirement belle ni esthétique, même si elle peut l’être
à l’occasion, mais ressemble au flux
continu de sons déversé dans les lieux publics, aussi bien dans les boutiques
de luxe que dans les ascenseurs. C’est l’impression laissée par le couple.
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| Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 |
Quelques interviews mais aussi un dîner animé m’ont empêché
d’assister à la prestation d’Andy De Decker et Sven Lauwers, alias Metroland, duo
belge semble-t-il très influencé par Kraftwerk : même musique électronique
robotisée et vocodorisée, même univers d’industrie et de béton. Le public
semble bien plus dense lorsque vient le tour de l’une des têtes d’affiches de
la soirée. Ulrich Schnauss n’a pas 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière
et une vaste culture électronique derrière lui. Alors que certains de ses
morceaux ont été utilisés un peu partout sous licence – à la télévision, dans la
pub ou les jeux vidéo –, il bouclait la boucle en 2014 en intégrant Tangerine
Dream, l’une de ses premières influences, quelques mois avant la mort d’Edgar
Froese. Après les premières dates de Tangerine Dream sans le maestro, alors que
Thorsten Quaeschning était lui-même occupé le jour-même à Berlin avec sa
formation Picture Palace music, Ulrich Schnauss en solo faisait partie des artistes
très attendus de cette édition de l’Electronic Circus.
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| Ulrich Schnauss |
Accompagné par des
visuels de Nat Urazmetova (l’artiste n’est malheureusement pas elle-même sur
scène pour les contrôler), Schnauss joue un set d’un seul tenant mais aux
ambiances changeantes : rythmes nerveux, basses profondes – chacun de ses
morceaux n’en reste pas moins hautement atmosphérique, comme dans la drum’n’bass
de ses débuts. On comprend pourquoi il cite plus volontiers Tangerine Dream que
Kraftwerk parmi ses influences. On est loin de la froideur industrielle de la
techno. Comme Edgar Froese et quelques autres avant lui, Ulrich Schnauss fait
partie de cette poignée d’artistes capables de produire une musique hautement
expressive et évocatrice avec des sons 100% électroniques. C’était,
semble-t-il, la dernière occasion de le voir jouer live sur le continent cette
année. Prochain concert le 7 novembre prochain au Shepherd's Bush Empire de
Londres.
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| Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 |
Après ce déluge de sons, Hans-Joachim Roedelius annonce la
couleur en montant sur scène : son concert sera beaucoup plus calme !
Et en effet, comme lors de la cérémonie des Schallwelle Awards, Achim commence
bien tranquillement, avec son iPad et une lecture de ses poèmes. Quelques
nappes éthérées, quelques bips & clics, son épouse Christine Martha en
récitante et, bien sûr, son cher piano suffisent à créer l’ambiance minimaliste
qui a fait sa réputation. Puis c’est au tour d’Ulrich Schnauss de le rejoindre
sur scène pour un duo envoûtant, malheureusement trop court. Schnauss connaît
bien Hans-Joachim Roedelius : parmi les nombreux remixes qu’il a publiés
tout au long de sa carrière, il y a
Lunz,
le célèbre album d’Achim issu de sa collaboration avec Tim Story. C’est aussi
Ulrich Schnauss qui a prononcé son éloge lors des Schallwelle Awards
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| Achim & Martha |
Après ce
moment intense, Martha revient sur scène pour une interprétation inattendue de
By This River, l’un des plus célèbres
morceaux de Brian Eno, le premier en collaboration avec Roedelius et Moebius. On
se souvient qu’à Baden, Achim et Martha avaient interprété en duo une version pleine
de charme de
Tonight, de David Bowie.
Et voilà qu’ils remettent ça ! Comme si une nouvelle carrière s’ouvrait
aujourd’hui devant Roedelius, qui célèbrera à la fin du mois son 82
e
anniversaire.